Charlotte Delbo

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Charlotte Delbo

Chapitre 5

LORSQUE LES BRUITS DES BOTTES ALLEMANDES S ’INTENSIFIENT, Georges et Charlotte ne sont sans doute pas surpris. Depuis la guerre d’Espagne, depuis l’invasion de l’Autriche en mars 1938, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1939, leur inquiétude ne cesse de croître, avec le sentiment que rien ne peut arrêter la machine de mort. Et sûrement pas le

« lâche soulagement » qui suit les accords de Munich, que les députés 1

communistes refusent de ratifier à l’Assemblée, entraînant de facto la mort du Front populaire. Pour le PCF, la ligne est claire : le succès des coups de force hitlériens n’est dû qu’à la faiblesse des démocraties occidentales. Le 4 octobre, dans L’Humanité, le journaliste Gabriel Péri écrit : « Vous avez signé la défaite sur le corps mutilé d’un peuple libre. C’est contre vous que nous gagnerons la bataille de la paix. » Charlotte, elle, est totalement accaparée par la création d’Ondine, de Jean Giraudoux, au théâtre de l’Athénée. Voilà près de six mois que Louis Jouvet poursuit ce rêve. Mais le magnifique conte de Giraudoux demande beaucoup d’argent, notamment en costumes et en décors, et il engloutit toutes les économies du théâtre. Jouvet ne peut pas échouer. Le soir de la première, le 4 mai 1939, il campe un chevalier Hans tout en amour, tout en détresse. En Ondine, Madeleine Ozeray – actrice fétiche et maîtresse attitrée du patron – fait sangloter le Tout-Paris. Jean Cocteau s’émerveille. Paul Claudel applaudit : « une pièce débordante de fantaisie

et de poésie, merveilleusement mise en scène et délicieusement jouée ». 2 Pour se remettre de la fatigue et de l’investissement qu’a requis la pièce, Madeleine Ozeray et Louis Jouvet partent passer le mois d’août à Vallauris. Charlotte les y rejoint. Le patron a une idée en tête : confronter des personnages de roman et de théâtre. Le Julien Sorel du Rouge et le noir de Stendhal, le Sim Tappertit du Barnaby Rudge de Dickens face à Arnolphe, Dom Juan ou Hamlet… Pour Charlotte, les personnages de roman s’expliquent et décryptent leurs actions à mesure qu’ils découvrent les mobiles qui les meuvent, alors que les personnages de théâtre agissent et laissent au spectateur le soin de comprendre, par lui-même, leurs motivations. « Les personnages de roman nous disent leurs secrets. Les personnages de théâtre paraissent ne rien cacher mais gardent leurs secrets [Sp, 11]. » Ces échanges avec Jouvet, qu’elle retranscrit fidèlement le soir, de retour dans la chambre du mas qu’il a loué, disparaîtront lors de son arrestation.

Le 23 août 1939, quand elle apprend la signature du pacte de non-agression germano-soviétique, Charlotte rentre à Paris. Elle a besoin de voir Georges. Elle a besoin de comprendre pourquoi, alors que la guerre n’a jamais paru si proche, l’URSS a choisi une neutralité bienveillante envers le régime hitlérien. À Paris, les dégâts du pacte, y compris au sein du Parti, sont incommensurables : militants déboussolés, adhérents qui déchirent leur carte, députés qui quittent le groupe communiste à l’Assemblée nationale. Les plus convaincus tentent de concilier leur fidélité à l’URSS et leurs convictions antifascistes. « On en vient presque

aux mains dans les cellules », raconte Mounette Dutilleul. Le 25 août, 3

L’Humanité publie l’intégralité des clauses publiques du pacte, arguant que ce succès de Staline sert ainsi la cause de la paix. Louis Aragon écrit dans Ce soir, le journal communiste dont il est le rédacteur en chef : « Le pacte de non-agression avec l’Allemagne, imposé à Hitler qui n’avait pas d’autre possibilité que de capituler ainsi ou de faire la guerre, c’est le triomphe de cette volonté de paix soviétique. […] Et qu’on ne vienne pas ici comparer le pacte de non-agression germano-soviétique qui ne suppose aucun abandon de la part de l’URSS aux pactes “d’amitié” qu’ont signés les gouvernements toujours en exercice en France et en Angleterre avec Hitler : ces pactes d’amitié avaient pour base la capitulation de Munich… L’URSS n’a jamais admis et n’admettra jamais de semblables crimes internationaux. Silence à la meute antisoviétique ! Nous sommes au jour de l’effondrement de ses espérances. Nous sommes au jour où l’on devra reconnaître qu’il y a quelque chose de changé dans le monde et que, parce qu’il y a l’URSS, on ne fait pas la guerre comme

on veut . » Le lendemain, toute la presse communiste est interdite de 4

parution. Les Cahiers de la jeunesse, que dirige Georges, interrompent leur publication.

Totalement inféodé à l’URSS, fervent stalinien, Dudach est désorienté par la nouvelle ligne soviétique. Thorez a beau avoir envoyé deux émissaires à Moscou – Arthur Dallidet et Georges Beaufils –, aucune réponse satisfaisante n’est donnée par l’organe central du Parti. Comme beaucoup d’autres, Georges se convainc que l’URSS a été appelée à signer le pacte pour des raisons qu’il est alors impossible d’expliquer et que l’on comprendra plus tard. Charlotte, moins militante, est en proie à

un débat intérieur plus âpre. Elle envisage même de rompre avec le PC . 5 La priorité, pour elle, est de lutter contre l’Allemagne nazie, pas de pactiser avec elle. On ne sait rien des arguments que Georges emploie pour la convaincre de n’en rien faire… Mais, en 1968, bien des années plus tard, un des poèmes de Delbo laisse filtrer l’état de sa pensée d’alors :

 

Comment faisais-tu donc

pour m’expliquer

et pour me convaincre

pour m’expliquer que le crime était justice

que la trahison était fidélité

que le mensonge était vérité

l’idéal réalité

pour m’expliquer qu’il avait raison

Et que triomphe la Révolution . 6

 

Le 3 septembre, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Le 16, Georges est mobilisé. Il rejoint le dépôt d’infanterie de Coulommiers. Selon son dossier militaire, il est ensuite dirigé, le 28 septembre, sur l’école des officiers de réserve de Laval et rattaché au régiment d’infanterie qui y est stationné. L’avant-veille, le Parti communiste français avait été dissous par le gouvernement Daladier.

 

*

 

À ce stade de notre enquête s’ouvre un nouveau « trou noir ». Le Maitron, dictionnaire de référence des biographies du mouvement ouvrier, indique que Georges avait fait le stage des aspirants de l’école de l’air de Versailles. Que ses opinions politiques, sur la base d’un rapport de police, l’avaient fait chasser de l’école et envoyer en Afrique du Nord, à Ouargla, dans une unité disciplinaire. Une information reprise dans un

livre sur les résistants communistes , mais sans qu’aucune source soit 7 citée. Claudine Riera-Collet, l’amie et l’ayant droit de Delbo, croit se souvenir que cette dernière a pu faire allusion à cette détention, bien qu’on n’en trouve trace ni dans ses archives personnelles, ni dans son œuvre.

Une rapide recherche ne donne pas de résultat. Les unités disciplinaires, dites également « bat’ d’Af ’ » – pour bataillons d’Afrique –, étaient réservées à ceux qui avaient souffert d’une condamnation civile ou pénale à de la prison ferme. Cela n’a jamais été le cas de Georges Dudach. Par ailleurs, dans toute la liste des unités disciplinaires d’Afrique du Nord, aucune n’a jamais stationné à Ouargla.

Nous contactons donc Le Maitron afin d’avoir accès à ses archives. Claude Pennetier, son directeur actuel, nous les ouvre. Dans le dossier Dudach, réalisé par l’historienne Nicole Racine, spécialiste réputée des intellectuels, la seule indication de source concernant l’engagement militaire de Dudach est « secrétariat d’État aux Anciens Combattants ». Nous cherchons à rencontrer Nicole Racine pour affiner notre recherche, mais on nous fait dire qu’elle est souffrante et qu’il serait plus judicieux d’attendre un mois. Pendant ce mois, nous envoyons une série de courriels pour retrouver le dossier militaire de Georges. Finalement, nous retrouvons aux archives de la Seine son état signalétique. Un feuillet parfaitement standard, avec ses dates d’incorporation à Coulommiers puis à l’école des EOR de Laval. Et, au crayon noir : « Décédé le 23 mai 1942, classé ». Aucune référence à un quelconque bataillon disciplinaire. Nous reprenons contact avec l’équipe du Maitron, qui nous apprend que Nicole Racine vient de mourir… Nous nous tournons alors vers le ministère des Anciens Combattants. Ses archives se trouvent à Caen. Là, le dossier Dudach est un peu plus fourni. Cette fois, les suites données à son statut militaire post mortem, notamment sa nomination à titre posthume au grade de capitaine pour « services rendus dans la résistance intérieure française », sont notées. Cependant, aucun lien, même ténu, n’apparaît avec une éventuelle déportation outre-mer. Il en va de même avec le dossier du bureau Résistance du Service historique de la défense à Vincennes.

Quelle leçon tirer de cette recherche infructueuse ? Faut-il en déduire que, plus de soixante-dix ans après les faits, les archives officielles françaises continuent de cacher des informations relatives à des militants communistes disparus depuis longtemps ? Ou s’agit-il d’une erreur malencontreuse, reprise ici et là et diffusée sans vérification ? En tout état de cause, aucune preuve ne semble subsister de la « drôle de guerre » de Georges Dudach.

 

*

 

Le départ de Georges conduit Charlotte à déménager. Elle quitte l’appartement du couple dans le XIII arrondissement pour une petite e chambre au 19, rue Cujas, dans le V . À deux pas du Luxembourg, où e elle aime marcher, et tout près de ce boulevard Saint-Michel qui vit naître leur amour. À l’Athénée, elle a repris sa charge. Mais, tous les hommes étant mobilisés, la troupe se retrouve exclusivement féminine, à l’exception de Louis Jouvet, de deux machinistes et de trois électriciens âgés. Sont donc reportées sine die toutes les mises en scène prévues, comme L’Annonce faite à Marie de Claudel ou La Tempête de Shakespeare. Les temps sont durs. Y compris pour Charlotte, qui doit demander une augmentation au patron : « Vous êtes si fatigué en ce moment-ci que je n’ose pas du tout aborder une question “sordide” qui pourtant… Je voudrais seulement vous dire que mes “revenus” ne sont plus en harmonie avec le coût de la vie, l’indice des prix et les cours des halles, que depuis deux ans mon salaire n’a pas été augmenté mais que la “VIE” a “renchéri” de 40 % en général, mon loyer de 1 000 F en particulier, tandis que je touche chaque mois 100 F en moins à cause des assurances sociales et de la taxe Paul Reynaud. D’où un affreux décalage. Alors j’ai beau me restreindre et me creuser la tête – et l’estomac – je ne peux plus y arriver. Si je vous embête tout de suite, remettez l’examen de la chose, pas trop s’il vous plaît parce que la fin du mois approche et je me fais vraiment beaucoup de bile. Je me demande si je n’aurais pas dû attendre de pouvoir vous en parler au lieu de vous écrire, je vous en prie,

ne le prenez pas mal . » 8

Au Conservatoire, les cours continuent et Charlotte garde sa place d’assistante. Jouvet n’a pas le moral. Il tourne en rond et sa secrétaire, comme les autres, subit sa mauvaise humeur que rien n’altère. Sa troupe de théâtre est détruite et ses films, comme Les Bas-fonds ou Hôtel du Nord, sont retirés de l’affiche par la censure : « déprimants, morbides, immoraux, fâcheux pour la jeunesse ». Il charge Charlotte de contacter l’Association française d’action artistique (AFAA) pour solliciter le soutien d’une tournée subventionnée en Europe avec les valeurs sûres de son répertoire que sont Molière, Giraudoux ou Jules Romains. L’AFAA ne dit pas non sur le principe mais lui propose de reporter son projet. L’hiver est glacial et le front militaire inactif. Charlotte, à sa place de militante, continue de participer aux actions, désormais clandestines, de l’UJFF, notamment la diffusion de tracts condamnant cette « guerre impérialiste ». Mais, en l’absence de Georges, elle n’est toujours pas à l’aise avec les directives du Parti. Thorez a déserté de son régiment et a été exfiltré vers Moscou. Charlotte, elle, est scandalisée d’apprendre, par des camarades des JC, que des négociations en sous-main avaient eu lieu avec les Allemands pour, par exemple, la reparution de L’Humanité ou la

gestion de certaines mairies . 9

Comme des centaines de milliers d’autres, l’exode, en juin 1940, jette la jeune femme sur les routes en compagnie de ses parents, de sa sœur Odette et de son jeune frère Daniel, âgés respectivement de vingt-deux et quatorze ans. Dans la voiture familiale, les Delbo atteignent sans peine Châteaurenard, dans le Loiret. Charlotte est inquiète mais sans plus. « Pour nous, c’est un peu comme si nous allions construire un pont ou un barrage quelque part », écrit-elle à Louis Jouvet, rappelant ses années d’enfance qui lui ont donné « l’habitude du trimard et des

déambulations ». Mais, dès le lendemain, les choses changent. Sur la 10

route de Gien, les colonnes de civils sont bombardées. Partagée entre la peur et la curiosité, la jeune femme chemine à pied, suivant la voiture qui avance au pas. Et pense à Georges. « J’ai marché des heures entre les véhicules, en compagnie de jeunes soldats qui cherchaient de l’essence. Je les regardais tous comme si je cherchais quelqu’un, je les connaissais

tous sans en voir aucun . » 11

Devant Gien bombardé, impossible de passer la Loire. Les Delbo tentent une échappée par la Nièvre mais se heurtent très vite aux colonnes allemandes. Résignés, après deux jours de voyage, ils décident de rentrer à Vigneux. Charlotte y retrouve sa chambre d’enfant. Dans sa lettre à Louis Jouvet transparaissent sa détresse et tout son attachement pour lui : « Je n’ai pu encore aller à Paris. Les trains ne fonctionnent pas, la poste non plus, mais je ne peux plus attendre de vous écrire. Il me semble qu’il y a si longtemps que je vous ai quitté, dans la nuit du brouillard noir. En même temps, je pense que si j’allais à l’Athénée, j’irais à 2 heures et un moment après, je vous entendrais monter et fermer la porte au fond de votre bureau ; je ferais claquer le commutateur et vous entreriez, comme d’habitude, comme hier, comme tous les jours, en jetant votre chapeau sur le fauteuil. Cher monsieur Jouvet, donnez-moi dès que ce sera possible de vos nouvelles et de Madeleine. Ce qui reste c’est que, quel que soit Paris, vous y serez toujours Hans, et Madeleine, Ondine. Je vous embrasse affectueusement, je voudrais tellement vous voir. »

Le 12 juillet, toujours sans nouvelles du patron, elle lui écrit : « Enfin je me suis décidée à aller à Paris. Pour voir. Les militaires sont si voyants que les pèlerins peu nombreux deviennent invisibles. Au bout d’un moment, on se dit : vraiment il n’y a personne à Paris ; c’est un lundi de Pentecôte. Et ceux que l’on retrouve vous disent : ça se repeuple, vous auriez vu il y a huit jours ! La cour de l’Athénée est vide, chaude et

sonore. Les Mahé , pris d’affolement au dernier moment, sont partis à 12

pied, direction la Bretagne, bouclant tout sans qu’on sache où sont les clés, laissant leur canari qui gît mort dans sa cage. Les journaux annoncent la réouverture des théâtres. Qu’allez-vous faire ? J’ai peur que vous ayez été très affecté par tous les événements. Essayez de vous reposer, de faire comme si vous passiez des vacances. Avez-vous des amis autour de vous ? Moi, je m’ennuie beaucoup. La principale distraction, c’est le ravitaillement. Ce n’est pas très divertissant mais pour passer le temps, ça passe le temps ! À bientôt cher monsieur Jouvet. Je vous embrasse. »

Pendant ce temps, Jouvet et Ozeray ont commencé leur exode à Paillet, dans la banlieue de Bordeaux, puis ils ont quitté la Gironde pour Aix-en-Provence. De là, le patron expédie deux lettres : l’une à Jean Giraudoux, devenu président du Conseil supérieur de l’information, à Vichy ; l’autre à Charlotte, pour lui demander ce que devient l’Athénée. Elle lui répond le 22 : « Cher monsieur Jouvet. J’ai reçu seulement hier votre lettre du 10. J’étais si impatiente de la recevoir. Comme je vous envie d’être à Aix. Paris me semble de moins en moins respirable. Les Mahé ont fini par revenir (de Bretagne, où ils sont allés en passant par la Creuse !) et font le ménage en grand. Tout en gardant l’espoir que l’Athénée reprenne le travail à la prochaine saison, j’ai commencé à chercher quelque provisoire source de revenus, sans succès. Rien ne s’achète, rien ne se vend, rien ne se fabrique encore. C’est à vous donner envie de repartir en exode. Que serait-ce si je ne parlais pas allemand ! Par contre mon père a du pain sur la planche : avec tous ces ponts, c’est vraiment le métier de l’heure ! L’Athénée sent le renfermé mais il va bien. Je m’y arrête un moment pour vous y écrire et c’est déjà comme si j’y étais restée. Affectueusement, votre Charlotte. »

Huit jours plus tard, elle lui raconte une saynète familiale : « Les parents vont bien ; papa part après-demain reconstruire le pont de Sully

avec Fiston Un ; Fiston Deux va prochainement entrer en 13

apprentissage, et si je ne craignais pas de vous ennuyer je vous raconterais comment nous avons “joué Molière” l’autre soir en famille, parce que Fiston Un est amoureux, qu’il devient invisible à la maison, parce que le Père Pantalon a voulu faire de l’autorité, et comme il n’en a pas l’habitude il était près de perdre la partie, d’autant que tout s’en mêlait, sœurs, Fiston Deux, chiens, et que pour rétablir la situation maman a eu un coup de génie : elle a actionné le jet d’eau, mettant tout le monde en fuite. Et ceci se passait à minuit, sur la terrasse, par clair de lune, dans un tohu-bohu indescriptible, des rires à s’en briser les côtes, ajouté à cela que le Père Pantalon était en queue de chemise, une savate à la main en sceptre de l’autorité paternelle. On en rit encore, mais comme dit maman : on voudrait le refaire qu’on ne pourrait pas, c’est pour cela

que ce n’était pas du théâtre . » 14

En septembre 1940, Charlotte retrouve Georges, enfin démobilisé. Rien n’a éteint l’ardeur militante de son mari. Et surtout pas la clandestinité, à laquelle l’interdiction du Parti condamne les militants. À la différence des autres groupements de résistance, issus le plus souvent d’initiatives locales, le PCF active ses responsables à tous les niveaux de l’appareil, y compris dans les instances spécialisées (jeunes, femmes, étudiants, universitaires, médecins, paysans…), jetant les bases d’une résistance civile qui entrera progressivement en fonction parallèlement à sa branche armée, bien plus connue, les Francs-tireurs et partisans. C’est

ainsi que Pierre Villon , responsable du secteur édition du Parti, 15

approche le philosophe Georges Politzer, à la tête des intellectuels avec Danielle Casanova, puis le scientifique Jacques Solomon, pour imaginer une façon de regrouper des « patriotes », communistes ou non, à l’université. L’idée d’une lettre voit le jour, puis très vite celle d’un journal illégal. Politzer rallie son camarade Jacques Decour, professeur

d’allemand et rédacteur en chef de la revue 16 La Commune. Villon, lui, se rapproche de Dudach, dont il a pu mesurer l’efficacité à la tête des Cahiers de la jeunesse, et en fait son bras droit à la tête de l’appareil technique. En novembre 1940 paraît le premier numéro de la revue L’Université libre, un simple feuillet ronéotypé dont l’éditorial est signé Politzer : « L’Université reprend conscience d’elle-même, de sa force, de son rôle historique dans la Nation. Dans les heures tragiques que nous vivons, l’Université a retrouvé son unité, la claire compréhension de sa mission de progrès dans la liberté. […] Au travers de tous ces événements, l’Université s’est ressaisie, elle s’est forgé une unanimité de pensée et de volonté comme jamais dans son histoire pourtant glorieuse.

Au pays de Descartes , la raison restera victorieuse. » Au verso, une 17

lettre ouverte aux écrivains français qui, en octobre, ont accepté de répondre à l’invitation de Goebbels et se sont rendus à Weimar : Robert Brasillach, Ramon Fernandez, Jacques Chardonne, André Fraigneau, Marcel Jouhandeau, Pierre Drieu La Rochelle, Abel Bonnard. « Honneur, fidélité, patrie : pourquoi faire sonner à vos oreilles des mots dont le sens vous échappe ? […] Vous saviez que la plus grande honte d’un écrivain, c’est de participer à l’assassinat de la culture nationale dont il devrait être le défenseur. Vous ne l’ignoriez pas et pourtant vous êtes partis, car vous ne vous souciez ni de la France, ni de la culture. Vous avez renoncé au beau titre d’écrivain français, à ce titre lourd d’honneur, de responsabilités, de dangers. Vous avez mieux aimé vous attacher comme un esclave au char de l’ennemi plutôt que de mener la lutte glorieuse

contre la barbarie . » 18

L’Université libre est bientôt suivie d’une petite sœur, La Pensée libre, qui vise les milieux intellectuels et littéraires. La même équipe coordonne les deux revues : Politzer, Solomon et Decour pour le rédactionnel et les

sommaires, Villon et Dudach pour l’assistance technique . 19 La Pensée libre n’a rien à voir avec les autres revues résistantes, souvent mal tapées, mal ronéotypées, sur du papier trop fin. Héritière clandestine de La Pensée, revue du rationalisme moderne lancée en 1939, elle voit son premier numéro sortir des presses clandestines du Parti en février 1941. En des temps de disette absolue, la revue compte quatre-vingt-seize pages. C’est la première publication clandestine de cette ampleur : plus de mille cinq cents exemplaires sont tirés. Sa taille et son poids fragilisent d’ailleurs sa distribution et aggravent les risques que courent ceux qui la diffusent. Georges Politzer y signe, en première page, l’engagement de tous : « Aujourd’hui, littérature légale signifie littérature de trahison. »

Dans l’optique du deuxième numéro, d’autres personnalités du monde littéraire sont approchées. L’illustrateur et écrivain Jean Bruller (qui signera sous le nom de Vercors) promet une nouvelle : un soldat allemand loge chez un Français dont la fille refuse de lui adresser la

parole. Ce sera 20 Le Silence de la mer. On décide également d’approcher Louis Aragon. Depuis sa démobilisation, le poète et fidèle soutien du PC est réfugié avec sa femme, Elsa Triolet, en zone sud, chez leur ami Pierre Seghers. Il a perdu tout contact avec la direction du Parti. Or, sans lui, aucune action intellectuelle d’envergure ne saurait être montée. Georges est donc chargé de se rendre en zone sud pour le convaincre. Dans les premières semaines de 1941, il se rend en train jusqu’à Loches, franchit à pied la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone libre, puis retrouve Pierre Seghers à Villeneuve-lès-Avignon. Celui-ci le met sur la trace du couple Aragon, désormais installé à Nice. Georges, qui se fait appeler André, convainc Louis et Elsa de rejoindre Paris. Il leur servira de passeur à travers les embûches de la ligne de démarcation. Entre janvier et novembre 1941, ils feront trois fois l’aller-retour ensemble : en janvier – ou février ? Aragon ne se souvient plus –, en juillet et en septembre.

C’est au cours du voyage du mois de juillet que leur périple manque de tourner mal. Le couple Aragon a rejoint Georges à Loches. Ils ont flâné toute la journée, jouant à reconnaître ceux qui, comme eux, déambulent dans la ville en attendant la nuit pour pouvoir franchir la ligne. Au crépuscule, ils gagnent à pied un petit village, traversent des jardins, une prairie, des vignes. Voici le poteau : la ligne est franchie. Ils sont désormais en zone occupée. Georges frappe aux volets de son contact ; il le connaît bien, car il s’arrête systématiquement là. Somnolent mais accueillant, le paysan leur ouvre une grange où sont installés un vaste lit sans draps et des bottes de paille au milieu de quelques poules et de nombreux poussins. Le lendemain, gavés de beurre, de lait et de pain blanc, tous trois reprennent la route pour attraper un autobus. C’est là qu’une patrouille allemande s’approche. « Papiers ? » Évidemment, aucun d’entre eux n’en porte sur lui. Aragon, Triolet et Dudach sont emmenés dans une petite pièce grillagée et insalubre dans un vieux manoir. Là patientent une trentaine de personnes, arrêtées comme eux. « J’ai peur, dit Elsa à Georges. — Vous n’avez pas peur. Vous êtes inquiète, c’est tout », la rassure-t-il. Pendant trois jours, ils restent enfermés. Passant le soir du 14 juillet à chanter de vieux airs populaires. Et le lendemain, sans qu’aucune explication leur soit donnée, ils sont libérés. « Vous voyez qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter », dit Georges à Elsa en guise de conclusion.

 

*

 

Entre ces trois-là s’installe une forme d’amitié – dont on peut imaginer combien elle fut teintée d’admiration de la part de Georges. Chacun dans

un livre différent , Elsa Triolet et Louis Aragon ont rendu hommage à 21

Georges après la guerre, ce qui tranche singulièrement avec le silence des autorités communistes. Alors que le « parti des 75 000 fusillés » glorifie ses martyrs, on ne trouve rien sur Dudach. Sans doute parce qu’il était l’homme de l’ombre par excellence. Ni militant de base comme Guy Môquet, ni figure emblématique comme Missak Manouchian, ni leader charismatique comme Danielle Casanova, ni intellectuel comme Georges Politzer… Un simple rouage, essentiel mais anonyme, de cette vaste armée souterraine. Sauf pour ces deux écrivains, qui racontent avec émotion l’incroyable courage de ce jeune homme, sa fausse désinvolture et son humour. « Combien de fois, écrit Triolet, ai-je pensé à lui et à sa merveilleuse confiance ? » Aragon, lui, au-delà de la personne de Georges, dédie l’un des poèmes de son recueil En étrange pays dans mon pays lui-même à ceux de ses amis qui ont été fusillés, ensemble ou à quelques jours d’intervalle : Georges Dudach, Georges Politzer, Jacques Decour. « Pour mes amis morts en mai / Et pour eux seuls désormais / Que mes rimes aient le charme / Qu’ont les larmes sur les armes […] / Rallumez la lumière éteinte / Que les verres vides tintent / Je

chante toujours parmi / Les morts en mai mes amis . » 22

 

*

 

Louis Aragon donne son accord pour participer à l’aventure de La Pensée libre. Mais à une condition : que la ligne rédactionnelle de la revue soit plus littéraire que politique, sous-entendu qu’elle soit ouverte à des écrivains non communistes. Dans ce dessein, il exige qu’elle soit confiée à Jacques Decour et à Jean Paulhan, patron de la prestigieuse NRF. Paulhan a déjà collaboré avec la Résistance et participé au journal du réseau du musée de l’Homme. Il est, par ailleurs, en contact avec la quasi-totalité des grands écrivains du pays, sur lesquels il a un authentique ascendant. Et Dieu sait s’il en faut, tant, comme l’écrit Jean Guéhenno dans son Journal, « notre république des lettres n’est

décidément pas trop riche en caractères ». En décembre 1941 se tient la 23 première réunion constitutive des futures Lettres françaises. Au sommaire, une reprise des textes du numéro deux de La Pensée libre et des inédits. C’est Georges qui est chargé de rassembler les textes manuscrits puis de les remettre à Pierre Villon pour impression. Le rendez-vous est fixé trois mois plus tard, début mars 1942.

1- Après les accords de Munich, qui autorisent le Reich hitlérien à dépecer la Tchécoslovaquie,

seule démocratie de la région, malgré les engagements de la France, Léon Blum se dit « partagé entre un lâche soulagement et la honte ». Winston Churchill, lui, commentera : « Ils avaient le choix entre le déshonneur et la guerre. Ils ont eu le déshonneur et ils auront la guerre. »

2- Cité in Jean-Marc Loubier, Louis Jouvet, Ramsay, 1986.

3- Mounette Dutilleul, Mémoires, op. cit.

4- Ce Soir, 25 août 1939.

5- Lettre écrite à Philippe Robrieux, historien spécialiste du PCF, à l’occasion de la parution de

son livre Histoire intérieure du Parti communiste, datée d’avril 1981, archives Charlotte Delbo © Claudine Riera-Collet (désormais abrégées en ACD).

6- Inédit, ACD.

7- Antoine Porcu, Héroïques. Ils étaient communistes, Hachette, 2003.

8- Archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

9- Lettre à Philippe Robrieux, op. cit.

10- Lettre à Louis Jouvet, 2 juillet 1940.

11- Ibid.

12- Les concierges de l’Athénée.

13- Son frère André, « Fiston Deux » étant son frère Daniel.

14- Lettre du 29 juillet 1940, archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

15- De son vrai nom Roger Ginsburger (1901-1980), il était le compagnon de Marie-Claude

Vaillant-Couturier.

16- De son vrai nom Jacques Decourdemanche (1910-1942). Il enseignait au lycée Rollin, qui

prendra son nom à la Libération.

17- Pour Georges Politzer, le philosophe du e XVII siècle a imposé la rationalité entre la religion et

l’idéalisme.

18- Sur le voyage des écrivains collaborationnistes, lire François Dufay, Le Voyage d’automne,

Plon, 2000.

19- Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains, 1940-1953, Fayard, 1999.

20- Vercors terminera son texte trop tard pour qu’il puisse être publié dans La Pensée libre. En

1942, il cofondera, avec Pierre de Lescure, les Éditions de Minuit, dont Le Silence de la mer sera le premier texte publié.

21- L’Homme communiste, d’Aragon, paraîtra chez Gallimard en 1946. Ce n’était qu’un

passage de ligne, d’Elsa Triolet, nouvelle restée longtemps inédite, sera publiée en 2002 par la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet.

22- La Diane française, suivie de En étrange pays dans mon pays lui-même, Seghers, rééd.

2006.

23- Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), Gallimard, 1947.

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