Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée
Chapitre 2
2
Gregor s’engagea dans l’allée de River Trace au volant de son Chevrolet Suburban. La semaine écoulée lui pesait lourdement sur les épaules. A en croire ses avocats, il devait s’attendre à être convoqué pour une audition et des mises en accusation. Mais il chassa ces sombres prédictions pour considérer le cadre qui s’offrait à lui.
Cette maison d’hôtes était belle, bien qu’elle ne corresponde pas à ses goûts. Au milieu des champs de coton déserts, elle semblait sortie tout droit d’Autant en emporte le vent : deux étages, brique rouge, colonnes blanches, volets noirs et balcons en fer forgé. Mais ce qui l’intéressait vraiment, c’était sa situation, adossée à un lac. Le soleil couchant embrasait l’allée bordée de magnolias, aussi hauts que la maison, et de chênes de Virginie, plus hauts encore.
Cette demeure de planteur, isolée, était parfaite pour son « projet ».
— Allons-y ! J’ai hâte que cette fichue journée se termine !
Il se retourna vers ses hommes assis à l’arrière. Peter Sams, son second, proche de la cinquantaine, était grand, décharné, complètement chauve mais avec un bouc. Adepte du body-building et doté d’une force herculéenne, Peter travaillait avec lui depuis vingt ans. Après l’armée, ils avaient fondé ensemble leur agence de sécurité. Gregor le connaissait presque aussi bien que lui-même.
Moins imposant mais tout aussi dangereux, Rob Johnson, le Black assis à côté de Sams, avait rejoint leur équipe en Irak, juste avant cette mission ratée qui leur valait ces temps-ci des ennuis avec la justice. Sams avait fait ses preuves dans ce combat armé. Gregor avait entièrement confiance en lui.
Enfin, il y avait Frank Boggs. C’était un vieux copain de Sams : ils s’étaient rencontrés à l’armée. Boggs allait leur fournir tout ce dont ils auraient besoin pendant le week-end.
Gregor s’agita sur son siège, un peu mal à l’aise. Johnson et Sams lui avaient dit qu’ils doutaient des capacités de Boggs, mais c’était sans doute infondé : Boggs semblait capable de faire ce qu’on lui demanderait. Ce n’était pas un boulot très compliqué. Et la rémunération était irrésistible, se rassura Gregor.
En ouvrant sa portière, il surprit son propre reflet dans le rétroviseur. Il était impressionnant, et le savait, avec ses cheveux gris et son regard bleu glacial. Il cultivait cette apparence depuis des années. Grâce à sa silhouette élancée, il faisait moins que ses cinquante-deux ans.
C’était pour ainsi dire sa dernière mission. Ensuite, il allait prendre sa retraite dans un paradis tropical hors des Etats-Unis, un endroit où les filles se promenaient en string et étaient toujours prêtes à satisfaire ses… goûts particuliers. Il avait déjà la saveur de la piña colada sur la langue.
Il s’engagea sur l’allée gravillonnée en appelant ses hommes par-dessus son épaule.
— En avant, c’est parti.
Sans répondre, les trois hommes, habitués à obéir aux ordres, ouvrirent leur portière avec une précision toute militaire. Quelques instants plus tard, ils le rejoignirent sous l’immense porche de la maison d’hôtes.
— Souriez, bon sang, râla Gregor. On dirait que vous allez affronter un peloton d’exécution. On est censés s’amuser.
Mais lui aussi était soudain tendu et avait dans la bouche un tout autre goût que celui des tropiques. Il se concentra sur le grand paillasson en jonc tout en sonnant à la porte.
Une femme de couleur, bien en chair, en uniforme de domestique, ouvrit la lourde porte en souriant.
— Bonsoir, monsieur Williams. Quel plaisir de vous revoir. Entrez tous. Bienvenue à River Trace.
Gregor chassa ses doutes et passa en mode charmeur.
— Bonsoir, Luella. Quel plaisir de revenir ici ! Je rêve depuis un mois de votre chou collard et de vos petits feuilletés au babeurre !
— Vous me faites marcher, monsieur Gregor.
Elle les entraîna à l’intérieur comme une mère poule poussant sa progéniture.
— Je vais vous enregistrer, messieurs. Vous arrivez au moment idéal. Je viens juste de terminer de dîner. Avez-vous fait bonne route ?
Gregor répondit pour tous.
— Oui, excellente. J’ai hâte de montrer le casino à mes amis. Nous espérons que le week-end sera fructueux.
Luella s’empressa vers le secrétaire et remplit les papiers, puis les conduisit à leurs chambres au premier étage. Gregor avait celle des maîtres de maison, dotée d’une cheminée et d’un bel espace salon.
Luella allait redescendre quand il lui demanda :
— Mme Burnett est-elle là ce soir ?
— Oui, Cally est là. Je crois qu’elle s’occupe d’un autre arrivant. Elle vous a préparé quelque chose de froid au cas où ces messieurs et vous souhaiteriez dîner rapidement. Descendez donc quand vous serez installés. Je m’occuperai de vous.
— Il n’y a pas de beignets de gombo ? s’étonna Gregor. J’espérais tellement en manger !
— Non, monsieur. On n’en a pas cueilli cette semaine. Mais, si vous voulez, je demanderai à Bay d’en cueillir demain matin et je vous préparerai du chou collard et quelques beignets de gombo pour demain soir.
Gregor acquiesça et rit de bon cœur. Une partie de sa tension s’était envolée.
— Ah, que c’est bon d’être de retour à River Trace ! Je sens que je vais me régaler ici.
A sa grande surprise, il était parfaitement sincère.
* * *
Marcus entra dans la douche fumante et laissa l’eau chaude fouetter son visage. Il voulait effacer la puanteur du bistrot où il s’était rendu avant de venir à River Trace. Son contact lui avait fait faux bond mais il avait pu rencontrer les gens qu’il était venu voir.
Cependant, il empestait l’alcool bon marché, la cigarette et la sueur. Mme Burnett ne semblait pas l’avoir remarqué : elle était trop occupée par son fils.
Cette femme était une divine surprise, songea-t-il sous le jet d’eau. Son abondante chevelure auburn et ses grands yeux bleus le captivaient, sans compter ses lèvres, évocatrices de pratiques liées à la crème glacée ou aux films pornos.
Marcus secoua la tête. Du haut de son mètre soixante, Cally était un petit lot particulièrement bien roulé.
Lorsqu’elle lui avait ouvert, il s’était presque senti gêné de sa propre réaction. Elle ressemblait plus à la gagnante d’un concours de T-shirts mouillés qu’à une mère de famille ou à une veuve.
En tout cas, il n’était pas question de coucher avec elle. Non pas qu’elle ne soit pas son genre. Mais depuis la mort de Tessa, il s’appliquait une règle stricte : ne pas nouer de relations avec des femmes rencontrées quand il était en mission. C’était trop compliqué et trop dangereux.
Quant à faire la connaissance de femmes en dehors du travail, il n’en avait pas le temps. Le résultat était que sa vie sentimentale et sexuelle se réduisait à rien. Dans un mouvement inversement proportionnel, sa libido flirtait avec les sommets.
Aussi, il s’obligea à ne plus penser à la ravissante Cally Burnett et à se concentrer sur son projet.
Dommage que Gregor n’ait pas choisi un autre hébergement, songea-t-il. Ils n’allaient pas pouvoir mener l’affaire aussi proprement que prévu et cela présentait des risques pour lui-même autant que pour cette veuve.
Gregor Williams était un homme dangereux. Marcus l’avait remarqué dès le début, soupçonnant chez lui une certaine instabilité mentale. Boggs avait confirmé ses soupçons la semaine précédente en lui racontant comment Gregor avait « malmené » une pute à La Nouvelle-Orléans. En faisant des recherches, Asa avait découvert que la fille avait dû être hospitalisée. Cela aurait dû faire des remous mais, pour de mystérieuses raisons, elle n’avait pas porté plainte. Vu le poste important qu’occupait Gregor en Irak, où il dirigeait une entreprise de sécurité privée, il avait probablement obtenu que cet incident soit passé sous silence moyennant une somme d’argent conséquente.
Marcus avait rencontré Gregor et ses mercenaires pour la première fois un mois auparavant. Ensuite, tout était allé assez vite à partir du moment où ils avaient découvert l’emploi qu’il occupait au casino.
Avant de se rendre à River Place, il les avait retrouvés au Tonk et Gregor y avait exposé son plan.
Situé sur une petite route entre deux champs de coton, ce bar n’était qu’une baraque misérable la journée. Le soir, avec sa porte encadrée de guirlandes lumineuses à moitié grillées, le Tonk ressemblait à une vieille putain de Bourbon Street cherchant à vendre ses appas fanés et à prouver au monde qu’elle valait encore le coup.
La musique beuglait quand Marcus se gara sur le parking de terre battue creusé de nids-de-poule. Trois motos et une demi-douzaine de pick-up y étaient garés n’importe comment. Il n’y avait pas foule pour un samedi soir, mais il était encore tôt. La fête ne commençait vraiment qu’après minuit.
Une odeur de bière renversée, de sueur rance et de cigarette l’avait agressé dès son entrée. Les motards étaient installés au bar avec deux filles que Marcus avait déjà croisées lors de précédentes visites. Les prostituées qui travaillaient là le week-end étaient tristes à mourir. Le Tonk était l’échelon le plus bas dans la carrière. Marcus ne s’imaginait pas être un jour en manque au point de coucher avec une de ces « dames ». Les MST — voire pire — étaient au menu avec ces filles, mais, apparemment, leurs affaires étaient florissantes, surtout les week-ends fériés.
Manny, le propriétaire — un black mastoc et imposant arborant deux incisives en or — était au bar. Marcus lui adressa un signe de tête.
Manny n’avait pas besoin de videurs. Il gardait un fusil à canon scié derrière le comptoir et un revolver à canon court dans la ceinture. Il y avait parfois des bagarres mais, quand Manny demandait à quelqu’un de sortir, il sortait. On n’appelait jamais les flics.
Le juke-box installé au fond de la pièce hurlait du heavy metal. En face du bar, quelques tables entouraient un billard où une partie venait de commencer. Marcus fit signe à l’un des joueurs tout en se dirigeant vers le fond de la salle.
Là, dans un angle, quatre hommes étaient assis autour d’une table éraflée. Leur coupe rase et leur maintien se remarquaient malgré la rareté de l’éclairage. Impossible de dissimuler leur métier dans un endroit comme celui-ci.
— Salut, Gregor, lança Marcus. Salut, Boggs.
Il s’assit sans en avoir été prié.
Le plus âgé de la bande riposta en grondant.
— Putain, North, t’en as mis du temps.
— Je suis là, comme prévu.
— Tu t’es déjà installé ?
— Non. Je vais à l’auberge après ça.
Manny arriva avec une bière et la tendit à Marcus.
— Merci, Manny. Où est Earleen ce soir ?
— Elle est partie, elle a attrapé la crève. Elle a dit qu’elle reviendrait peut-être tout à l’heure. Mais je l’ai jamais vue aussi mal.
Manny se tut un instant, ses dents en or disparurent, puis brillèrent de nouveau dans la lumière ténue.
— Sûr qu’elle aime pas rater les clients du week-end.
Marcus rit de bon cœur.
— Tu parles, tu ne la laisserais pas faire. J’espère qu’elle va se rétablir.
— Je lui dirai que vous avez dit ça.
Gregor attendit que le patron ait regagné tranquillement le bar.
— Qui est Earleen ?
— La fille de Manny, répondit Marcus.
— Il fait le maquereau pour sa fille ?
Apparemment, cette conversation avait offensé les rares penchants puritains de Gregor. Il l’avait mal interprétée et Marcus ne fit rien pour le détromper. De nombreuses passes avaient lieu au Tonk, mais Earleen n’en était pas. Manny ignorait probablement qu’elle l’avait envisagé un jour et il tuerait tout homme qui poserait un doigt ou quoi que ce soit d’autre sur sa fille.
— Ouais, Manny est un prince. Il la traite comme une reine.
— C’est une petite amie à toi ?
Marcus sourit, malgré sa nausée. Il avait fait la connaissance d’Earleen quelques années plus tôt, alors qu’elle avait fugué et envisageait de faire sa première passe dans Farish Street, à Jackson. Il travaillait dans les Mœurs à l’époque et avait failli l’arrêter. Mais après avoir écouté son histoire, il s’était contenté de la mettre dans le bus pour qu’elle regagne le sud du Mississippi.
Son auditoire n’étant certainement pas intéressé par la seule belle histoire qu’il ait connue du temps où il travaillait sur les trottoirs de Jackson, Marcus préféra esquiver.
— J’étale pas ma vie privée, Gregor. Et toi ?
Boggs émit un petit chuintement. Les deux autres hommes sourirent d’un air gêné.
— T’as de belles fréquentations, ironisa Gregor sans répondre à sa question.
Marcus se ressaisit : il faisait un peu trop le malin. Aussi, il glissa une enveloppe brune sur la table.
— Voici le plan que tu voulais.
— T’as eu des problèmes ?
Gregor sortit un petit agenda et coinça l’enveloppe à l’intérieur.
— Aucun problème. Le personnel de sécurité a accès à tous les schémas de câblage en cas de problème avec les générateurs et le système de sécurité. En tant que garde du corps, j’y ai accès aussi.
— Je veux comparer les emplacements des caméras à ceux que je connais déjà.
— Pas de problème. D’autres questions ?
— A quelle heure est-ce que tu termines ton service demain ?
— Vers 17 h 30 ou 18 heures.
— Bien. Nous ferons les derniers préparatifs à ce moment-là.
Marcus acquiesça et ignora volontairement la bière posée devant lui.
— Pourquoi cette chambre d’hôte ? Un hôtel n’aurait pas été aussi bien ?
— Oh ! Tu vas te plaire à River Trace : excellente situation, joli cadre, le bruit apaisant de l’eau…
Gregor se mit à rire. Un rire désagréable. Ses comparses s’absorbèrent dans la contemplation de leur verre.
Marcus n’était pas satisfait de cette réponse, mais il ne tirerait rien d’autre de son interlocuteur, il le savait. Il repoussa sa bière.
— O.K. A plus tard.
Marcus frissonna. L’eau devenait froide. Sortant de la douche, il attrapa l’épaisse serviette blanche posée sur le plan de travail d’un geste qui lui arracha une grimace.
Il contempla l’horrible cicatrice rouge qui soulignait sa clavicule. Trois mois qu’il avait terminé la rééducation et malgré cela des douleurs aiguës le surprenaient encore par moments. Il avait intérêt à se bourrer d’Ibuprofène avant d’aller se coucher s’il ne voulait pas souffrir le lendemain.
Il essuya le miroir couvert de buée et rencontra son regard couleur chocolat. Des cernes sombres accentuaient les rides sous ses yeux. Ses cheveux avaient besoin d’une coupe. Il ne se rappelait pas avoir autant de gris parmi ses cheveux noirs.
Son nez penchait légèrement à gauche, conséquence d’une bagarre dans un bar à vingt ans. Cela faisait un bon bout de temps ! Là, il accusait ses trente-neuf ans ou, comme disait Manny, n’avait pas l’air de première jeunesse.
Il fouilla sa trousse de toilette en quête d’anti-inflammatoires tout en songeant au propriétaire du Tonk et à sa fille. Apparemment, Manny n’avait jamais trop cherché à savoir ce qu’avait fait sa fille quand elle était « sortie du droit chemin ». Il était trop content qu’elle soit revenue.
Elle avait reconnu Marcus dès qu’il était entré dans le bar, quelques semaines auparavant. Elle prétendait n’avoir jamais raconté à Manny comment elle était revenue de Jackson, ni que Marcus était en réalité un flic.
Marcus n’en était pas certain, mais elle était sa meilleure indic depuis son arrivée dans le comté de McCay et Manny ne l’avait pas encore jeté à la porte du bar, ce qui était plutôt bon signe.
Manny ne dealait pas personnellement, mais on vendait régulièrement de la drogue dans son établissement. Le Tonk était une plaque tournante du vice dans le sud du Mississippi. Tous les individus peu recommandables, les racailles et les petits escrocs à cinq cents kilomètres à la ronde passaient un jour par ce bar.
Earleen lui avait présenté beaucoup de clients, notamment Frank Boggs. Frank sortait avec Carlotta, une amie d’Earleen. C’était ainsi qu’avait démarré l’enquête en cours, par une conversation instructive au cours de laquelle Marcus avait fait son job sans le dire : écouter, se fondre dans le décor, prendre la parole quand il le fallait.
En apprenant que Marcus était garde du corps au Paddlewheel, Boggs avait absolument tenu à parler de ce casino, le seul du comté, et du travail là-bas. Marcus, lui, n’était venu au Tonk ce soir-là que pour passer un moment avant d’aller travailler…
Il était venu vérifier par lui-même qu’Earleen était heureuse. De temps en temps, quand le travail d’infiltré lui pesait, il aimait constater qu’il avait fait quelque chose de bien, sans révéler sa couverture. Donc, au sens strict, il n’était pas vraiment en service le soir de ce premier contact avec Boggs.
Cela en disait long sur les endroits où il choisissait de passer son temps libre depuis quelque temps. Même s’il était en mission d’infiltration, il devait bien reconnaître qu’il avait choisi un endroit louche. Mais cela lui avait permis de rencontrer Boggs et cette chance renforçait son penchant à l’autodestruction.
La chance était vraiment aveugle.
Boggs, penché au-dessus du billard, ajusta son coup.
— Alors, ça te plaît le boulot au casino ?
— Ouais. Dommage que ça ne soit pas mieux payé.
— C’est ce qu’on se dit tous. Y a un paquet d’argent au Paddlewheel.
Boggs envoya une boule dans un trou d’angle.
— Au Paddlewheel ?
Carlotta vint se percher sur le guéridon situé juste en face de Frank, apparemment trop soûle pour se soucier qu’on puisse voir son épilation brésilienne sous sa jupe ultra-mini.
Marcus acquiesça.
— La plupart des casinos font de dix à douze pour cent. Le Paddlewheel fait environ trente pour cent.
— Ben mon vieux, ça doit en faire un paquet de fric.
Boggs se redressa, oubliant du même coup sa queue de billard et l’exhibition de Carlotta.
— C’est quelque chose, confirma Marcus. Bien sûr, il y a une salle spéciale pour le comptage. Quelquefois, il est arrivé qu’il y ait tellement d’argent qu’ils n’ont pas pu le compter dans les temps.
— Alors comment ils ont fait ?
— Ils ont mis l’argent dans des sacs-poubelle jusqu’à ce qu’ils puissent le compter.
— Tu me fais marcher. Des sacs-poubelle pleins d’argent ?
— Oui, acquiesça Marcus. Même qu’un fourgon blindé s’est enfoncé une fois jusqu’aux essieux.
— Je ne pige pas, fit Boggs.
— A cause du poids. Il n’y avait pas de boue. Il s’est enfoncé dans le gravier à cause du poids des pièces. Il a fallu faire venir une grue pour le sortir de là.
Boggs écoutait, l’air fasciné.
— Les deux agents de sécurité du fourgon en avaient des sueurs froides, poursuivit Marcus.
— Pourquoi ? Ils sont armés, non ?
— Oui, mais la plupart des agents du casino ne le sont pas.
Earleen lui apporta sa boisson copieusement rallongée d’eau — c’était leur petit secret — et l’interrogea du regard quand il offrit une tournée. Elle tendit une bière à Carlotta en lui glissant quelque chose à l’oreille, mais Carlotta ne répondit pas.
— Tout ce fric et pas de flingues, fit Boggs, rêveur. A croire qu’ils cherchent les ennuis.
— Le casino a trop peur de la mauvaise publicité genre, en cas d’incident, un client blessé par balle. L’argent est assuré contre le vol à partir du moment où il part dans les fourgons blindés.
— N’empêche que ça paraît dingue…
— Oui, mais il faut bien comprendre que ce casino n’est pas tenu par les gens de Biloxi, Tunica ou Las Vegas. C’est un coup d’essai qui a bénéficié d’un incroyable concours de circonstances. Des vieux de la vieille font un investissement, l’ouragan Katrina se pointe du jour au lendemain, le Paddlewheel devient le seul casino encore debout et voilà que leur petit pari devient incroyablement rentable. Ils ne se seraient jamais doutés qu’ils concurrenceraient un jour les casinos de la côte ou de Tunica — ils n’avaient même pas l’intention d’essayer.
Tandis que Marcus expliquait, appuyé sur sa queue de billard, Bogg était suspendu à ses lèvres.
— Katrina a emporté ces gros casinos alors que le Paddlewheel venait de se lancer et que les gens n’avaient pas d’autre endroit où aller jouer. Le Paddlewheel s’est taillé une belle petite réputation au passage. Genre casino de charme. Certains types n’aiment pas le clinquant des gros casinos de la côte et viennent ici. Surtout certains gros joueurs qui apprécient l’intimité.
— Ça fait beaucoup d’argent pour si peu de sécurité.
Boggs s’assit bien en face de Carlotta et lui prit sa bière. Marcus préféra s’asseoir derrière elle, pour éviter d’avoir vue sur ses « attributs ».
— Oh ! Il y a de la sécurité quand même. Des détecteurs de métal à l’entrée et des agents d’élite…
Marcus se désigna en souriant.
— Seulement il n’y a pas toutes les sirènes des gros systèmes de sécurité.
Il n’avait rien révélé que tout le monde ne sache. Même l’histoire des sacs-poubelle faisait déjà partie de la légende.
Dans le coin, ça se savait que les agents de sécurité n’étaient pas armés. C’était la raison pour laquelle le casino employait des gardes du corps, surtout les week-ends d’affluence. Les employés sans arme, telle était la faille du casino.
— On dirait que tu prépares un braquage ! remarqua Marcus.
Boggs haussa les épaules en riant.
— Qui sait, ça pourrait me donner des idées.
Ils s’étaient rencontrés plusieurs fois depuis et Marcus avait fait la connaissance de Gregor. Asa était avec lui à ce moment-là, mais il avait ensuite été rappelé à Jackson. L’affaire Simmons n’était pas finie pour eux. Marcus le sentait chaque fois qu’il pensait à Tessa.
Asa s’était retrouvé sur la sellette pour une somme d’argent qui aurait disparu de la scène de crime. Marcus n’était pas directement impliqué — il était trop grièvement blessé ce jour-là pour escamoter des pièces à conviction, mais tout portait à croire qu’il allait être accusé de complicité.
Il n’avait pas l’intention de témoigner contre son coéquipier, quelques menaces que pourraient lui faire ses supérieurs. Asa lui avait sauvé la mise un nombre incalculable de fois. Mais il faudrait qu’ils aient une petite conversation d’homme à homme une fois cette affaire terminée.
Marcus poussa un long soupir. Il était vidé, physiquement et mentalement. Ces dernières semaines avaient été très éprouvantes. Il n’avait plus qu’à s’allonger et dormir. Peut-être verrait-il les choses d’un autre œil le lendemain.
— Autant croire au Père Noël, murmura-t-il.
Son épaule lui faisait un mal de chien. Les comprimés n’avaient pas encore agi. Il aurait voulu prendre un scotch mais il ne s’arrêterait pas après le premier, cela ne faisait aucun doute.
Cally avait oublié l’eau-de-vie maison qu’elle lui avait promise en lui apportant son sandwich. Tant mieux. Il n’aurait pas été en état de résister à la tentation.
Après s’être brossé les dents, il éteignit la lumière de la salle de bains et se débarrassa de sa serviette, puis se glissa entre les draps, frais et doux comme un rêve. Il contempla le ventilateur fixé au plafond. Un rayon de lune qui se glissait par un interstice entre les rideaux projetait des ombres bizarres sur le mur opposé. Le pot-pourri parfumait l’air où subsistait une discrète odeur de peinture fraîche.
Il n’y en avait plus pour très longtemps. L’exécution du plan de Gregor avait déjà commencé. Sa stratégie était d’une simplicité ahurissante qui touchait au génie. Dans trois jours, le Paddlewheel, le casino le plus récent du Mississippi, serait braqué. Et Marcus ne pourrait rien faire pour empêcher le vol, à moins d’y participer.
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