Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 32 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 31

À GENÈVE, LASSÉE DE RETRANSCRIRE LE CONTENU DES SÉANCES, Charlotte postule pour rejoindre le corps des secrétaires des commissions permanentes. Celles-ci sont déléguées, dans les pays concernés, pour suivre les problèmes liés à l’après-guerre. C’est ainsi qu’en janvier 1949, grâce à la commission spéciale pour les Balkans, elle s’installe pour un an en Grèce. Puis, en travaillant pour la commission pour la Palestine, elle enchaîne les séjours en Israël, en Turquie, en Syrie, en Égypte, à Chypre. Elle revient également souvent à Paris. D’abord parce que, en dépit de l’éloignement, elle reste très présente auprès de sa mère vieillissante. Ensuite parce qu’elle ne raterait sous aucun prétexte les premières de la troupe de l’Athénée, les grandes expos ou les concerts qui l’intéressent. À son ancien patron, elle avoue qu’elle s’est donné pour but de gagner beaucoup d’argent pour que rien ne soit plus une entrave à

ses désirs . Ce qui compte, ce n’est pas l’argent en lui-même, mais de 1

pouvoir vivre à sa guise, et surtout pas médiocrement. Jouvet joue en Italie, elle l’y rejoint. Il donne Ondine au Caire, elle regrette de ne pas pouvoir y être. Dès qu’elle peut, elle entretient son amour du théâtre et son lien avec Jouvet. Quand elle le voit en Dom Juan, elle n’aime pas et elle lui dit : « Pourquoi ne m’avez-vous pas donné dans Dom Juan la satisfaction que vous me donnez dans Arnolphe ou dans le Mendiant ? Comme je n’aime pas le costume noir, je me demande si c’est à cause de lui, des grandes pointes de col qui font paraître votre tête très petite et lui donnent quelque chose de cruel – un peu aigle noir. S’il faut que vous

ayez l’air cruel pour être Dom Juan, alors je ne vous aime pas cruel . » 2

Le 16 août 1951, après d’épuisantes représentations de La Puissance et la gloire, de Graham Greene, le patron meurt d’un infarctus dans son bureau de l’Athénée. Charlotte est profondément atteinte par la disparition de cette figure oscillant entre le Pygmalion et le père, cette main qui ne l’a jamais lâchée. En l’embauchant, il a changé son destin. En l’aidant après la déportation, il l’a poussée à accepter ce qu’elle était devenue. La jeune fille impressionnée des premiers temps, la jeune femme affaiblie du retour des camps, s’était muée en une femme sûre d’elle et de sa volonté de vivre. Sa relation avec Jouvet en a été transformée, devenant un véritable échange. Le retrouvant en 1945, celle qui avait parfois frémi devant les tempêtes caractérielles du patron lui avait dit : « Je n’aurai plus jamais peur de vous. » Il en avait pleuré. Sa reconnaissance envers Jouvet l’autorisera, le restant de sa vie, à se conduire de la même façon auprès de jeunes gens avides de savoir, d’envie et de vie. Le jour venu, bien que n’ayant jamais eu d’enfants, elle saura jouer un rôle d’éducatrice et d’éclaireuse pour bien des compagnons de route.

En 1950, sa vie de pèlerin onusien prend fin. Elle retrouve un poste fixe à Genève comme secrétaire au service des activités sociales, puis à l’administration de l’assistance technique. Elle y est notamment chargée de trouver des experts pour les pays en voie de développement, puis de les aider à assurer le suivi de leur mission. Cela ne la passionne pas vraiment, mais cela lui assure largement de quoi vivre. Elle vit dans un quartier chic de Genève, près de la place du Bourg-de-Four. Tous les soirs, en rentrant du travail, elle passe à la librairie où lui est réservé un exemplaire de L’Humanité qu’aux beaux jours elle ouvre grand à la terrasse d’un café. Elle n’a perdu ni le sens de la provocation, ni ses convictions. Bien sûr, elle est de plus en plus éloignée du PC, en tout cas de sa direction, mais son cœur est toujours ancré dans cette gauche-là.

Au début des années 1950, elle caresse l’idée de partir en URSS pour se rendre compte de la réalité de l’idéal soviétique. Comme elle souhaite maîtriser suffisamment la langue pour pouvoir échanger librement avec des Russes, elle demande au chef du service des interprètes de l’ONU, Serge Samarine, de lui donner des cours particuliers. Ils ont sympathisé en Grèce.

Né en Russie et arrivé en France en 1932 avec toute sa famille, Serge a été élevé et éduqué, à la dure, dans le corps des cadets russes à Villiers-le-Bel. Adolescent, il portait l’uniforme avec des épaulettes, sur lesquelles était toujours brodé le N de Nicolas II. Ses études sont interrompues par la guerre. Évacué sur Coutances, il passe son bac à Caen et s’engage dans la Résistance pour éprouver ses convictions communistes, jusqu’alors toutes livresques. « Pour Serge, raconte son frère, le communisme était une forme de patriotisme. Il était né en 1922, cinq ans après la Révolution. Pour lui, être russe signifiait être

communiste . » Le jeune homme rejoint les rangs des cellules 3

arméniennes de Clamart et d’Issy-les-Moulineaux. Il cherche à s’engager dans le régiment du capitaine Rol-Tanguy, mais la guerre touche à sa fin et ce dernier considère que Samarine est plus utile à Paris. Parlant anglais, russe, polonais, français et allemand, il est en effet enrôlé comme interprète et se retrouve notamment à traduire les négociations entre les troupes américaines et les cheminots d’Île-de-France en 1945. En 1946, un de ses amis le fait embaucher à la conférence de Paris, au palais du Luxembourg. Celle-ci réunit tous les Alliés pour gérer le sort de l’Europe de l’après-guerre et mettre au point les traités de paix avec les anciens alliés d’Hitler. C’est ainsi que Samarine fait ses premiers pas de traducteur officiel, avant de devenir chef du service des interprètes de l’ONU à l’âge de trente ans.

Entre le descendant de l’aristocratie russe et la fille d’ouvrier immigré italien, une histoire d’amour se noue. Ils possèdent la même « folie », la même démesure parfois. Ils ont neuf ans d’écart, Charlotte approchant de la quarantaine. Alors que son cœur ne bat plus depuis ce matin d’avril 1942 où elle a dit adieu à Georges, la voilà qui reprend goût à la séduction, à l’intimité, au partage. Serge Samarine est un poète, un

écrivain . Il déclame des vers en russe et lui lit, dans le texte, les grands 4

auteurs : Tolstoï, Dostoïevski, Gogol… Charlotte lui a trouvé un appartement à deux pas de chez elle, dans une rue au nom cher à son cœur, la rue de l’Athénée. Elle s’est occupée de tout, les travaux, l’aménagement, la décoration. Serge a laissé faire, amusé.

Charlotte organise de grands dîners chez elle. Somptueux, délirants. Son amie Anne de Belleval se souvient d’une soirée sur le thème « gibier » : sur la porte de son appartement, Charlotte avait accroché la

tête du sanglier qu’elle avait fait cuire . Elle organise aussi des pique-5 niques nocturnes dans les parcs de Genève. On fait du feu, on rit beaucoup, on discute jusque tard, une Celtique dans une main, un verre de whisky dans l’autre. On parle politique, théâtre, actualité. Il y a là

Anne de Belleval, son mari Guy, tous deux passionnés de théâtre ; le 6

docteur Mérat et sa femme Odette ; Éric Schwab , photographe de 7 l’OMS, et son épouse Jacqueline. Et bien sûr Samarine. « Là où il y avait Charlotte, il y avait Serge », résume Anne de Belleval. Quand une troupe française est de passage à Genève, Charlotte présente Serge aux amis qu’elle retrouve. Lui l’initie à la littérature et à la cuisine russes. Avec plus de succès dans le premier cas que dans le second… Michel Samarine, le frère de Serge, se souvient : « Il voulait qu’elle lui fasse des plats russes. Il lui traduisait les recettes. Je me souviens qu’elle a essayé le bortsch et le Pierogi ruskie. Cela a donné des choses très bonnes mais très étranges. Rien à voir avec les vrais ! C’étaient une bonne soupe et un bon pâté mais, vraiment, cela n’avait rien à voir ! Une autre fois, je suis allé dîner chez Charlotte. Quand nous sommes arrivés avec ma femme, la porte était grande ouverte. Charlotte était en train de crier après Serge dans la cuisine : “Serge, faites quelque chose” (ils se vouvoyaient toujours en public, Charlotte trouvait ça chic). Elle avait acheté une anguille pour faire une matelote. Elle avait coupé la pauvre bête en morceaux et l’avait mise au court-bouillon, mais la tête de l’anguille

repoussait constamment le couvercle. Elle criait, effrayée, et lui riait . » 8

 

*

 

Charlotte blague, rieuse, amoureuse. Mais que sait-on du tréfonds de son cœur ? Sur Serge Samarine, elle n’a rien écrit et elle a très peu dit. Seuls ceux qui l’ont côtoyée à Genève gardent la mémoire de cette idylle. C’est sans doute, d’abord, par pudeur. Charlotte n’est pas expansive lorsqu’il s’agit de sentiments. Elle se confie peu. Ce n’est que dans ses écrits qu’elle laisse percevoir des failles, des souffrances. Dans la vie réelle, il faut rester digne : c’est une leçon de sa mère. Personne n’a jamais vu chez elle des photos de Georges, par exemple. « Il a été mon

seul amour », lâchera-t-elle un jour à son ami et éditeur Georges Nataf . 9 Et il faudra attendre longtemps – la publication de ses livres – pour qu’elle se permette de porter des vêtements sans manches, laissant apparaître son tatouage. Femme moderne, elle a vécu avec Georges avant d’être mariée et a conservé, sa vie durant, son nom de jeune fille. Elle s’est entièrement investie dans son travail pendant les années Jouvet. Elle a toujours été financièrement indépendante. Pendant ses années avec Samarine, elle a affiché sans complexes leurs neuf années d’écart et conservé son appartement. « J’avais de la place dans mon cœur, mais pas dans ma salle de bains », expliquera-t-elle bien plus tard à Ida

Grinspan . 10

Cette Charlotte-là, frontale, entière, exigeante avec elle-même comme avec les autres, est la part d’elle qui a survécu à Auschwitz et aux drames qu’elle a affrontés. Voilà pourquoi il est émouvant d’entendre évoquer une autre Charlotte. Côté ombre, une Charlotte qui craint, comme un enfant ou un vieillard, la nuit qui tombe et qui s’étourdit pour ne pas céder aux angoisses. Côté lumière, une Charlotte drôle, généreuse, fantaisiste, aux éclats de rire sonores et contagieux, qui aime et qui rayonne.

 

*

 

Charlotte n’est pas la seule à souffrir d’accès mélancoliques. Serge Samarine connaît lui aussi des moments difficiles. À trente-cinq ans, il est rattrapé par son histoire. La perte de son père à sept ans, l’exil, la fonction qu’il s’est donnée, très jeune, de chef de famille auprès de sa mère et de ses quatre frères et sœurs, l’interruption de ses études pour les entretenir… Il s’interroge sur ce rôle qu’il a pris ou qu’on lui a imposé, sur sa vie d’éternel adolescent, sur son incapacité à fonder une famille à lui. Il parle de tout cela avec Charlotte, mais tourne en rond. En 1957, il se décide à commencer une psychanalyse. « Je prends des pilules contre la famille », dit-il, en guise de boutade, à son jeune frère Michel, qui vient de s’installer à Genève. À mesure que le travail analytique progresse, Serge part à la recherche de celui qu’il est vraiment. Sur ce chemin difficile, il va perdre Charlotte.

Selon Anne de Belleval, le couple s’est séparé en toute amitié, d’un commun accord, comme on dit aujourd’hui. Les longues discussions et toute la tendresse du monde ne pouvaient empêcher d’affronter une réalité très simple : Serge Samarine voulait fonder une famille. Charlotte, non.

Le refusait-elle ? Ne le pouvait-elle pas ? En 1956, Charlotte a quarante-trois ans. Entre la prison et la déportation, elle est restée trois ans en aménorrhée. Elle souffre depuis son retour de fibromes utérins. Elle est loin d’être suffisamment en forme pour mener une grossesse tardive. Mais, au-delà de ces obstacles purement physiques, l’aurait-elle souhaitée ? Beaucoup de ses amis racontent qu’elle ne s’intéressait aux enfants que lorsqu’ils atteignaient l’âge où elle pouvait réellement communiquer avec eux. Ainsi emmenait-elle Sophie, la fille d’Ida Grinspan, dès l’âge de huit ans à la Comédie-Française pour lui apprendre les rudiments du théâtre. Anouchka, la fille d’Anne de Belleval, se souvient d’avoir couru les expositions avec Charlotte. Mais les enfants qui ont croisé Charlotte se souviennent également combien elle pouvait, malgré son apparence si stricte, les gâter et s’inquiéter d’eux. Quand Henri Lefebvre et son épouse Nicole partaient en voyage, laissant leur fille à la famille, Charlotte ne manquait pas de leur dire d’un ton agacé : « Et la petite alors ? Encore à la consigne ? » Mais son propre rapport à la maternité, Charlotte ne l’a jamais évoqué. Sauf une fois, avec Georges Nataf. « Un jour, nous avons parlé d’enfant et, au bord des larmes, elle m’a raconté qu’en déportation elle s’était retrouvée à trier et plier les vêtements des enfants juifs morts. Ce jour, elle s’est dit qu’elle

n’aurait jamais d’enfant . » 11

 

*

 

C’est sur ce constat que se brise le couple Delbo-Samarine. Et la force de vie de Charlotte. Nouvelle rupture, nouvel abandon, nouvelle déchirure. « Elle était détruite, confie Anne de Belleval. Son médecin l’a fait rentrer dans une clinique pour une cure de sommeil. Elle refusait toutes les visites sauf les miennes et celle d’Éric Schwab. C’était terrible

de la voir dans cet état . » Est-ce pour exorciser le chagrin ? Ou pour 12

mener à son terme le projet qui lui avait fait approcher Samarine ? Pour mettre un point final à leur histoire ? À sa sortie de la clinique, Charlotte décide de préparer son voyage, maintes fois repoussé, en Russie.

 

1- Lettre du 4 septembre 1949, archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

2- Lettre du 8 janvier 1948, ACD.

3- Entretien avec Paul Gradvohl.

4- Il publiera un roman, L’Abolition, Gallimard, 1978.

5- Entretien avec les auteurs, 23 février 2011.

6- Elle deviendra administratrice du théâtre de La Criée à Marseille avec Marcel Maréchal.

7- En 1945, il a couvert la libération des camps pour l’Agence France-Presse, et cette expérience

le lie à Charlotte de façon irraisonnée. Éric Schwab sera l’auteur de nombreuses photos de Charlotte, parmi les plus connues. Il est mort en 1977.

8- Entretien avec Paul Gradvohl.

9- Entretien avec Violaine Gelly.

10- Entretien avec Violaine Gelly.

11- Entretien avec Violaine Gelly.

12- Entretien avec les auteurs, 23 février 2011.

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