Charlotte Delbo
Chapitre 8
DANS CE PARIS DE NOVEMBRE 1941, pluvieux et froid, Georges et Charlotte se sont réfugiés dans un studio chichement meublé loué par le Parti, au 93, rue de la Faisanderie, dans le très cossu XVI arrondissement, près du métro Rue-de-la-Pompe. Là, ils sont e
connus comme M. et Mme Delépine. Sur sa fausse carte d’identité, Georges affiche la profession de « voyageur de commerce ». Par mesure de sécurité, ils ne sont jamais ensemble à l’extérieur, afin de ne pas être associés l’un à l’autre en cas de filature. Elle ne sort que pour faire la queue devant les magasins presque vides et tenter de trouver de quoi manger. Une fois par mois, elle se rend chez sa mère, à Vigneux. Pour la rassurer, ainsi que sa sœur Odette et son plus jeune frère Daniel. Et puis pour planquer, dans le vide sanitaire sous la cuisine du pavillon, des tracts, des dossiers qu’elle a transportés dans un vieux cabas. Et même une arme, retrouvée bien des années plus tard par son neveu à l’occasion de travaux. Un jour, en passant devant la librairie Joseph Gibert, boulevard Saint-Michel, Charlotte tombe sur un de ses camarades des JC, Victor Smadja, qui tient les étals à l’extérieur du magasin. Il est juif et s’apprête à se rendre à la préfecture de police pour se faire recenser
comme tel . « Tu es fou ? lui dit Charlotte. Tu veux t’attirer des 1
ennuis ? » Elle finit par le convaincre de renoncer. Il va solliciter l’avis de son patron, qui partage celui de son amie. Mieux, ce dernier propose à Smadja de le faire travailler à l’intérieur du magasin pour qu’il soit plus
en sécurité. Le jeune homme passera la guerre à l’abri . 2
Le reste du temps, Charlotte attend Georges. « Que fallait-il faire ? Rester à l’abri ? Ni lui, ni moi ne le pouvions. Comment rester muet, rester indifférent, quand on tue, quand on torture, quand on anéantit tout ce qui fait corps avec nous : les amis, la vie elle-même, et la ville que
nous aimons, défigurée, réduite au silence . » La lutte clandestine et les 3 épreuves ont changé l’étudiant fougueux, l’intransigeant magnifique et impatient qu’était Georges, comme le note son camarade René Blech, qui le retrouve à l’été 1941 pour un rendez-vous secret dans les allées du parc Monceau : « Ce cher ami que j’avais connu avant guerre aux Cahiers de la jeunesse, si ardent, si heureux de vivre, était devenu un militant clandestin, plein de maturité politique, de sûreté dans ses jugements. Il dégageait une fougue et une vitalité qu’il laissait aller ou retenait selon les circonstances. Il s’était forgé dans la lutte et, avec quelle assurance, il faisait le point de la situation, dans le brouhaha des enfants qui couraient dans les allées. Joyeux, enthousiaste, certain de notre victoire, il m’apportait les directives de Politzer. Mais discret, suivant à la lettre toutes les consignes de sécurité qui nous étaient données, il ne bavardait
jamais . » Le silence, pour ne pas dire le secret, était la règle absolue. 4
Jacques Duclos appelait cela « la méthode des cloisons étanches » : « Ce qu’il faut, c’est prendre modèle sur un bateau de guerre. Un cuirassé par exemple est construit de telle façon que, divisé en cloisons étanches, il peut être frappé sur plusieurs points sans cesser de flotter. C’est à cette image que nous devons nous référer pour transformer notre système
d’organisation . » De manière générale, dans le système pyramidal, 5
chaque militant clandestin doit connaître trois noms (des pseudonymes le plus souvent) : un au-dessus de lui et deux à ses côtés. Les cadres comme Georges, qui est engagé à la fois dans l’impression des journaux clandestins et dans l’organisation des réseaux des intellectuels, peuvent intervenir dans des cercles différents, mais qui ne doivent pas s’interpénétrer.
Pendant que Georges sillonne Paris en tous sens pour rencontrer ses contacts, échanger des informations, transmettre des documents ou de l’argent, Charlotte écoute Radio Londres et Radio Moscou, dont elle transcrit les émissions après les avoir notées en sténo. Surtout elle tape, sur sa machine de marque Continsouza, les tracts, les journaux clandestins, les textes qu’il faut diffuser un peu partout. Sous son véritable nom, elle a loué un local au 14, rue Molière. Entre deux distributions, Georges y entrepose le matériel – tracts, affiches, revues. Charlotte a froid, cet hiver est glacial, et puis elle a peur. Peur chaque fois que le pas de Georges s’éteint dans l’escalier. Peur qu’il ne revienne pas. Peur qu’il soit arrêté.
Jean-Jacques Delépine est un inconnu mais Georges Dudach, lui, est dans le collimateur de la police française. Le 8 novembre 1941, Emma, sa mère, Marcelle, sa sœur, et Gaston Jeannin, son beau-frère, tous trois fichés comme communistes, ont été arrêtés. Lors d’une perquisition chez Gaston et Marcelle Jeannin, un courrier a été saisi. Dans un coin de l’enveloppe, trois lettres, « Dud », et la mention « urgent ». Interrogés séparément, les uns et les autres se contredisent. Gaston Jeannin reconnaît servir de boîte aux lettres à Georges Dudach. Les lettres sont transmises à sa belle-mère, chez laquelle Georges vient les chercher. Emma Dudach nie : « Jamais mon gendre ne m’a remis de telles lettres. Je n’aurais pu d’ailleurs les transmettre à mon fils, puisque j’ignore où il se trouve. » Marcelle Jeannin-Dudach, elle, assure : « Cette lettre nous a été remise par erreur. Nous nous proposions de la restituer à la concierge
dès le lendemain lorsque les inspecteurs se sont présentés . » 6 L’incohérence des dépositions leur est fatale : tous trois sont incarcérés pour propagande communiste.
Le coup est rude pour Georges. Outre l’inquiétude de savoir sa mère et sa sœur en prison, il comprend désormais qu’il est connu des brigades spéciales de la police française. Celles-ci, créées en mars 1940, héritières du « service de recherches » des Renseignements généraux chargé d’observer et de surveiller les organisations partisanes, prennent rapidement de l’ampleur. En mai 1941, le directeur général des RG, Lucien Rottée, révulsé par les communistes et leur « antipatriotisme », crée une « brigade spéciale » qu’il confie au jeune (trente-deux ans),
brillant et cruel commissaire Fernand David , lequel augmente les 7 effectifs. Les quarante inspecteurs de la BS1, consacrée à la lutte
anticommuniste , sont des volontaires, tous issus de la brigade des 8
gardiens de la paix. La place est prestigieuse, enviée ; les récompenses (médailles, primes, citations…) pleuvent pour ceux qui font preuve de
zèle et d’initiative . Et les avantages matériels (remboursement très 9
généreux des frais, avancement rapide…) font également beaucoup pour accroître l’ardeur des jeunes policiers. Ceux-ci affichent très vite un rendement hors du commun. Ils suspectent, épient, interrogent, contrôlent, perquisitionnent, torturent des centaines de militants, fichés depuis longtemps.
L’effrayant « taux de réussite » des BS – 3 200 arrestations entre
août 1941 et août 1944 – repose sur un élément clé : la filature. Nuit et 10
jour, sans répit, par binôme, les policiers surveillent les nœuds névralgiques de la capitale : stations de métro, gares, cafés… Ils font preuve d’une patience infinie, d’un talent sans égal pour la dissimulation, d’une discrétion à toute épreuve. Chacune de leurs expéditions donne lieu à un compte rendu écrit extrêmement minutieux. Avant d’identifier leur cible, ils lui donnent un nom – « Femme gare de l’Est », « Homme café des Fleurs »… – et collectent une foule de petits détails qui permettent à leurs collègues de poursuivre la traque. Les filatures peuvent durer des semaines, puis le coup de filet est lancé, permettant l’arrestation simultanée de dizaines de personnes. La perversité du système consiste à toujours laisser échapper quelques suspects afin de mieux renouer les fils pour l’opération suivante. C’est dans les rets d’une de ces filatures de masse que Georges et Charlotte vont tomber.
*
Le 5 janvier 1942, une équipe composée de onze inspecteurs est chargée de retrouver la trace d’André Pican, militant communiste de la région normande fortement impliqué dans l’édition clandestine de L’Humanité. Il serait réfugié à Paris. Un portrait est distribué aux policiers. La traque peut commencer.
Le récit des filatures qui ont conduit à l’immense coup de filet de l’affaire Pican (arrestation de cent treize personnes à Paris et en province, découverte de trois millions de tracts, trois tonnes de papier, deux machines à écrire – dont celle de Charlotte –, huit ronéotypes et 300 000 francs) est tiré des notes des inspecteurs de la BS et de leurs rapports officiels, conservés dans les archives de la préfecture de police de Paris. Il faut des journées entières pour démêler les fils de l’enquête. Bouts de papier crayonnés, premiers rapports corrigés par d’autres, pages manquantes… le puzzle n’en finit pas de se former. Il y a d’abord les « omissions » volontaires des comptes rendus afin de protéger des sources, que ce soient des traîtres, des personnes arrêtées qui avouent sous la torture ou des policiers infiltrés. Puis vient le récit détaillé, presque ubuesque dans son souci du détail, de la traque. On reste abasourdi par la patience et l’obstination des enquêteurs. Et consterné par l’efficacité maléfique de cette machine de délation et de mort.
Ainsi de la journée du 21 janvier. Un individu qui pourrait être Pican – d’abord surnommé X, puis « Présumé Pican » – est remarqué dans une salle du café du Rond-Point, à la porte d’Orléans. La surveillance se met en place. X rencontre un homme, appelé « Porte d’Orléans ». Il mesure 1,78 m. Il a « des cheveux châtains, une moustache de même couleur, une figure osseuse, des rides profondes sur les joues ; il est vêtu d’un pardessus de lainage avec quelques motifs rouge et blanc, chapeau marron baissé devant, avec un ruban de deux centimètres de largeur. Il porte des chaussures noires basses et des chaussettes grises ». Les deux hommes sortent, prennent le métro jusqu’à la station Goncourt, puis se rendent dans un appartement au 3, rue du Buisson-Saint-Louis. « Présumé Pican » en ressort seul. Il se rend au café Au général Brunet, face à la sortie du métro Botzaris, où il retrouve un homme et deux femmes. Pican part avec l’une des femmes, qui va devenir « Femme café Brunet ». Ils se rendent à Saint-Lazare, puis place de Clichy. Pican entre dans une teinturerie au 6, rue Mélingue, d’où sort un homme que l’on identifie comme étant le propriétaire, Raoul Jourdan. Il marche ensuite jusqu’au 34 de la rue Letort. Quelques instants plus tard, la fenêtre du troisième étage de cet immeuble s’éclaire. Le rapporteur précise : « À noter que quelques secondes avant son arrivée, le présumé Pican avait remué dans sa poche un trousseau de clefs, ce qui laissait supposer qu’il savait où il allait. »
Et ainsi de suite, jour après jour. Les détails abondent. Pican, sans le savoir, offre aux BS l’occasion de traquer de nombreux clandestins. Au cours de la seule journée du 23 janvier, il est localisé rue Mélingue, où la teinturerie est toujours sous surveillance. Il rencontre ensuite un homme à La Motte-Picquet, puis une femme au métro Balard, immédiatement baptisée « femme Balard » (c’est Danielle Casanova). De filature en filature, on repère « Moustache », « Remorque » (dont le vélo est équipé d’une remorque à gros pneus), « Pont des Arts », « Saint-Mandé », une « femme Pyrénées » (repérée à cette station de métro) qui se rend à la porte de Vincennes où elle rejoint la « femme Vincennes » (c’est Marie-Claude Vaillant Couturier), ainsi décrite : « 1 m 70, 32 ans, cheveux châtain très clair, lunettes écaille, maquillée, manteau de fourrure marron genre mouton rasé, portant capuchon rond en tissu marron, entourage bleu ciel, bas en laine, tenant à la main un sac à provisions en tissu drap bleu. » La « femme Pyrénées » remet à la « femme Vincennes » différents paquets qu’elle a retirés de son cabas, puis elles se séparent. La « femme Vincennes » est prise en filature. À 16 heures, elle est accostée boulevard Soult par un individu illico baptisé « Soult », à qui elle donne son sac et qui repart immédiatement. Comme il est très prudent et se retourne souvent, la filature est abandonnée et se concentre sur la « femme Vincennes », laquelle regagne la porte de Vincennes où elle retrouve la « femme Pyrénées ». Celle-ci est reprise en filature et rencontre « Jussieu » et « Chapelle ». « Jussieu » est suivi jusqu’à Cherbourg, où il se rend par le train. Apparaissent ensuite « Claude Decaen » – du nom de la rue du XII arrondissement où il est aperçu –, e une « femme Dorian », deux « femmes Franklin » et une « femme Viaduc » (le viaduc de Passy) – « 1 m 65, manteau noir, chapeau mode mis sur le devant, garni de deux pompons, l’un rouge, l’autre vert ». La « femme Viaduc » retrouve la « femme Balard » au café Viaduc de Passy, puis au café-tabac Le Franklin, où elles rejoignent deux autres femmes. À 19 heures, la « femme Viaduc » en sort et se rend au 12 ou 14, rue Émile-Zola. À 19 h 30, les trois autres femmes sortent du Franklin. Seule « Balard » est suivie. Elle se rend dans un immeuble rue du Poteau, dans le XVIII arrondissement, d’où elle sort à 20 h 05 « portant une valise de e
couleur jaune ». Elle prend le métro à la station Jules-Joffrin, descend à La Tour-Maubourg et pénètre à 20 h 40 au 170 bis, rue de Grenelle, qui sera désormais surveillé nuit et jour. Sans le savoir, Danielle Casanova vient de faire repérer ceux qui vivent ici sous le nom de M. et Mme Destugues : Georges et Maï Politzer. Inquiète de les savoir sans chauffage, elle s’était rendue à leur appartement avec du charbon planqué dans sa valise.
Cela continue ainsi jusqu’au 14 février. Les inspecteurs qui filent Pican et ses liaisons sentent une accélération. Divers indices laissent entrevoir un départ imminent. Ils suivent Pican et une jeune femme, chargés de trois grosses valises, jusqu’à la gare Montparnasse. Les suspects achètent un billet pour Le Mans pour le lendemain matin, mais ils repartent sans les valises. Or il y a ce soir-là un train en direction du Mans à 21 heures. Ils ont donc laissé les valises à quelque cheminot résistant pour qu’il les emporte. Quelques minutes avant le départ, une perquisition du train conduit à la découverte et à la réquisition des valises. Dès lors, les BS doivent faire vite pour que l’information n’ait pas le temps d’être divulguée dans le réseau. Dès 4 heures du matin, soixante inspecteurs sont en faction devant les adresses « logées ». À midi, le commissaire David a, sur son bureau, la liste des arrêtés. C’est une hécatombe au sein de la direction du PC : Georges Politzer et sa femme, Maï, Vincentella Perini, dite Danielle Casanova, Lucien Dorland et sa compagne, Lucienne Langlois. Le 15, c’est le tour d’André Pican et de sa femme, Germaine. Deux jours plus tard, Jacques Decour est également arrêté. Dans sa poche, une photo de sa maîtresse, Maï Politzer.
*
Chez Georges et Charlotte, les arrestations en cascade suscitent une immense inquiétude. Charlotte supplie pour qu’ils quittent leur planque, mais Georges refuse. Ils ne partiront pas tant qu’il n’aura pas reçu d’ordre formel du Parti. Pour rassurer sa femme, il s’engage seulement à redoubler de prudence. Chaque fois qu’il repasse au studio, entre deux rendez-vous, il prévient : je serai rentré à telle heure. Une demi-heure avant, le cœur de Charlotte commence à se serrer. L’angoisse monte, insidieuse. Et puis elle entend ses pas. Il rentre. Encore une fois. Il lui
rapporte des textes à taper, des articles à corriger . Il ne sait pas que 11 l’inspecteur qui a filé Maï Politzer a remarqué ce « grand jeune homme blond, aux épaules larges ». Dans son rapport, il l’a surnommé « l’étudiant ». C’est Georges. Les policiers le logent très vite et découvrent son nom d’emprunt. Il ne reste plus qu’à le prendre en filature. « Les surveillances préliminaires établissent que Delépine rencontre à des intervalles plus ou moins espacés un individu dénommé
Gaulué , habitant 49, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, dont l’activité est 12
apparue rapidement suspecte ». Sans le savoir, Georges les conduit à Jean-Claude Bauer, responsable de la revue Le Médecin libre. Puis à Hélène et Jacques Solomon. Puis à Yvonne Blech… Dans les comptes rendus de filature, on sent que l’étau se resserre.
1- Les décrets instituant le recensement de tous les Juifs de France datent du 2 juin et du
13 juillet 1941, mais celui-ci a continué d’être exécuté pendant l’automne. La première rafle de Juifs étrangers a eu lieu le 14 mai 1941, suivie de rafles de Juifs qui comprennent des citoyens français le 20 août et le 12 décembre.
2- Lorsque, bien plus tard, il ouvrira sa propre librairie, L’Escalier, rue Monsieur-le-Prince, dans
le V arrondissement, il deviendra le libraire attitré de Charlotte. e
3- Les Hommes, pièce en deux actes inédite, 1978, ACD.
4- Les Étoiles, n 56, 4 juin 1946. o
5- Cité par Henri Amouroux, La Grande Histoire des Français sous l’Occupation, t. 4 : Le
peuple réveillé, Robert Laffont, 1979.
6- Procès-verbaux d’interrogatoire, archives de la préfecture de police de Paris.
7- Sa brillante carrière le conduira, le 5 mai 1945, devant le peloton d’exécution.
8- Il y aura, à partir de janvier 1942, une BS2, spécialisée dans la lutte antiterroriste.
9- Voir le méticuleux travail de Jean-Marc Berlière, avec Laurent Chabrun, dans Les Policiers
français sous l’Occupation, Perrin, 2001.
10- Ibid., p. 172.
11- Dany Delbo, le neveu de Charlotte, pense également qu’elle était une « faussaire assez
douée » et qu’elle trafiquait des papiers d’identité.
12- Claude Gaulué, militant chargé de l’impression de faux papiers, sera fusillé avec Georges le
23 mai 1942.
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