Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Epilogue

 

 

Mardi soir

Il était temps qu’il parte. Il le savait.

La nuit tombait. Cally se détendait devant la cheminée de la cuisine, berçant Harris dans le rocking-chair. Marcus était assis près d’eux, dans le confident, content d’être dans l’ombre. Ainsi, elle ne pouvait voir son regard mais il pouvait l’observer.

Il s’en était fallu de peu qu’il ne la perde. Comment pouvait-il partir ?

Cally avait obstinément refusé d’aller à l’hôpital ou au poste de police. Une infirmière urgentiste s’était occupée de son visage et de ses oreilles. Harris avait été soigneusement ausculté également.

Finalement, tout s’était bien terminé.

Marcus retint un soupir. Qu’allait-il devenir ?

Plusieurs hommes s’affairaient dans la cuisine. Marcus les avait assez vus — un agent du FBI, Hodges, deux responsables des forces spéciales sans oublier le shérif principal du comté de McCay et le maire de Vidalia. D’autres policiers étaient présents dans la maison, occupés à récolter des preuves matérielles. Luella avait fait suffisamment de café pour tenir éveillée une armée de narcoleptiques.

— Maman, berce Harris.

Sans dire un mot, Cally se balança en fredonnant. Harris posa la tête contre son épaule.

Hodges fit signe à Marcus depuis la porte de la cuisine. Marcus le suivit à contrecœur dans l’entrée.

— Qu’est-ce qu’on a trouvé ?

— La petite amie de Boggs, Carlotta. Elle s’est amenée au Tonk il y a environ une demi-heure.

— Elle va être poursuivie ?

— Aucune idée. On verra ce qu’en dira le représentant du gouverneur.

— Ce n’est pas vraiment elle le cerveau.

— Ouais. On a découvert le corps de Boggs à moins de deux kilomètres au sud de Palmers, côté Mississippi. On ne l’a pas officiellement identifié mais on sait que c’est lui. On a aussi retrouvé deux sacs polochons pleins de billets. Accrochés dans des buissons sur la berge.

— Sans parler de tout ce qui a sombré. Et Sams ?

Hodges secoua la tête.

— D’après ce que vous m’avez dit, il peut être n’importe où. Il va probablement refaire surface plus loin en aval.

— Oui…

Marcus fixait la porte fermée qui le séparait de Cally et Harris.

— Comment va Mme Burnett ? s’enquit Hodges.

— Elle va s’en remettre. Elle a retrouvé l’audition dans l’après-midi, une belle migraine en prime.

— C’est normal, après un impact aussi proche. Elle a eu une sacrée chance.

Il y eut un silence gêné.

— Marcus, qu’avez-vous l’intention de faire ?

— A quel sujet ?

— A propos de l’enquête interne.

— Rien.

— Vous allez témoigner ?

— Non. Je vais démissionner.

Il était lui-même surpris de la facilité avec laquelle il l’avait dit.

Hodges souffla lourdement.

— Ha, ça m’ennuie que vous fassiez ça. Vous savez qu’on peut vous obliger à témoigner.

— Ils n’en auront pas envie. Pas après ce que je vais vous dire. Ça risque de modifier le cours de l’enquête interne ou du moins ma participation à l’enquête.

— D’accord, je vous écoute.

— Vous vous souvenez de cette indic qui est morte lors de la rafle dans l’affaire Simmons ?

— Oui. Tessa Durbin.

— J’avais couché avec elle la nuit précédente et je n’en ai jamais parlé ni à vous ni à personne. Ma participation à cette enquête n’a pas lieu d’être pour de multiples raisons. Je démissionne, Hodges. Je ne peux plus faire ce boulot.

Le lieutenant l’observa un moment.

— C’est vraiment à cause de Tessa Durbin que vous démissionnez ?

— C’est une raison suffisante pour l’Inspection générale.

— Oubliez l’Inspection générale. Je ne veux pas vous perdre, Marcus. Vous êtes un trop bon élément. Ce qui s’est passé avec Tessa… ce sont des choses qui arrivent quand on travaille en infiltré. Je le sais.

— Mais la principale raison, c’est que je n’y arrive plus. Je n’ai plus le cœur à ça. Ce n’est pas l’état d’esprit qu’il faut pour ce boulot. Je veux faire quelque chose d’autre pendant que je le peux encore.

La porte s’ouvrit, Bay passa devant eux. Marcus se tourna vers la porte restée ouverte, attiré par Cally et Harris dans le rocking-chair.

— Qu’avez-vous l’intention de faire ? demanda Hodges pour la seconde fois.

— A quel sujet ?

Hodges fit un signe de tête en direction du fauteuil à bascule et de ses occupants.

Hodges est donc vraiment un limier en fin de compte.

— Je ne sais pas encore, mais j’y réfléchis activement. Je vous tiendrai informé.

— J’y compte bien.

Marcus lui serra la main.

— Je vous apporterai mon bagde et ma lettre de démission demain.

— Prenez soin de vous.

Marcus acquiesça et retourna dans la cuisine, surpris par lui-même. Avec quelle simplicité il venait de changer de vie ! Il n’avait pas trop de plan pour la suite, mais une petite idée…

Il alla remplir une tasse de café puis rejoignit Cally. Elle avait passé un jean et un T-shirt délavé. Un pansement lui couvrait la joue. Sa lèvre était enflée et elle allait avoir un œil au beurre noir monstrueux.

Marcus aurait voulu tuer Gregor une seconde fois pour lui avoir fait ça. Ses mains en tremblaient : il avait été si près de la perdre.

Il s’approcha d’elle. Ses cheveux auburn bouclaient autour de son visage comme un halo. Harris somnolait sur son épaule. Il lui apporta le café, bien sucré avec beaucoup de crème, comme elle l’aimait. Elle le remercia d’un sourire en coin, trempa ses lèvres dans la tasse puis releva la tête.

— Qu’est-ce qui va se passer ensuite ?

Marcus sursauta : il l’avait regardée fixement jusqu’à ce qu’elle lui pose la question à la mode.

— Tous ces gens devraient repartir très bientôt, répondit-il. Et… vous aurez la maison pour vous seuls.

Il s’assit dans le confident, qui commençait à devenir sa place. Luella faisait la vaisselle.

— Ce n’était pas le sens de ma question.

— Ah bon ?

— Non. Je voulais savoir ce que tu comptais faire ensuite.

— Mon ancien patron vient de me poser la même question.

— Pourquoi « ancien » ?

Marcus se tourna vers la fenêtre.

— Parce que je démissionne.

— Pourquoi ?

— Pour plusieurs raisons.

Il se retourna vers elle, prit une profonde inspiration et se lança.

— Je déteste mon travail. Il a fait de moi un autre homme. Je n’aime pas celui que je suis devenu en travaillant comme infiltré. Il y a six mois, j’ai couché avec une indic. Elle est morte le lendemain lors d’une rafle de drogue et je n’ai parlé à personne de cette liaison jusqu’à ce soir. Ma conduite constitue une sérieuse entorse au règlement.

Cally ne se détourna pas. Elle l’écoutait avec bienveillance. Il en était presque choqué. Elle ne semblait pas le juger, même après avoir appris le pire.

Luella déposa un nouveau tas de vaisselle dans l’évier. L’eau coulait, il y avait au loin les murmures des policiers, la pluie qui tombait toujours — tous ces bruits remplissaient l’instant.

Avec une clarté absolue, il comprit alors : il désirait être là. Près de cette femme avec qui il se sentait… chez lui. S’il y avait une vie après la police, il la découvrirait avec elle. Il prit une nouvelle inspiration.

— La véritable raison de ma démission c’est… toi. Tout a changé depuis que je te connais.

— Oh.

Elle battit des paupières et ses yeux s’arrondirent.

Il poursuivit avant de n’en avoir plus le courage :

— C’est la pure vérité, Cally. Je ne fais pas semblant. Si tu as envie de prendre tes jambes à ton cou, c’est le moment.

— Je te l’ai dit près de la rivière : ce n’est pas mon genre.

Marcus secoua la tête, incrédule.

— Dans ce cas, tu crois que tu aurais du boulot pour moi ? J’aimerais beaucoup apprendre le métier de traiteur.

Un sourire éclaira lentement le visage de Cally et ses fossettes se creusèrent comme jamais.

— Je pense qu’on pourra te trouver quelque chose.

Marcus respira enfin, sans détacher ses yeux des siens. Comme il n’avait rien à ajouter, il resta là à savourer l’instant.

Harris redressa la tête.

— Maman, chante.

— Une seconde, ma puce.

Elle déposa un baiser sur la joue de son fils, se leva et alla s’installer avec lui près de Marcus dans le confident.

Il l’observa un instant, n’arrivant toujours pas à y croire : cette vie s’offrait à lui.

Puis il les entoura de son bras et embrassa Cally, au mépris de tout et de tous.

Quand il mit fin au baiser, Harris les regardait avec un large sourire.

Marcus sourit à son tour, les serra tous les deux plus étroitement contre lui et ferma les yeux tandis que Cally commençait à fredonner.

— Chut, petit bébé, pas un mot. Maman t’achètera un oiseau moqueur…

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