Charlotte Delbo
Chapitre 29
EN SEPTEMBRE 1946, CHARLOTTE RETROUVE L’ATHÉNÉE et son patron. Toujours dans l’effervescence des rentrées avec une École des femmes, une reprise d’Ondine, une création des Bonnes de Jean Genet… Mais la jeune femme sent que la dépression, tapie, continue de guetter le moindre instant de faiblesse, la plus petite fatigue, pour lui sauter à la gorge, l’étouffer, la faire taire. Elle a beau terriblement aimer ce monde du théâtre et ceux qui le peuplent, elle ne parvient plus à faire le lien avec ce qu’elle fut et ce qu’elle est. « Ce qu’elle a été longue, cette première année. Elle n’en finissait pas, cette première année de notre retour. Que j’étais impatiente de la voir passer. Je voulais arriver au jour où je ne dirais plus : il y a un an à cette heure-ci, nous étions à l’appel, il y a un an à cette heure-ci nous allions chercher les bidons de soupe à la cuisine. Il y a un an à cette heure-ci, ce qu’il faisait froid, ce que j’avais froid. […] Et je me disais, quand il y aura un an de passé, je ne pourrai plus dire : l’année dernière à cette heure-ci. Le jour où j’ai enfin pu dire : il y a un an, à cette heure-ci, nous arrivions au Bourget, je me suis sentie presque vivre dans ma vraie vie [MJ, 124]. »
Jouvet, conscient des difficultés de sa jeune protégée, veille toujours. Mais Charlotte s’en rend compte et s’exaspère de ne pouvoir accomplir les tâches qui lui sont confiées. Pis, elle se sent humiliée d’être ainsi ménagée. Au début de 1947, elle va voir le patron : elle a décidé de quitter la troupe. Par le réseau des déportées, elle a entendu dire que les différentes agences de la toute jeune ONU embauchaient tous azimuts à Genève. L’idée de travailler dans une institution qui affiche pour but le maintien de la paix dans le monde lui plaît. Ses compétences linguistiques peuvent y être utiles. Et le salaire de fonctionnaire international n’a rien à voir avec ce qu’elle gagne difficilement à l’Athénée. Elle postule, passe un concours. Elle est reçue. Dès mars, elle se met en chasse d’un appartement à Genève et prête celui de la rue de la Faisanderie à sa sœur Odette. Le 8 avril, elle commence son travail à l’ONU comme secrétaire de séance. Ce n’est pas un emploi très créatif. Elle prend en sténo, à toute volée, les échanges qui se tiennent, puis, toutes les dix minutes, laisse sa place à une autre afin de dactylographier le texte au propre. Tous les soirs, l’intégralité des séances est retranscrit et peut être distribué aux participants.
À Jouvet, elle écrit : « Presque chaque jour, je vous ai écrit un télégramme que j’ai chaque fois déchiré avant d’arriver au guichet. Je vous ai aussi écrit des lettres, si longues que vous ne les auriez pas lues.
Hier, à la lecture du 1 Figaro sur la première , j’ai senti l’exil, et la fuite – et l’incohérence en moi. Ce que je vous dirai maintenant, il y a longtemps que l’avez vu, vous. En méditant sur ce départ-ci, j’ai découvert ce que mon goût pour le rationnel et l’expliqué m’avait toujours empêchée de voir. Il y a des moments où il faut que je parte. Et je pars pour ne pas laisser passer l’occasion, peur de la regretter. Je ne veux pas regretter. Et quand je suis partie, je me rends compte que j’ai eu tort. Quand vous parlez de disponibilité, pour moi c’est : pouvoir partir. “On ne part pas”, a dit Rimbaud, qui savait. Les comédiens ont de la chance. Ils satisfont le besoin de l’ailleurs sans s’en aller. (Ici vous pouvez rire : l’ONU ! Tu parles d’un ailleurs…) Cher Monsieur Jouvet, je crois que je vous ai peiné et j’en ai du chagrin. Gardez-moi de l’amitié
et ne doutez pas de toute la mienne. Je vous embrasse, fort . » 2
L’année suivante, lorsqu’elle peut prétendre à des vacances, Charlotte part pour la Grèce. Quelques jours dans ce pays dont elle a tant rêvé à Auschwitz : les ruines, les théâtres, les temples. Athènes, Delphes, Corinthe. À Épidaure, dans le parfum des lauriers-roses en fleur, à l’ombre des pins, elle flâne longtemps dans l’immense théâtre antique. Elle se promet d’envoyer des photos à Jouvet. Sur le chemin de retour vers Nauplie, elle croise une colonne de prisonniers. En 1948, l’armée officielle n’en a pas fini avec la chasse aux partisans de l’Armée populaire. Ceux que Charlotte croise ce jour-là sont en route pour l’île de Makronissos, transformée en camp de détention. Pour elle, c’est un retour immédiat et sauvage au passé. Devant ces hommes harassés, enchaînés, blessés pour certains, elle se retrouve cinq ans en arrière, à Compiègne. Compiègne où personne ne leur avait jeté un regard alors qu’elles partaient pour la gare où les attendait un train de wagons plombés. « Je regardais les hommes qui avançaient, je les regardais, je les regardais. Je les regardais pour rencontrer leur regard, pour rencontrer un regard qui lirait dans le mien que je savais. Je n’ai pas rencontré de regard. Abrutis de fatigue, les hommes avançaient sans rien voir. […] Que faire pour que ces hommes sentent ma tendresse ? Pour qu’ils sentent la violence de la volonté que je voulais faire passer dans leurs veines, cette volonté de revenir, d’en sortir vivant, qui m’avait soutenue moi ? Rien. Je ne pouvais rien. Rien qui puisse les aider [LM, 85]. »
Cette rencontre glaçante n’est pas la seule qui maintienne Charlotte dans les souvenirs. Sa vie genevoise est, en effet, occupée par des soucis d’ordre administratif liés à la mémoire de Georges. Que prouver de cette époque clandestine ? Charlotte doit d’abord faire établir un certificat officiel de décès, avec la mention « Mort pour la France ». Puis, avec l’aide de Pierre Villon, l’homme qui s’était enfui de chez eux le jour de leur arrestation, elle réussit à obtenir un certificat d’appartenance à la Résistance française au nom de Georges. Puis l’attribution du titre d’interné résistant. Enfin son homologation au grade de capitaine, au titre de la Résistance intérieure française : Georges devient alors « militaire tué à l’ennemi ». Après de très longs échanges avec l’administration, Charlotte obtient donc, une fois tous ces titres validés, une pension de
veuve de guerre . Marie-Claude Vaillant-Couturier l’aide par ailleurs à 3
obtenir un grade militaire, celui d’adjudant-chef. Elle est pensionnée au titre de déportée politique, puis de déportée résistante.
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Lorsqu’ils étaient rapatriés, les déportés recevaient tous une carte, bleue, certifiant qu’ils étaient déportés politiques et ouvrant droit à une pension. Par la suite, des associations ont fait valoir qu’il convenait d’établir une différence entre une personne déportée pour faits de guerre et une personne déportée parce qu’elle était juive ou bien civile prise dans une rafle. Pour ceux qui avaient appartenu à un réseau officiel, une carte (rose) de déporté résistant fut donc créée. Simple histoire de dénomination ? Pas seulement : les déportés politiques touchaient une pension civile, les déportés résistants une pension militaire. Or celle-ci était supérieure de 60 %. Quand elle l’apprend, Charlotte écrit directement au ministère des Anciens Combattants pour que son statut soit rectifié : « Certes, tous les déportés ont également souffert, je le sais. Mais puisqu’on a établi une différence entre déporté politique et déporté résistant, je dois vous avouer que j’ai été humiliée de n’avoir pas la carte de déporté résistant. J’ai été humiliée d’être mise dans la catégorie de ceux qui ont été déportés par hasard ou parce que leur couleur offensait
les théories racistes des nazis . » Elle obtiendra son nouveau statut en 4
1957. En 1970, l’injustice qui était faite en matière de pension sera réparée et tous les déportés recevront la même somme.
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Parallèlement, Charlotte commence des démarches plus douloureuses, mais vitales pour elle. Décidée à faire vivre la mémoire de Georges, elle entame des recherches pour retrouver son corps. Les fusillés du mont Valérien étaient traditionnellement enterrés dans des fosses communes dans les cimetières de la région parisienne. Évidemment, aucun recensement n’a été fait. Dans un premier temps, il semble que le corps de Georges puisse se trouver au cimetière de Bois-Colombes. Fausse piste. Même chose à Suresnes. Peut-être à Asnières ?
Charlotte demande de l’aide à Armand Dudach, le frère de Georges. Conseiller général communiste de la Seine, il est également membre de la commission permanente de l’Office des anciens combattants et victimes de guerre, ce qui lui permet d’intervenir plus directement que ne peut le faire Charlotte depuis Genève. Il a besoin de tous les souvenirs de la jeune femme concernant le dernier jour de Georges, et en particulier de tout ce qui peut permettre d’identifier un corps. En réponse à une lettre officielle, la mairie d’Asnières lui répond qu’effectivement son cimetière compte un certain nombre de corps de fusillés du mont Valérien et que tous ont déjà été identifiés, sauf deux. L’un d’entre eux, le n 2985, o « mesurait environ 1,70 m, était vêtu d’un veston marron clair, d’un tricot en laine fine de couleur rouge foncé, d’un slip avec ceinture caoutchoutée et chaussé de Richelieu jaunes à semelle de caoutchouc ». Puis suit une description de la denture du cadavre. « Il semble que les renseignements correspondent à peu près à ce que tu m’avais indiqué, écrit immédiatement Armand Dudach à Charlotte. Tu me diras ce que tu en
penses avant que j’en informe la famille . » 5
Charlotte est bouleversée. Beaucoup de choses ne correspondent pas : Georges était plus grand et les couleurs des vêtements ne sont pas celles dont elle avait conservé le souvenir. Mais le procès-verbal de l’exhumation date de mars 1945, il a peut-être été fait rapidement. Le frère et l’épouse décident d’un commun accord que ce corps est, sans nul doute, celui de Georges. Armand aimerait le faire inhumer dans le carré militaire du cimetière de Saint-Maur. Mais Emma Dudach, la mère de Georges, ainsi que Charlotte, lui demandent d’user de sa position au PC pour que le jeune homme soit enterré au Père-Lachaise. Avec l’accord du Parti, Georges repose depuis dans le carré communiste. Sous une pierre tombale commune, avec ses camarades de lutte et de mort : Arthur Dallidet, Jacques Solomon, Félix Cadras, Georges Politzer. À deux pas de là, sur le monument en hommage aux déportées de Ravensbrück, est gravé un poème de Marcelle Dudach, la petite sœur, qui écrira, cinquante ans plus tard : « Georges était mon grand frère et je ne sais pas si, avec le temps, je ne suis pas devenue sa grande sœur. Le 23 mai 1942, on est morts tous les deux au mont Valérien, ou bien l’un et l’autre sommes-nous toujours vivants, à cause de moi, à cause de mon sang qui coule avec le sien. Je ne sais plus. Georges, c’est ma mémoire. Ma mémoire
assassinée . » 6
1- Il s’agit de la première des Bonnes, de Jean Genet.
2- Lettre du 23 avril 1947, archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.
3- Jusqu’à la mort de sa belle-mère, Emma Dudach, en 1967, Charlotte lui en reversera une
partie.
4- Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Service historique de
la défense, Caen, dossiers Dudach et Delbo.
5- ACD.
6- In Le Patriote résistant, avril 1995.
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