Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 43 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 42

EN 1982, CHARLOTTE RESSENT UNE GRANDE FATIGUE. Beaucoup de choses lui deviennent difficiles, elle a du mal à marcher, elle tousse beaucoup. Le compte rendu d’une des visites médicales qu’elle subit régulièrement pour que soit prolongée la pension pour handicap versée par le ministère des Anciens Combattants en dit long. Asthénie, dépression périodique (plusieurs fois dans l’année), arthrose lombaire, hyperthyrotoxicose, artérite de la jambe droite entraînant une légère claudication, fibromatose utérine, troubles gastro-intestinaux, édenture, troubles hépatiques, névralgies faciales… Charlotte, qui ne se plaint jamais, souffre de partout. Et elle a cette toux qui ne cesse pas. Pas une vraie surprise pour cette très grande fumeuse de gauloises qui prend ce symptôme pour celui d’une bronchite chronique et qui le soigne comme tel. Jusqu’au jour où elle demande une radio des poumons. À l’Hôtel-Dieu, le professeur Rochemaure diagnostique un cancer datant d’au moins deux ans. Traitement, chimio… Après les SS, c’est le crabe qui la prive, à nouveau, de ses cheveux. « Pour la première fois, se souvient François Bott, je l’ai vue défaite. Mais peu de temps. » Elle a fini par accepter son crâne nu, sans perruque, ni foulard, ni chapeau.

Heureusement, elle est entourée. Claudine est là, à chaque séance de chimiothérapie. « Il fallait y être pour 9 heures. Après les formalités d’entrée, elle se rendait dans le secteur privé du professeur Rochemaure, une aile réservée avec des chambres plus agréables, des infirmières plus empressées. On lui faisait une prise de sang et une radio des poumons. Puis elle allait prendre un café. » Ensuite, retour dans la chambre pour des examens complémentaires. À l’heure du déjeuner, les deux amies s’éclipsent en douce. « Elle ne supportait pas l’odeur de cantine des hôpitaux à l’heure du déjeuner et refusait ce qu’on lui servait. Alors on sortait déjeuner dans une brasserie près de la fontaine Saint-Michel. » Un jour, une infirmière du service de cancérologie tombe sur elles. « Vous n’avez absolument pas le droit de sortir. Une fois que vous avez signé votre entrée, vous êtes sous notre responsabilité. S’il vous arrive quoi que ce soit, nous sommes responsables. » Charlotte répond, impériale : « Alors pas question de chimio non plus »… avant d’obtenir gain de cause.

À 16 heures commence la perfusion de chimio. Charlotte supporte toutes les séquelles : vomissements, fatigue extrême, froid glacial dans les veines. Et elle finit par obtenir une rémission de son cancer. Elle reprend sa vie, ses voyages, ses dîners. Puis elle s’inquiète de ne plus bien voir, notamment les lignes droites. Consulté, son ophtalmologiste lui conseille de changer de lunettes, mais rien n’y fait. Alertée, Ida Grinspan l’envoie consulter son cousin, spécialiste à l’hôpital des Quinze-Vingts : « Il m’a dit : “Le cancer a gagné le cerveau, Charlotte est perdue.” » Peu de temps après, le poumon est de nouveau atteint, les métastases progressent, le cancer se généralise.

Charlotte n’est pas du genre à faire semblant de ne pas voir l’obstacle. Elle entre, à nouveau, en chimiothérapie. Et se raccroche à la vie. Même épuisée, même nauséeuse, elle ne rate pas un dîner avec ses amis. Elle fait retendre ses fenêtres de rideaux de soie grise, retapisser ses fauteuils. Au mariage de François et Agnès Veilhan, alors qu’elle s’inquiète de son crâne chauve, elle arrive avec d’extravagantes boucles d’oreilles, confectionnées par Georges Nataf avec des plumes d’oiseau. À l’hiver 1984, elle craque pour un dernier manteau de fourrure avec toque : des peaux de loup blanc de Sibérie qu’elle a repérées chez son peaussier. Une fortune…

Et puis elle décide de publier un dernier livre. Elle réunit certains de

ses textes non publiés et les confie à son ami Georges Nataf . Bien sûr, il 1 y est à nouveau question d’Auschwitz. Mais elle évoque aussi sa mère, Erminie, morte en 1971. Sa mère qui regardait les étoiles, alors qu’elle ne savait pas où se trouvait sa fille dans l’hiver des camps nazis :

 

Je pensais

Charlotte aussi regarde le ciel

Elle voit aussi cette étoile.

Où qu’elle soit, elle la voit.

Elle sait que je pense à elle

que je pense à elle à chaque minute

à chaque seconde

Je ne voulais pas m’endormir de peur que s’endorme ma pensée vers toi [LM, 25].

 

Dans ce recueil, on trouve également des récits d’autres vies que la sienne, d’autres retours, d’autres recommencements. Et des dénonciations : la Pologne sous le joug soviétique ; les Folles de la place de Mai, mères et grands-mères argentines tournant sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur pour obtenir des nouvelles de leurs disparus ; les mille Antigone du village de Kalavrita… « Tout ce que le cœur d’une femme peut endurer. » C’est son testament qu’achève Charlotte. La mémoire, la sororité, l’amitié, la défense de la liberté : tout y est de ce qui fut son œuvre, de ce qui fit sa vie.

Fin décembre 1984, elle est victime d’une angine de poitrine. Ses médecins la font hospitaliser. Elle ne sortira plus de l’Hôtel-Dieu. Un immense cercle de soutien s’organise alors autour d’elle. Claudine et Ida se relaient, tous les jours, pour lui apporter à manger. Agnès Veilhan, qui ne travaille pas loin, lui apporte des sorbets Berthillon. Dany Delbo et Cynthia Haft, qui est venue de Jérusalem où elle travaille au mémorial de Yad Vashem, s’installent, l’un après l’autre, rue Lacépède, pour pouvoir être présents. Cécile Borras, la compagne d’Auschwitz, fait régulièrement le voyage de Bretagne. Charlotte attend ces visites, les espère. Elle ne peut plus manger que des glaces et boire des coupes de champagne, et elle s’en fait une fête. Mais elle ne parle plus beaucoup. Elle qui répétait souvent : « Il ne faut pas me bassiner avec le silence. Moi, j’ai besoin de parler », elle se tait. François Veilhan se souvient de longs moments passés à son chevet à ne rien faire d’autre que lui tenir la main. « Elle pouvait rester longtemps la main dans celle du visiteur à ne

rien dire. Il y avait comme une douceur dans ce geste très symbolique . » 2 Alors qu’André Collet est retenu à Marseille où il travaille pour Marcel Maréchal, elle ne cesse de demander à sa femme : « Quand est-ce qu’il revient, André ? », comme si elle attendait de les revoir tous une dernière fois avant de lâcher. « Tu pourras leur dire que j’ai eu une bonne vie », confie-t-elle à son amie Claudine.

Charlotte a passé un marché avec ses médecins : elle a assez connu la souffrance pour ne pas vouloir l’affronter aux dernières heures. Le moment venu, une fois André Collet de retour et les choses en ordre, ils l’abrutissent de morphine. Quelques jours avant sa mort, à midi, alors qu’Agnès Veilhan passe, Charlotte la prend dans ses bras. « J’ai été profondément émue parce que Charlotte n’était pas familière avec les gestes de tendresse physique. Cela la mettait plutôt mal à l’aise. Je n’ai

pas compris, non plus, que c’était, consciemment ou pas, un adieu . » Le 3 soir même, Ida la trouve inconsciente, râlante. Elle s’éteint dans la nuit du 1 mars 1985. Dans er Le Monde du 5, son ami François Bott conclut ainsi la nécrologie qu’il rédige : « Charlotte Delbo n’éprouvait aucun désir de vengeance quand elle songeait aux SS. Elle aimait trop la vie pour donner au ressentiment ce qu’il réclame. Je me souviens de sa curiosité, de ses inclinations pour les gens, et du soin qu’elle mettait dans les moindres signes de l’existence. Qu’une personne revenue de la pire détresse ait conservé un tel goût de vivre, cela tordait le cou à nos petites mélancolies, comme à nos vaines querelles. »

À la levée du corps, à l’Hôtel-Dieu, il y a tous les amis, toutes les survivantes, les acteurs, les metteurs en scène, les techniciens du monde du théâtre. Beaucoup de monde. Henri Lefebvre, bouleversé. Les représentants de l’amicale des déportés résistants sont venus avec un drapeau bleu blanc rouge. Mais à la dernière minute, pensant à la phrase de Charlotte s’affirmant « autant contre le sabre que le goupillon », ils renoncent à en revêtir le cercueil. Seuls les proches suivent le corps jusqu’à Vigneux, où Charlotte va reposer aux côtés de son père et de sa mère. Elle aurait préféré le Père-Lachaise, pour ne pas être trop loin de Georges, mais cela se révèle impossible. Elle qui ne croyait pas au ciel repose désormais loin de son mari. Libre à ceux qui y croient d’espérer qu’ils ne seront plus jamais séparés.

1- Ils deviendront en 1985 La Mémoire et les jours, op. cit.

2- Entretien avec Violaine Gelly.

3- Entretien avec Violaine Gelly.

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