Charlotte Delbo
Chapitre 3
« DANS QUELLE DIRECTION ALLEZ-VOUS ? Puis-je vous accompagner ? »
Il en rougit presque, malgré son air dégagé. Charlotte n’avait pas manqué de le remarquer sur les bancs de l’université ouvrière organisée à la Sorbonne par l’Union des étudiants communistes, dont elle suit assidûment les cours du soir. Volontaire, intelligent, le sourire immense, les joues enfantines et l’air crâne. Elle a également noté qu’il se rapprochait d’elle jusqu’à s’asseoir à ses côtés. Jusqu’à lui demander s’il pouvait, ce soir-là, l’accompagner.
Il fait doux en ce lundi 23 avril 1934. Une ondée a éclairci le ciel et ils descendent tous deux le boulevard Saint-Michel, en silence. Car, passé sa première audace, Georges Dudach s’est tu, s’empêtrant dans son mutisme, Charlotte fort amusée mais bien décidée à le laisser patauger dans son embarras. Elle marche à sa gauche, d’un pas alerte, ses cours serrés contre sa poitrine. Le long des grilles de l’ancien hôtel des abbés de Cluny, à quelques mètres du boulevard Saint-Germain, un fleuriste et son étal. Un tapis de mousse, quelques bouquets de violettes et une pancarte : « Aujourd’hui Saint-Georges ».
— C’est ma fête aujourd’hui.
— Vous vous appelez Georges ? Moi c’est Charlotte.
— J’ai de la chance de vous rencontrer le jour de ma fête.
— C’est un beau saint, saint Georges, avec sa cuirasse noire, ses beaux cheveux dorés, dressé sur son cheval.
— Je voudrais bien vous plaire autant que lui, murmure alors le jeune homme en lui prenant le bras.
Plus tard, il lui avouera avoir hésité à s’arrêter pour lui offrir un bouquet. Et puis en avoir rejeté l’idée. On n’offre pas ainsi des fleurs à une jeune fille inconnue. Mais la conversation se poursuit. Ce soir-là et les jours qui suivent. Elle a vingt ans, la jeune femme qui sait reconnaître saint Georges sur les icônes et qui n’a pas eu de bouquet de violettes. Elle est jeune, libre, belle. Brune, de magnifiques yeux très verts, la silhouette souple, le rire explosif.
Elle est née le 11 août 1913, dans une famille d’immigrés italiens naturalisés. Son père, Charles Delbo, est natif de la Sarthe, mais son grand-père, Carlo, naturalisé français en 1895, avait fui la misère italienne dans les années 1880 pour s’embaucher comme ouvrier riveteur sur les chantiers de Gustave Eiffel. La légende familiale dit encore qu’il fut de ceux qui construisirent le viaduc de Garabit, le pont-canal de Briare, la tour Eiffel… La mère de Charlotte, Erminie Morero, est née à Torre Pellice, dans le Piémont. Charles et Erminie se sont rencontrés et mariés en 1911. Charles, comme son père, est riveteur, mais il a le statut de chef de chantier. Dès 1912, ils achètent un terrain à Vigneux-sur-Seine, à une vingtaine de kilomètres de Paris. Charles suit les chantiers où l’envoie l’entreprise Moisant, Laurent-Savey, pour laquelle il travaillera toute sa vie, et tout le monde l’accompagne. C’est ainsi qu’après Charlotte en 1913 et Odette en 1918, nées à Vigneux, c’est à Bazeilles, dans les Ardennes, que naît André, en 1922. Le benjamin, Daniel, frère chéri de sa sœur aînée, naît également à Vigneux en 1926. La famille est très unie, gaie, de tempérament latin. Charles et Erminie donnent à leurs quatre enfants la même éducation ; filles ou garçons, pas de préférences. Chacun est appelé à œuvrer de son mieux, à la maison, à l’école et ailleurs. En tant qu’aînée, les jours où elle n’a pas classe, Charlotte accompagne son père sur les chantiers.
De cette enfance, tous les témoins ont disparu. On ne peut qu’imaginer. La banlieue de ce temps. Isolée. Le quartier insalubre, la maison de la rue George-Sand qui s’agrandit lentement, rentrée d’argent après rentrée d’argent. Un père souvent absent. Une mère aimante mais sévère. Droite. Rigoureuse. D’une moralité ouvrière inflexible, celle qui demande qu’on supporte la faim plutôt que de voler du pain, qui exige aussi qu’on partage celui qu’on possède. Erminie la Piémontaise dira à ses fils mobilisés en 1940 : « Allez ! Nous devons tout à la France. C’est le moment ou jamais de rembourser nos dettes. » Une famille à gauche, de tendance anarchiste, où l’on aime la politique mais où l’on a peu confiance dans les politiciens. Où l’on partage ce que l’on a avec ceux qui n’ont rien. Générosité, respect de la parole, fidélité, intransigeance aussi : des valeurs que Charlotte incarnera toute sa vie.
*
Écrire une biographie est un travail de détective obsessionnel, une investigation incessante. Ne rien tenir pour acquis. Ainsi cette information en boucle sur Internet comme dans toutes les publications : « Après son baccalauréat, Charlotte Delbo commence des études de philosophie à la Sorbonne. » Une assertion, comme une évidence, plutôt
anachronique. Selon l’INED , seulement mille jeunes femmes en 1
moyenne obtenaient leur bac dans les années 1920. Comment Charlotte, aînée de quatre enfants, fille d’un ouvrier et d’une mère au foyer, aurait-elle pu avoir les moyens de poursuivre des études jusqu’au bac ? Dans un CV en date de 1960, retrouvé dans ses archives personnelles, elle écrit : « Je n’ai pas fait d’études “officielles” et aucun diplôme n’atteste de mes connaissances. » Exit la légende du bac. Mais à quel niveau – certificat d’études ou brevet élémentaire – cette future sténo-dactylo maîtrisant parfaitement l’anglais avait-elle terminé sa scolarité ? Comment – et où – avait-elle appris son métier ? Il nous fallait retrouver son dossier scolaire. La rue George-Sand, où elle vivait avec ses parents, se situant juste derrière une école primaire datant visiblement de ces années-là, nous tentons le coup à l’école Les Rouvres. Pas de chance : celle-ci ne fut ouverte qu’en 1930. Charlotte et Odette furent vraisemblablement scolarisées à l’école Pasteur qui, construite en 1907, fut longtemps la seule école de filles de Vigneux. Avant la Seconde Guerre mondiale, les écoles primaires n’avaient pour obligation de conserver les dossiers des élèves que cinq ans. Celui de Charlotte a donc dû disparaître depuis longtemps. Les diplômes, eux, certificat d’études et brevet élémentaire, dépendent de l’Académie. Malheureusement, en 1968, le vaste département de Seine-et-Oise et toutes ses administrations ont été éclatés entre six départements. Vigneux appartient désormais à celui de l’Essonne. Les archives scolaires n’ont été conservées que pour quelques communes. Mais pas Vigneux.
Un entretien avec le neveu de Charlotte, Dany Delbo, le fils de son frère André, nous met sur la piste d’une école de sténo-dactylo dont elle aurait suivi les cours, ainsi que sa sœur Odette. Si l’on considère que le premier travail salarié de Charlotte remonte au 1 juillet 1931 (soit un er mois avant ses dix-huit ans), l’hypothèse la plus évidente est que Charlotte ait obtenu, en 1929, à l’âge de seize ans, son brevet élémentaire, signant la fin de sa scolarité. Puis qu’elle ait, effectivement, suivi des cours de sténo, de dactylo et d’anglais pendant deux ans. Mais où ? Dany Delbo croit se souvenir, mais sans certitude, que cela pourrait être à Villeneuve-Saint-Georges. Sans doute une école Pigier qui y était installée. Là encore, aucune trace : à la fin des années 1920, le nom « École Pigier » était franchisé et la maison mère ne possède aucune archive centralisée.
Seconde assertion surprenante et communément reprise, second mystère : « Charlotte Delbo a fait des études de philosophie à la Sorbonne. » L’hypothèse du bac étant tombée, celle des études en faculté ne tient plus. D’autant que, sur ce même CV de 1960, elle écrit : « J’ai fait de la philosophie avec Henri Lefebvre. » Que peut bien vouloir dire « faire de la philosophie » ? Sous la plume de la rigoureuse Delbo, le flou est sans doute volontaire. Dans un de ces éclats de rire qu’elle a
nombreux et communicatifs, Nicole Beaurain , la troisième épouse 2 d’Henri Lefebvre, lève toute ambiguïté : « Bien sûr que non, Charlotte n’a jamais fait d’études supérieures. Encore moins à la Sorbonne avec Henri, puisque à l’époque il n’était pas enseignant. En revanche, c’est vrai, elle a “fait de la philo” avec lui. Dans les cafés, au cours de soirées enfumées. À l’université ouvrière, puis aux Jeunesses communistes. Mais au début, entre eux deux, c’était juste une histoire de drague… »
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C’est donc grâce à un drôle de zouave que Charlotte approche la philosophie et, par là, le marxisme. Au début des années 1930, Henri Lefebvre n’est pas encore le philosophe et le sociologue respecté qu’il deviendra à la fin de sa vie, et notamment après Mai 68. Il n’a alors que trente ans et participe de la bohème intellectuelle bouillonnante de l’époque. Pour gagner sa vie, ce père de deux jeunes enfants pare au plus urgent et prend ce qui se présente. Docteur en philosophie depuis 1919, il est d’abord balayeur aux usines Citroën du quai de Javel, puis chauffeur de taxi. Un boulot qui ne paye pas beaucoup, tant ce généreux farfelu multiplie les courses gratuites ou utilise son taxi pour « cueillir les arpètes », c’est-à-dire ramener chez elles les jeunes couturières peu farouches.
C’est sur le boulevard Saint-Michel – déjà ! – qu’il croise un jour la jolie Charlotte. Les yeux verts, la taille fine… il passe à l’attaque et lui offre un verre, qu’elle accepte. Emporté par sa fougue, le séducteur s’échauffe et, saisissant brusquement le bras de la jeune femme, déchire son chemisier. Cet incident scelle une amitié pour la vie. Et le sort de Charlotte. Car Lefebvre, féru de philosophie marxiste, va l’initier aux débats intellectuels et ensemencer durablement sa jeune intelligence. Celui qui a rencontré le marxisme en 1919 dira plus tard : « Je n’ai pris au sérieux que trois réalités : l’amour, la philosophie, le Parti. Trois déceptions ? Jusqu’à un certain point. Je souhaite aux railleurs d’aussi
émouvantes et ardentes déceptions . » Pendant son doctorat de 3 philosophie à la Sorbonne, il s’est lié d’amitié avec Pierre Morhange, Paul Nizan et Georges Politzer, « peut-être le plus doué mais le plus bizarre, le plus outrancier […]. De sa voix rocailleuse, en secouant sa crinière rousse, il éructait d’énormes injures, des obscénités hallucinantes. Il se mettait en colère exprès, et aussi par tempérament. De
préférence envers ses meilleurs amis ». Ces jeunes gens, fantasques et 4 brillants, ont créé un groupe de travail commun qu’ils ont appelé – en toute simplicité – Les Philosophes. Ils se définissent comme des moines-soldats de la pensée : la philo doit se mettre, selon les mots de Georges Politzer, au service de l’« homme concret ». Bataillant contre les vieilles barbes de l’université, Henri Bergson en tête, ils veulent introduire la philosophie dans la vie et la vie dans la philosophie. Cette jeunesse d’avant-garde découvre alors Einstein, Freud et, dans la foulée de la révolution russe, Hegel, Marx et Lénine. 1917 a fait du passé table rase et il ne reste plus qu’à reconstruire. En 1920, la création du Parti communiste français au congrès de Tours ouvre tous les possibles. En 1925, la guerre du Rif, au Maroc, détermine l’engagement des jeunes philosophes aux côtés du PCF. La France de 1918, victorieuse au nom du droit et de la liberté, ne peut devenir l’oppresseur impérialiste d’un peuple avide d’indépendance. Le jeune parti, seul à s’être engagé contre cette guerre, engrange les adhésions. Surtout celles des intellectuels : Nizan en 1927, Lefebvre en 1928, Politzer en 1929. Charlotte, elle, attend 1934 pour s’inscrire aux Jeunesses communistes (JC).
Nourrie des enseignements, des emportements et des fulgurances d’Henri Lefebvre, Charlotte se reconnaît dans le marxisme, même si, en bonne fille d’Erminie la rétive, elle se garde des partis politiques. Mais elle est avide de connaissances. Avec son fougueux ami, elle apprend à se méfier du nouveau chancelier allemand, Adolf Hitler, dont Lefebvre, qui est l’un des rares à avoir lu Mein Kampf, dénonce les volontés hégémoniques. Les manifestations d’extrême droite et les affrontements parisiens avec la police de février 1934 la convainquent de prendre sa carte aux JC. Dès son adhésion, elle est autorisée à suivre les cours du soir de l’université ouvrière, réservée aux jeunes communistes, où Georges Politzer, notamment, enseigne la philosophie et Jacques Solomon l’économie politique. C’est sur ces bancs que Georges Dudach remarque la jeune femme et s’enhardit à lui adresser la parole, un soir d’avril rafraîchi par la pluie.
Il n’est pourtant pas du genre à manquer d’audace, ce grand garçon blond de vingt ans. À douze ans, certificat d’études en poche, il a commencé par travailler comme apprenti monteur en bronze dans l’atelier de son père. Marcel Dudach est un fondeur réputé, dont la spécialité, les bronzes d’éclairage, le conduit régulièrement à fabriquer les réverbères et autres luminaires des rues de la capitale. En 1928, rattrapé par la crise, il fait faillite. Georges se place alors comme employé de banque, tout en suivant des cours du soir en comptabilité et commerce, au Comptoir national d’escompte, l’une des grandes banques parisiennes. Parallèlement, en 1928, il prend sa carte du Parti communiste en falsifiant son âge. Il n’a que quatorze ans et ses parents sont obligés d’insister fermement pour qu’il renonce. Tous les membres de sa famille, le père, la mère et les six frères et sœurs de Georges, sont pourtant sympathisants, militants du PC ou syndicalistes. Marcel, le père, a adhéré en 1933 ; il est même trésorier pour le comité du III arrondissement de Paris. Mais son ardeur révolutionnaire semble bien e
pâle aux yeux de son fils… En 1937, dans une fiche autobiographique
destinée au Parti , voici ce qu’il écrit à propos de son père : « Bien que 5
faisant consciencieusement son travail pour le Parti, il semble animé d’idées anarchistes et petites-bourgeoises. Il tient parfois, dans sa famille, des propos indignes d’un communiste. Il n’a pas une base marxiste d’éducation et intérieurement, il est insuffisamment convaincu que la politique du Parti est juste et ne comprend pas les problèmes dans toute leur étendue. Cependant, dans le Parti, il applique les décisions prises
sans manifester ses doutes . » Au passage, évoquant sa jeune sœur 6
Marcelle, sympathisante communiste de dix-huit ans, il affirme qu’elle n’a pas toujours « une conduite très morale »…
En 1933, cette fois avec l’accord parental, Georges rejoint le Parti. Il milite également dans le mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel d’Henri Barbusse et Romain Rolland. Enfin, il crée au Comptoir national d’escompte une cellule des Jeunesses communistes et une section syndicale. Ni une, ni deux, il est immédiatement licencié. Récupéré par les permanents du Parti, qui entendent utiliser à bon escient son ardeur et son intelligence, il suit alors les cours de l’université ouvrière, s’inscrit à l’école centrale du Parti (la future école des cadres) et boucle une première année de capacité en droit à la fac. Quand il rencontre Charlotte, il n’a qu’une ambition : devenir permanent du PCF. C’est par le journalisme qu’il y parvient. En 1935, membre de la direction des Jeunesses communistes de Paris, il devient rédacteur à L’Avant-garde, le mensuel des JC. Correspondant à Moscou pendant trois mois, chargé de la transformation du journal de la fédération des jeunes communistes belges… au sein du Parti, Georges Dudach œuvre inlassablement à la diffusion de la pensée marxiste et se rend indispensable.
*
Ici, il faut laisser l’imagination prendre le relais. Tous les effets personnels de Charlotte et de Georges, lettres, photos, documents, ont disparu lors de leur arrestation. De cette époque, il ne reste que quelques clichés, souvent flous ou trop lointains. Jamais légendés. Une seule de Georges. Le cheveu blond en brosse, le sourire crispé, le regard droit… Bien peu de choses pour rendre compte d’une séduction, d’un charisme. De tant d’espoirs, de tant d’envies, de tant de vie, il ne reste que les mots d’une femme amoureuse :
Je lui disais mon jeune arbre
Il était beau comme un pin
La première fois que je le vis
Sa peau était si douce
la première fois que je l’étreignis
et toutes les autres fois
si douce
que d’y penser aujourd’hui
me fait comme
lorsqu’on ne sent plus sa bouche.
Je lui disais mon jeune arbre
lisse et droit
quand je le serrais contre moi
je pensais au vent
à un bouleau ou à un frêne.
Quand il me serrait dans ses bras
je ne pensais plus à rien [CI, 29].
Entre ces deux êtres, on ne peut qu’imaginer l’amour naissant, les mots échangés, les étreintes et les arrachements. Georges voyage énormément. Charlotte travaille beaucoup. Elle l’attend dans leur petit appartement du 115, rue de Turenne, à deux pas du métro Filles-du-Calvaire. Très sportifs, ils nagent, font du vélo, de grandes promenades à pied. Ils vont au cinéma. Ils aiment les débats d’idées, les livres et le théâtre. Pour quelques sous, ils vont voir jouer Louis Jouvet ou Charles Dullin au poulailler des théâtres de l’Atelier ou de la Comédie-Française. Le dimanche, ils partent pour de longues randonnées dans la forêt de Fontainebleau, avec leurs amis. 1936 décrète les congés payés. En profiteront-ils cette année-là ? Notre imaginaire est saturé d’images de couples en tandem sur les routes de France, de nuits à la belle étoile, de bandes d’amis pique-niquant sur l’herbe. Mais qu’en fut-il exactement pour Charlotte et Georges ? Il existe une photo d’elle et lui, au bord de la mer… Quelle mer ? Personne ne sait plus. Charlotte n’en dira rien, après. Elle ne parlera pas de Georges. Ou si rarement. Juste par l’écriture : « Je lui disais mon jeune arbre… »
Le 17 mars 1936, à 10 h 55, en la mairie du III arrondissement de e Paris, Georges Paul Dudach, employé de banque, né le 18 septembre 1914 à Saint-Maur-des-Fossés, épouse Charlotte Joséphine Delbo, sténo-dactylographe, née le 10 août 1913 à Vigneux-sur-Seine.
Si l’imagination est à manier avec précaution, l’émotion, en revanche est une nourriture de l’âme du biographe. Comme celle qui nous a saisis le jour où, sur simple demande par courriel à la mairie du III arrondissement, nous avons reçu copie du certificat de mariage de e
Georges et Charlotte. Un peu comme si nous étions conviés à la noce… C’était donc au mois de mars, il faisait sans doute froid, en tout cas le matin. C’était un mardi. Charlotte, employée à L’Occidentale africaine, une entreprise d’import-export située faubourg Saint-Honoré, a dû prendre sa journée. Ou du moins sa matinée. Ce n’est pas un grand mariage. Outre les jeunes époux, sont présents leurs témoins : Marcel Dudach est celui de son fils et Emma Moreau-Dudach celui de sa future belle-fille. Personne d’autre ? Les parents de Charlotte, ses frères et sœurs ? On ne sait pas. Ce qu’on apprend, en revanche, c’est que l’adjoint au maire s’appelait Charles Nail, chevalier de la Légion d’honneur… Sous le texte, tapé à la machine d’un ruban baveux, Charlotte a signé « C.J. Delbo » et souligné d’un trait décidé. On perçoit l’empâtement de la plume en fin de ligne. M. Dudach père a emberlificoté son paraphe de nombreuses boucles. C’est une signature sérieuse, appliquée, fière aussi.
*
Pour Charlotte et Georges, la vie militante s’intensifie. Aux JC, ils sont tous deux mêlés de près à la grève des Midinettes de mai 1935. Le mouvement, parti de chez Lanvin, se propage très vite aux maisons Chanel, Worth, Paquin, Molyneux ou Nina Ricci. Les jeunes cousettes, exploitées et sous-payées, réclament avec force manifestations – et obtiendront – une garantie des salaires, la reconnaissance des sections syndicales, une semaine de congés payés et l’élection de déléguées d’atelier. Elles défilent sous les fenêtres de leurs prestigieux patrons en hurlant : « Paquin, descendez ! Chanel, descendez ! » De la rue de la Paix aux Champs-Élysées, tous les ateliers se vident pour culminer en un joyeux cortège sur les Grands Boulevards. Les passants applaudissent, glissent des billets dans les tirelires qui circulent.
Bien qu’elle ne fasse pas partie d’une maison de couture, Charlotte est aux premiers rangs. Avec les JC, elle a élaboré les argumentaires, tapé et distribué les tracts. Dans l’organisation de la grève, elle a rencontré une jeune dentiste, d’origine corse. Danielle Casanova a un an de plus qu’elle. Son mari, Laurent, est l’assistant personnel du secrétaire général du Parti, Maurice Thorez. Depuis 1934, elle est membre de la direction du PC, plus spécialement chargée de la jeunesse. C’est une militante hors pair, une propagandiste infatigable. Pour être certaine que son fiancé rejoint bien le Parti, elle l’y accompagne le jour où il prend sa carte ! Il y a là également Marie-Claude Vogel. Elle est la fille du patron de presse Lucien Vogel et la compagne – bientôt la femme – de Paul Vaillant-Couturier, le rédacteur en chef de L’Humanité. En 1933, pour le
magazine 7 Vu , elle est allée en Allemagne comme reporter photographe .
Elle a assisté aux cérémonies du 1 mai, mettant déjà en scène l’une de er ces spectaculaires manifestations à la gloire du Führer. Puis, grâce à l’entremise de militants communistes clandestins, elle a réussi à « voler » quelques photos des camps de concentration d’Oranienburg et de Dachau. De retour en France, elle dit son inquiétude pour les Juifs allemands. Puis elle prend sa carte au PC.
Physiquement, les deux jeunes femmes – Danielle a vingt-sept ans et Marie-Claude vingt-quatre – s’opposent en tout : la première est grande, très brune, tout en rondeurs, l’autre est blonde, fine, presque menue. Mais leur ardeur militante les rapproche. Maurice Thorez les charge de créer
une structure féminine spécifique . Le 26 décembre 1936, Charlotte est 8 au théâtre Adyar, près de la tour Eiffel. Là, devant trois cents personnes, Danielle Casanova annonce la création de l’Union des jeunes filles de France (UJFF), sous la présidence d’honneur de Marguerite Cachin, épouse du directeur de L’Humanité, compagne de route de Jules Guesde et de Jean Jaurès. « Il n’est plus désormais possible à la femme de se désintéresser des problèmes politiques, économiques et sociaux que notre époque pose avec autant de force. La conquête du bonheur est, pour la femme, liée à son libre épanouissement dans la société, cet épanouissement est une condition nécessaire du développement du progrès social », déclare Casanova à la tribune. L’UJFF se veut déjà un mouvement communiste, féministe, pacifiste et antifasciste. Dans ses rangs se recruteront les militantes d’aujourd’hui et les résistantes de demain. Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova et tant d’autres seront les chevilles ouvrières de la lutte clandestine des femmes communistes. Charlotte sera leur compagne de route et leur amie jusqu’à la fin de sa vie.
*
Écrire une biographie à quatre mains est un exercice complexe. Nos compétences réunies ne sont pas arrivées à bout de certains « mystères », ce que nous appelons nos « trous noirs ». Ces moments de vie du couple Delbo-Dudach qui nous sont décrits par des témoins mais dont nous ne sommes pas parvenus à retrouver la trace officielle ou la preuve. Ces périodes où nous nous heurtons à un vaste silence. Ces « trous noirs » nous ont régulièrement plongés dans des abîmes de perplexité. Combien d’heures passées à ressasser nos incompréhensions, à confronter nos hypothèses ?
Pourtant, ces manques dans la biographie des jeunes gens s’expliquent. Charlotte Delbo et Georges Dudach militent dans un parti rigoriste et secret – surtout après son passage dans la clandestinité –, qui leur a enseigné à brouiller les pistes, à cloisonner. Comme le dira dans ses Mémoires leur camarade Mounette Dutilleul, que Charlotte côtoiera à Auschwitz : « Se taire a été une loi très observée dans notre génération et
dans les rangs du parti où nous étions . » Beaucoup d’événements 9 semblent ainsi effacés de la mémoire commune. En ce qui concerne le couple Dudach, par exemple, l’année 1936-1937.
Le 30 septembre 1936, Charlotte démissionne de L’Occidentale africaine. Pendant un an, jusqu’au 11 octobre 1937, date à laquelle elle retrouve un poste de secrétaire remplaçante chez Pechiney pour quelques semaines, elle disparaît du monde du travail. Même la Sécurité sociale perd sa trace. Chômage ? Peu crédible vu sa formation de sténo-dactylo, parfaitement bilingue en anglais et parlant bien l’allemand. Militante
bénévole dans l’après-Front populaire ? Difficile à croire. Ce ne sont 10 sans doute pas les appointements de Georges au Parti qui permettent au jeune couple de vivre. Mounette Dutilleul raconte : « La répression et le manque d’argent, c’était beaucoup, on voyageait en troisième classe, avec des brochures sous le bras. Pour les frais d’hôtel, on vendait les brochures sur la table de la salle de réunion, mais si on ne les vendait pas, il n’y avait pas d’hôtel, il fallait coucher chez des camarades, sur un divan, un sofa enfoncé. Et si on nous faisait à manger, c’était bien, mais on n’allait pas chez des gens riches. Mais il fallait bien prendre les moyens de nos objectifs, car enfin, on voulait changer le monde, ce n’était pas rien, on voulait monter à l’assaut du ciel. Alors, travailler pour le Parti, pour être, comme disait Lénine, un révolutionnaire professionnel, c’était quelque chose de terriblement exigeant, pas de
salaire, beaucoup de travail . » 11
Comment Georges et Charlotte ont-ils vécu pendant cette année-là ? Un mot, un nom de ville plutôt, au hasard des lectures de l’œuvre de Delbo, nous interpelle : Madrid. Dans Une scène jouée dans la mémoire, une pièce écrite en 1967, Charlotte campe sa dernière heure avec Georges à la prison de la Santé, avant son exécution. Elle s’y nomme Françoise et lui Paul, son deuxième prénom. Il parle :
— J’ai été comblé. J’ai été heureux.
— Moi aussi Paul. Nous aurions pu être heureux encore. C’est court une vie. C’est court une vie à notre époque.
— Mon amour, ne dis pas cela. J’aurais pu mourir à Madrid, il y a cinq ans. Tu étais prête alors.
— Oui Paul. Non Paul, je n’étais jamais prête [SM, 34].
C’est la seule fois dans toute son œuvre que Charlotte évoque la guerre d’Espagne, lutte pourtant intense des partis communistes européens à partir de 1936. Georges se serait-il rendu dans l’Espagne en guerre ? Pourquoi ? Pour y combattre ? En tant que journaliste ? En tant qu’agent communiste pour chercher des renseignements ? Nulle part, quelles que soient les ressources que nous sollicitons – archives, historiens, documents… –, nous ne trouvons d’ouverture qui puisse nous mettre sur la voie. Ou nous détromper. Seulement quelques signes ici ou là… Par exemple le nouvel emploi, à compter de 1937, d’Emma Dudach-Moreau. La mère de Georges, simple femme au foyer, devient « femme de ménage » à France Navigation. Cette compagnie maritime créée avec la bénédiction de Moscou et gérée en sous-main par le PCF est chargée d’alimenter les républicains espagnols en armes et denrées diverses pendant la guerre. Des activités hautement clandestines sur lesquelles le gouvernement français, prisonnier de sa décision de non-intervention, ferme les yeux. Qu’Emma Moreau y travaille est un indice éventuel d’un engagement des Dudach en faveur des républicains espagnols. Mais ce n’est qu’un indice. Car la plupart des militants communistes d’alors sont farouchement engagés aux côtés de leurs frères d’outre-Pyrénées, légitimement élus. Charlotte elle-même participera avec l’UJFF à des collectes de lait pour les enfants espagnols, distribuera des tracts, manifestera. Mais, au-delà de ces soupçons d’action communs à bien des militants d’alors, aucune trace de ce que vécurent Charlotte Delbo et Georges Dudach cette année-là.
Autre interrogation : dans la fiche biographique qu’il écrit pour le Parti le 8 décembre 1935, Georges note que celle qui n’est alors que sa compagne est membre du PC et des Jeunesses communistes… Or, Charlotte Delbo admettra toujours avoir eu sa carte aux JC, mais niera constamment avoir appartenu au Parti. On imagine mal Dudach mentant sur une telle appartenance, immédiatement vérifiable par les autorités partisanes. Alors qui dit vrai ?
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À compter de mai 1937, Georges atteint enfin son but. Il devient officiellement rédacteur en chef de la nouvelle revue mensuelle des JC, Les Cahiers de la jeunesse, dirigée par le philosophe Paul Nizan. Philosophie, arts, littérature, le nouveau journal, dont le sous-titre est Revue universelle, se veut un lieu de débats et d’ouverture sur le monde. Charlotte est mise à contribution. Elle y signe, sous son nom de jeune fille, des critiques de théâtre dans la rubrique « Le Tréteau » et des recensions de livres. Ses deux passions. Son style est aisé, son avis tranché. Dès le premier numéro, daté de juillet 1937, elle défend la nouvelle pièce de Jean Giraudoux, Électre : « Si l’on admet généralement que l’art dramatique est l’une des formes les plus achevées de l’art, on doit reconnaître que Jean Giraudoux est son serviteur le plus sincère, le plus brillant. » Suit une diatribe sociale : « Le théâtre vit dans une sphère trop éloignée des jeunes. Le cinéma de quartier, dont le programme est trop souvent médiocre, sinon mauvais, est plus près, moins coûteux. Conseiller aux jeunes de reprendre le chemin des théâtres, de s’instruire en y allant serait dérisoire si l’on ne leur en facilitait pas l’accès. » La politique n’est jamais loin de l’art. Dans le numéro quatre, de novembre 1937, commentant la sortie du dernier roman de Jean Giono, Batailles dans la montagne, Delbo salue l’auteur mais exécute l’homme : « On connaît son pacifisme intransigeant et courageux quand il l’a crié il y a plusieurs années. Mais le courage est devenu lâcheté parce que Giono s’est détaché de l’Homme vivant auquel le destin impose sa loi pour ne plus considérer qu’un homme abstrait des conditions concrètes de la vie. Il a dit qu’il refusait de se sacrifier, car le sacrifice d’une génération est inutile à la suivante. Pense-t-il donc que les Espagnols, contraints de prendre les armes pour défendre leur liberté, eussent pu se dérober à ce devoir, à ce combat, refuser de souder leurs forces pour se défendre ? Cet individualisme est celui de l’artiste qui place une confiance un peu naïve dans l’homme de la nature tel qu’il se le crée, mais fonde peu d’espoir sur les puissances de l’homme concret, réel, misérable et avide d’un bonheur qu’il sait n’exister que dans celui de tous. » On reconnaît, dans cet appel à l’« homme concret » et dans ce souci de ramener l’art et la pensée dans le monde réel, la patte et l’influence de Lefebvre et Politzer. Mais Delbo a également le don de la formule piquante. À propos du prix Femina 1937, qui va à Campagne, de Raymonde Vincent, elle note, lapidaire : « Très “ouvrage de dame”, cette campagne. Fade et sucrée. L’héroïne au fond de son Berry ne sait pas comment elle a appris à écrire. Nous non plus. »
En octobre 1937, en vue de la parution d’un dossier sur l’apprentissage artistique, Georges propose à Charlotte d’interviewer un certain nombre de personnalités sur le rapport entre théâtre et cinéma. Au premier rang de celles-ci, l’une de ses idoles : Louis Jouvet. L’homme est alors un monstre sacré des deux univers. Élancé, cassant, le visage acéré, il a une réputation de dureté et de perfectionnisme. Depuis 1934, il dirige le théâtre de l’Athénée, où il crée les pièces de son auteur fétiche et ami Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu ou Électre. Au cinéma, il a immortalisé le Knock de Jules Romains et tourné avec Julien Duvivier, Jean Renoir, Marcel Carné (« Moi, j’ai dit “bizarre” ? Comme c’est bizarre… », susurre-t-il face à Michel Simon dans Drôle de drame) ou Marc Allégret. Il donne également des cours de théâtre au
Conservatoire national de musique et d’art dramatique , alors situé rue 12 de Madrid, à Paris.
C’est ce personnage haut en couleur que Charlotte vient rencontrer dans son bureau de l’Athénée. Le cœur à gauche, ami de Léon Blum, syndiqué à la CGT, Jouvet a répondu favorablement à la demande d’interview de cette obscure publication pour jeunes communistes. Impressionnée, Charlotte conduit l’entretien. « Évidemment, je veux le relire », lui signale Jouvet, l’exercice accompli. À son retour dans l’appartement qu’elle occupe avec Georges square Albin-Cachot, dans le XIII arrondissement, Charlotte s’attelle à sa machine à écrire et décrypte e
les notes qu’elle a prises. Le soir même, elle dépose son article au théâtre et, sans attendre de réponse, rentre chez elle.
Le lendemain matin, un pneumatique arrive à son nom, signé Marthe Herlin, la régisseuse de plateau : « Voulez-vous passer à l’Athénée ce soir, avant le spectacle ? M. Jouvet voudrait vous voir. » Pourquoi veut-il donc la revoir ? La jeune femme en déduit, vraisemblablement, que c’est pour lui manifester sa déception, la réprimander. On ne sollicite guère les journalistes, fussent-ils apprentis, pour les féliciter. Il doit être furieux contre elle… Charlotte voudrait disparaître sous terre, ignorer ce billet, ne pas donner suite. Mais pas moyen ! Le soir, elle se rend donc à l’Athénée, la gorge nouée par le trac. Jouvet est dans sa loge, déjà habillé des frusques du mendiant de l’Électre de Giraudoux. Tout en se maquillant, il la dévisage dans le miroir.
— J’ai lu votre papier [le cœur de Charlotte se serre d’un cran], et je me demande bien comment vous avez fait. J’ai vu bien des journalistes, je leur ai dit bien des choses, et quand j’ai lu ce qu’ils en ont fait, je n’ai jamais reconnu rien de ce que je leur avais dit. Avec vous, je retrouve mes phrases, ma respiration, mon tempo. Comment avez-vous fait cela ?
— J’ai tout noté en sténo.
— En sténo, comme c’est intéressant… Parce que, vous voyez, moi, je suis un comédien, c’est en parlant que je m’exprime. En parlant, je trouve des idées, enfin, appelez ça des idées, mais quand je veux les écrire, elles glissent. Ainsi avec mes élèves au Conservatoire. Ils ont appris une scène, une scène qui leur plaît, qu’ils ont envie de jouer, d’un personnage qu’ils ont envie de jouer. Ils arrivent en cours. On commence. Celle-ci va jouer Hermione. Elle monte sur l’estrade et elle attaque. Elle ne sait rien d’Hermione, elle a appris des mots, mais elle n’a pas été atteinte par les mots. On le sent dès qu’elle attaque. C’est par rapport à ce qu’elle montre, à ce qu’elle sait ou plutôt ne sait pas de son personnage, à ce qu’elle a compris ou non, que je lui indique, que je sens moi-même mieux comment lui faire sentir, à elle, à cette fille-là qui veut jouer Hermione, ce que je lui dis, ce que je tente de lui faire sentir. Je ne dis pas expliquer, parce que au théâtre on n’explique rien, je le trouve au fur et à mesure, par rapport à la personne que j’ai en face de moi. C’est un tâtonnement comme une suite d’approximations pour essayer de faire naître chez elle la sensibilité du personnage. Ce que je dis pendant ma classe, cela m’éclaire aussi moi-même. Jouer la comédie, ce n’est pas une affaire de trucs, de recettes. Chacun arrive sur scène aux prises avec ses problèmes, embarrassé de sa petite personne. Et ce que je leur dis, aux gosses, je n’en sais rien avant d’avoir vu comment ils essaient d’en sortir. C’est cela, les aider à sortir d’eux. Quelquefois il me semble que j’approche de la transparence. La classe finie, c’est parti.
Le long monologue s’achève :
— Et vous, vous pourriez noter tout cela ? 13
Charlotte exulte. Travailler avec Jouvet : elle n’aurait même pas osé en rêver. Quelques jours plus tard, elle signe son contrat avec la compagnie du théâtre de l’Athénée. En tant que secrétaire, elle fait équipe avec Jeanne Mathieu. Cette dernière se charge des soirées – 18 heures-minuit – et du dimanche, et Charlotte occupe le créneau horaire 9 heures-17 h 30. Deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, de 9 heures à midi, elle accompagne Jouvet au Conservatoire. Assise à côté du « patron », comme il veut qu’on le nomme – mais elle s’obstine à l’appeler « Monsieur Jouvet » –, elle prend en note l’ensemble du cours. L’équivalent d’un bloc sténo entier. Tout est noté, les prénoms des étudiants, leur jeu de scène, les commentaires de Jouvet, leurs réactions. C’est à une leçon permanente qu’assiste Charlotte. Pendant trois heures défilent Andromaque, Scapin, Alceste. Jouvet les convoque, les anime, les fait vivre. Les étudiants sont rudoyés, mais passionnés. On se bat pour participer à ses cours. La place n’est pourtant pas confortable : les encouragements et les compliments sont rares, les élèves se font facilement malmener, traiter d’abrutis. Pour pouvoir accéder au rang sacré d’étudiant de Jouvet, il faut se plier aux exigences du patron, faire preuve d’humilité, supporter les rebuffades et, sans cesse, reprendre son texte, encore et encore. Mais l’ambiance est fervente, intense. Cet homme-là est fascinant par l’immensité de sa culture théâtrale et sa curiosité gourmande. Par son affection bourrue pour les gens, aussi. Jouvet entend la contestation, il la cherche même parfois. Il parle technique, respiration, diction, gestes, mise en scène. Mais il ramène constamment ses jeunes disciples à leurs émotions, à leurs sensations. Il leur enjoint régulièrement de « travailler leur sentiment ». Assis à sa table de travail, il fume énormément, de la main gauche, écrasant le filtre de ses blondes dans le tiroir de la table. Sa main droite, elle, est plongée dans la poche de sa veste pour camoufler l’eczéma récurrent dont il souffre. À ses côtés, penchée sur son bloc sténo, Charlotte note, note et note encore. Après le cours, elle et Jouvet repartent ensemble à pied pour l’Athénée, s’arrêtant souvent en chemin pour déjeuner. Là, le patron questionne son assistante : « Crois-tu que j’ai été assez clair ? Crois-tu qu’il ou elle a compris qu’Elvire, Don Juan, Alceste… ? » Puis, dans le petit bureau de l’Athénée qu’elle partage avec Jeanne Mathieu, entre deux tâches de secrétariat classique – courrier, rendez-vous… –, Charlotte retranscrit au propre le phrasé si particulier de Jouvet, la façon dont, à travers ses inspirations et ses emportements, il a enrichi et guidé ses élèves.
Entre Jouvet et Charlotte, une relation faite d’attentions et d’affection va se nouer. Leur correspondance regorge d’exemples. Ainsi, cette lettre du 9 janvier 1939. Jouvet est alors en train de tourner, dans le sud de la France, La Fin du jour, de Julien Duvivier. Il subit une nouvelle attaque d’eczéma. Cette fois, ce sont ses yeux qui sont touchés. Charlotte, de Paris, appelle son médecin, le docteur Ferrand, prend en sténo ses recommandations et les transmet au patron : « D’après ce qu’il a pu juger de l’évolution de cette chose, il pense que si vous n’avez rien appliqué d’autre que ce qui était décidé, ça vient d’origine interne. Il faudrait donc que vous puissiez obtenir qu’on tourne quelques scènes sans vous afin de vous astreindre pendant quatre ou cinq jours au traitement suivant :
1) alimentation strictement végétarienne et fruitarienne (légumes cuits à l’eau, ou mieux, crus – pas de vin) ;
2) ne pas sortir du tout, parce que les poussières ou le soleil irritent ; irritent aussi les sunlights, le maquillage ;
3) ne pas prendre de médicaments du tout, ni internes, ni externes ; le docteur Ferrand ajoute qu’il ne faut pas soigner une éruption dans le but de l’enrayer : “il faut que ça sorte” ; alors il ne faut avoir recours qu’à des moyens doux (applications de thé, de tilleul, à l’exclusion de toute autre chose). Pardonnez-moi de prendre la liberté de vous envoyer une espèce d’ordonnance (j’ai sténographié ce que m’a dit le docteur, je suis sûre de ne pas me tromper) mais je voudrais tellement que vous guérissiez
vite . » 14
1- Populations et société, octobre 1981.
2- Entretien avec Violaine Gelly, 22 février 2012.
3- Rémi Hess, Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Métailié, 1988, p. 27.
4- Henri Lefebvre, La Somme et le Reste, Bélibaste, 1973, p. 47.
5- À chaque échelon gravi au sein du Parti, le militant communiste devait remplir une fiche
autobiographique détaillant son passé et donnant des éléments sur son entourage proche. Georges Dudach en remplira trois : le 8 décembre 1935, le 2 juillet 1936 et le 26 mars 1937. Elles sont conservées aux archives gouvernementales, RGASPI, à Moscou.
6- Autobiographie du 8 décembre 1935, citée par Nicole Racine in Le Maitron. Dictionnaire
biographique du mouvement ouvrier.
7- Le reportage de Marie-Claude Vogel est à lire au musée de la Résistance nationale de
Champigny-sur-Marne.
8- Voir Pierre Durand, Danielle Casanova, l’indomptable, Messidor, 1990.
9- Voir Mounette Dutilleul, Mémoires, non édités mais accessibles sur
http://trcamps.free.fr/Mounette.html.
10- La victoire de la coalition des gauches aux élections législatives de mai 1936 permet à
soixante-douze députés communistes de faire leur entrée à l’Assemblée nationale.
11- Cité in Emmanuel de Chambost, La Direction du PCF dans la clandestinité, L’Harmattan,
1997.
12- Devenu en 1946 Conservatoire national supérieur d’art dramatique.
13- Rapporté par Charlotte Delbo dans le numéro de la revue NRF de mars 1966.
14- Archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.
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