Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 5 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 4

Cher Louis Jouvet,

C’est un de ces soirs où le bois murmurait, où les arbres se parlaient comme se parlent les ombres d’Intermezzo, où la vie magique de la nuit faisait crisser l’herbe, s’ébouler les pierres du sentier – pourquoi se mettent-elles à rouler, les pierres, la nuit, quand rien ne les effleure ? – un de ces soirs où se répondent les oiseaux solitaires entre les nappes de silence, c’est en écoutant la nuit que vous m’avez demandé :

« Est-ce que tu as peur ?

— Peur ? Moi ? Non. Pourquoi ?

— Tu n’as pas peur ?

— Non. Pourquoi aurais-je peur ? On a peur d’un danger qu’on pressent ou qu’on voit. Quel danger y a-t-il ?

— Tu n’as jamais peur, la nuit par exemple ? Je ne parle pas d’un danger, je parle de la peur. »

Non, je n’ai pas compris alors de quelle peur vous parliez. J’étais raisonnable et terre à terre. Vous, vous pensiez à Dom Juan, n’est-ce pas ? La peur, non ce n’est pas ce qu’on éprouve en face du danger, c’est plutôt ce qu’on éprouve quand on imagine un danger. La peur lucide, en face du danger réel, ceux dont on dit qu’ils ont du courage la dominent. Mais la peur en face du mystère…

Est-ce que tu as peur ?

Un soir d’août 1939, j’ai pu vous répondre que je n’avais pas peur. La guerre menaçait mais cette menace est si terrible que personne ne veut y croire. Les dangers qu’elle porterait, les épreuves, les peurs, rien de cela n’affleurait à la pensée. La peur qu’on ressent en rêve, quand on rêve qu’on est somnambule, qu’on se voit près de tomber et qu’on n’y peut rien, rien pour empêcher de tomber… J’y ai pensé souvent depuis. Des raisons d’avoir peur, j’en ai rencontré beaucoup, des dangers et des menaces, et des terreurs, et pourtant, je me demande si c’est avoir peur qu’être en face de la mort et ne pas s’en soucier parce que la vie est bien plus terrifiante que la mort [Sp, 9].

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