Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 7 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 6

ALORS QUE GEORGES AFFRONTE LA CLANDESTINITÉ, Charlotte est accaparée par Louis Jouvet. Il est rentré d’exode en septembre 1940, les Allemands ayant menacé de nommer un administrateur à l’Athénée. En outre, les cours au Conservatoire vont reprendre et il est contraint d’être à son poste. Sans entrain, il retrouve la capitale et rouvre son théâtre en octobre. La liste noire d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne en France, a mis à l’index plus de mille deux cents romans et pièces du répertoire dont les auteurs sont juifs, anglais, antiallemands ou communistes. Les directeurs de théâtre juifs, comme Henri Bernstein, ou proches de la gauche, comme Édouard Bourdet, sont écartés. Le vent du boulet commence à siffler au-dessus de la tête de Jouvet. À deux reprises, il s’oppose aux autorités allemandes. Il refuse la proposition d’Otto Abetz de monter La Petite Catherine de Heilbronn de l’Allemand Heinrich von Kleist. « Cela fait très longtemps que j’ai envie de monter cette pièce, explique-t-il. Et je le ferai. Quand vous serez partis… » Puis il décline l’offre de l’occupant d’être nommé administrateur de la Comédie-Française.

Bousculé, malmené, il songe qu’il est plus que temps de renouer avec son projet de tournée. Dans un premier temps, il pense partir en zone libre avec L’École des femmes, qu’il est en train de répéter. Orléans, Tours, Angers, Nantes… Mais les théâtres de ces villes ne sont pas tous disponibles. Chargée des démarches auprès de l’occupant, Charlotte comprend en outre que chaque Kommandantur locale est libre d’accepter ou de refuser le passage de la troupe. Réunir tous les laissez-passer nécessaires se révèle vite impossible. Paradoxalement, il est plus simple

d’envisager une tournée à l’étranger. Avec l’aide de l’AFAA , Jouvet 1 monte un projet en Suisse. Un producteur de cinéma se propose de financer Max Ophuls, qui souhaite filmer L’École des femmes telle que la troupe de l’Athénée projette de la créer. Les recettes du film devraient, ensuite, financer une tournée théâtrale du même texte. Parallèlement, Jouvet continue de nourrir le désir de partir beaucoup plus loin et charge le producteur de tournée Marcel Karsenty de lui préparer, discrètement, une tournée en Amérique latine.

Le 6 décembre, le contrat avec la Suisse est signé. Il prévoit que le film sera tourné du 6 au 31 janvier. Le 7 décembre, Charlotte s’assoit pour la dernière fois aux côtés du patron dans la salle du Conservatoire. Il étudie la fin de On ne badine pas avec l’amour, de Musset. Au bout d’un moment, il se lève, salue, craque une allumette, embrase le bout de sa cigarette et, accompagné de Charlotte, quitte les lieux. Il a obtenu un congé exceptionnel de trois mois pour sa tournée. Il ne reviendra jamais rue de Madrid.

Dans l’urgence, Charlotte est désignée pour faire les démarches auprès des autorités allemandes afin d’obtenir les Ausweise nécessaires. Grâce à l’entregent de Jouvet, elle prend contact avec Fernand de Brinon, ambassadeur français auprès de l’Allemagne en zone occupée, qui la

guide dans les arcanes de l’administration allemande . Il faut passer par 2 deux services différents, l’un pour le matériel et les décors, l’autre pour les acteurs. Elle se heurte, de bureau en bureau, à des ordres et des contrordres. Elle attend des heures avant de pouvoir décrocher le premier laissez-passer. Le 29 décembre, elle se rend à l’hôtel Majestic, siège de la Propagandastaffel, pour obtenir le suivant. Elle est secondée dans ses démarches par un jeune homme, un interprète alsacien passionné de théâtre et de Louis Jouvet. Grâce à lui, elle obtient le fameux Ausweis collectif où figurent les noms de tous les comédiens, machinistes,

habilleuses, régisseurs, administrateurs de la troupe . Le départ est fixé 3 au 2 janvier.

Pour Charlotte et Georges, c’est sans doute, et de nouveau, un arrachement. Georges vient de rentrer après une absence de un an. Charlotte part pour une durée indéterminée. En ces temps de guerre et d’action clandestine, tout peut arriver. Mais il y a l’argent : le contrat prévoit un salaire de 2 000 francs suisses et un défraiement quotidien de 20 francs. Un élément qui pèse lourd dans leur décision. Les Delbo-Dudach ont besoin de ce salaire pour vivre, car le Parti n’est pas généreux avec ses permanents. Tout est compté. Chichement. On peut même imaginer que Georges lui-même, souvent absent, a insisté pour que sa femme parte. Qu’elle soit en sécurité. Et puis Louis Jouvet a dû faire pression sur sa secrétaire pour qu’elle l’accompagne, Jeanne Mathieu restant à Paris. Quoi qu’il en soit, le 2 janvier au soir, à 21 h 40, le train pour Genève s’ébranle, avec à son bord vingt-cinq personnes de la troupe

et quarante mètres cubes de matériel . 4

À 14 heures le lendemain, tout le monde débarque en gare de Genève. En attendant la correspondance pour Bâle, un déjeuner est offert par les producteurs suisses. Hors-d’œuvre à volonté (avec de la mayonnaise ! s’extasie Charlotte), charcuterie, côtes de mouton grillées, glace et vrai café avec du vrai sucre. Pour des Parisiens habitués aux rationnements, aux ersatz et au saccharose, c’est un véritable festin. Et à leur arrivée à Bâle, ils ont droit à des réjouissances identiques. Dans son journal de tournée, Charlotte note : « Surprise de trouver une ville éclairée, des réclames lumineuses, des cigarettes Turmac, du dentifrice Bioxine… On avait oublié. Froid intense. Neige. Après l’obscurcissement à 10 heures du soir, effet extraordinaire du clair de lune sur la ville, la neige, le Rhin. »

Dès le lendemain, cependant, l’enthousiasme faiblit. Le scénario du film n’est pas achevé, les techniciens ne sont pas arrivés de Paris, les décors ne peuvent donc être montés… Jouvet décide de tenir les répétitions dans le grand théâtre de Genève. Le 16 janvier, les premiers plans sont tournés, mais le 24 chacun se rend compte qu’aucune scène valable n’est en boîte. Il est vrai que Louis Jouvet, qui a découvert que Madeleine Ozeray entretenait une liaison avec Max Ophuls, n’y met pas du sien. Les producteurs décident donc de renoncer au film et de tout miser sur la tournée pour compenser les pertes financières. Lausanne, Neuchâtel, Montreux, Zurich, Fribourg, Berne : partout, L’École des femmes triomphe. Les spectateurs, debout, crient : « Vive la France ! », des files d’attente se dressent à la sortie des théâtres et Jouvet signe des autographes sur des bouts de papier. Charlotte est avec lui à chaque instant. Mi-février, elle l’accompagne, avec Madeleine, à Martigny, dans le Valais, pour une conférence : « Dans le public dominent les élèves des lycées et des collèges religieux des alentours qui sont venus avec leurs professeurs, des prêtres et des religieuses en cornette. L’attention et l’intelligence de ce public étonnent dans ce pays qui semble si reculé. » Le soir même, raclette et vins de Neuchâtel. Partout, la neige. Louis Jouvet offre à Charlotte une toque de fourrure. Le lendemain, le retour à la gare se fait en traîneau, des dizaines de personnes en cortège applaudissent.

Le 20 février 1941, la troupe retrouve la France à Lyon et commence une vaste tournée en zone libre. Jouvet s’interroge sur la suite. Il est hors de question qu’il reste dans le Sud. Et puisque à Paris son avenir est compromis, il lui faut trouver le moyen de partir beaucoup plus loin. Le temps presse : s’il revient en zone occupée, à l’échéance des Ausweise il risque de ne plus pouvoir repartir. Le 22, il renvoie donc Charlotte à Paris pour négocier avec les autorités allemandes une éventuelle prolongation des Ausweise, qui doivent expirer au 31 mars. La jeune femme est ravie de retrouver Georges pour quelques jours. Elle a également très envie de voir sa mère. Son père, Charles, est mort le 30 janvier. Bloquée en Suisse, Charlotte n’a pu se rendre aux obsèques. Elle retrouve donc sa famille avec émotion. Mais, pour ce qui est des laissez-passer, elle se heurte à un refus définitif de l’administration allemande. Elle finit donc par rejoindre la troupe à Perpignan. Entre-temps, Jouvet et Karsenty se sont démenés auprès des autorités françaises pour arracher l’autorisation nécessaire à leur départ en Amérique latine. Le gouvernement de Vichy accède à leur demande. La tournée absorbe quatre-vingts pour cent du budget de l’AFAA, mais tous les papiers sont en règle. À un journaliste du Figaro qui lui demande : « Est-ce une tournée officielle ? », Jouvet

répond : « Naturellement. Sinon rien n’aurait été possible . » 5

Les dates sont fixées, annonce-t-il à Charlotte, chargée de l’intendance générale : départ le 27 mai de Lyon puis embarquement le 26 juin à Lisbonne. Quarante-huit représentations d’une série de pièces sont prévues : trente à Buenos Aires, trois à Montevideo, cinq à São Paulo et dix à Rio. En attendant le départ, le patron a accepté une nouvelle tournée en Suisse afin de présenter Knock et de ramasser les fonds nécessaires pour compléter les subventions de l’AFAA et du ministère des Affaires étrangères. La tournée est, une fois encore, triomphale. Mais Charlotte a le cœur lourd. L’idée de quitter Georges pour une nouvelle durée indéterminée la mine. Jouvet a beau tenter de la convaincre qu’ils reviendront à l’automne, elle n’y croit guère. Qui peut dire quels seront les transports et les mers sûrs à l’automne ? Qui dit que les autorités allemandes les laisseront rentrer sur le sol français ? C’est décidé, elle ne partira pas. L’avant-veille du départ, elle l’annonce à Jouvet : elle assurera son travail jusqu’au bout mais ne le suivra pas en Amérique latine. Le lendemain, afin que tout soit validé par la douane avant que la troupe ne quitte le sol français, elle tape l’intégralité de l’inventaire de ce qui vient d’arriver de Paris. Il lui faut la journée entière pour en venir à bout : dix tonnes de décors, trente-quatre paniers comprenant trois cent quatre-vingt-quinze costumes (à elle seule, la robe d’infante de Madeleine Ozeray a nécessité quinze mètres de velours noir !), deux paniers de chaussures, quatre paniers de chapeaux, deux paniers de maquillage, deux paniers de perruques, cent trente-huit cantines pour les archives et les bagages des acteurs… En tout, pour vingt-sept personnes, trois cent soixante-dix-neuf mètres cubes et un poids total de trente-quatre tonnes. Alors qu’elle s’accorde une pause, Charlotte voit s’avancer vers elle Xavier Boussat, le comptable de la compagnie, et Marcel Karsenty, le grand manitou de l’organisation. Ambassadeurs d’un Jouvet contrarié, ils tentent de la convaincre de partir. Quel est celui dont les arguments l’emportent ? Mystère. En tout état de cause, Charlotte, le soir même, annonce au patron qu’elle se joint à la tournée.

C’est un long voyage qui commence alors. Après Toulouse et Pau, l’équipe atteint Madrid. « La traversée de l’Espagne est pénible et triste, écrit Charlotte dans le journal de tournée, à travers les paysages désolés du nord de l’Espagne où l’on voit jusqu’à la tombée du jour des contrées d’une pauvreté qui serre le cœur. Le voyage est fatigant, car nous n’avons pas de couchettes, les compartiments où nous sommes six sont très inconfortables et très sales, on est terriblement secoués. » Le 31 mai, la troupe arrive à Lisbonne. Charlotte s’étonne : « Le dîner dans les hôtels à Lisbonne est une surprise et un émerveillement pour chacun. Depuis combien de temps avons-nous mangé un repas composé de potages, de hors-d’œuvre, de poisson, rôti, légumes, volaille, fromage et dessert ? Cela paraît à peine croyable. L’abondance qui règne à Lisbonne semble un défi à l’Europe appauvrie par la guerre où tout est rare. Le bruit, l’animation des rues nous surprennent aussi et nous étourdissent, nous avons perdu l’habitude de la circulation intense des automobiles. »

Le 6 juin 1941, la troupe de l’Athénée embarque sur le Bagé, un vieux cargo brésilien qui ne transporte qu’elle, puisqu’il est prévu pour vingt-sept passagers. La traversée jusqu’à Rio doit durer trois semaines. Charlotte partage une petite cabine de troisième classe avec les actrices Micheline Buire et Jacqueline Chantal, et l’habilleuse Germaine Perrier. Les trois premiers jours, terrassée par le mal de mer, elle ne quitte pas cet espace exigu. Lorsqu’elle acquiert enfin le pied marin, la troupe a pris ses habitudes et envahi le bateau. Pendant que Jouvet oblige les comédiens à répéter toute la journée sur le pont promenade, dans la salle de gymnastique ou au salon, Charlotte s’enferme avec René Dalton et René Besson, les régisseurs, et Marthe Herlin, la directrice de scène. Elle tape au kilomètre des inventaires, des brochures, des listes… Sans oublier le journal de bord de la tournée. Le 11 juin, lors de l’escale à Las Palmas, aux Canaries, elle note : « Chargement du charbon ? La poussière voltige partout, recouvre les ponts, pénètre dans les cabines. Il faut s’y cloîtrer alors qu’il fait trop chaud, on étouffe. » Le 23, lors de l’escale à Salvador de Bahia, elle s’émerveille : « Nous visitons les extraordinaires églises dont l’intérieur est complètement recouvert d’arabesques de plâtre ou de bois coloré, de figurines peintes de couleurs vives. À noter aussi les statues aux visages peints et revêtues de somptueux vêtements et les hauts soubassements des murs et les mosaïques portugaises bleues sur fond blanc. Et les autels eux-mêmes, énormes constructions à colonnes, complètement recouverts d’or avec des petits personnages peints. On visite aussi le marché. Les nègres ici sont magnifiques, les femmes portent encore le costume bahianais. » Pour la jeune femme, que rien ne destinait à de telles découvertes, chaque expérience est une révélation, un enchantement. Les couleurs, les odeurs, la musique la font frémir. Par ailleurs, à la même escale, une nouvelle attend celle qui ne cesse de penser à Georges : l’Allemagne vient d’envahir l’URSS. La Grande-Bretagne a décidé d’accorder son aide à la puissance stalinienne. Le pacte germano-soviétique qui a failli séparer le jeune couple est définitivement caduc.

Le 26 juin, à Rio, où la troupe donne L’École des femmes, l’accueil est triomphal. « Dans ce grand théâtre qui tient près de deux mille places, on pouvait craindre que le décor ne fît pas son véritable effet. Tout au contraire, il était magnifique. On utilisait pour la première fois un fond d’un bleu soutenu, au lieu du bleu pâle habituel, qui donnait du relief au décor. La salle était comble, très brillante, très grande première de gala : toilettes, bijoux… Le public est attentif, comprenant si parfaitement le français qu’on pouvait jouer au même rythme qu’en France. La première partie fut jouée dans un si grand silence que, des coulisses, j’en fus un peu inquiète. Puis on sentit une sorte de chaleur monter de cette assemblée obscure et les appels à l’entracte indiquèrent clairement que la partie était gagnée. » Le succès ne se démentira jamais par la suite. Ondine, Électre, La guerre de Troie n’aura pas lieu, Monsieur Le Trouhadec saisi par la débauche, Knock… Les pièces se succèdent, les villes également : Rio, São Paulo, Montevideo, Buenos Aires.

C’est dans cette dernière ville que, le 8 septembre 1941, à l’issue de la représentation d’Ondine, à laquelle la troupe a convié des acteurs argentins, Louis Jouvet convoque l’ensemble du personnel dans sa loge. Il est 2 heures du matin, beaucoup sont encore maquillés. Le patron porte toujours sa tenue de chevalier Hans et cette ambiance de fin de bal costumé confère une atmosphère étrange à la scène. Jouvet expose ses doutes. Alors que le retour vers l’Europe est prévu pour le 15 octobre, de nombreuses pressions le poussent à rester en Amérique latine. À Rio, le gouverneur lui a confié : « Monsieur Jouvet, si vous êtes dans l’obligation de rentrer en France, nous ne pourrons que nous incliner. Sinon laissez-moi vous dire que vous serez beaucoup plus utile à la France, ici, qu’à Paris. Vous ne mesurez sans doute pas l’importance de ce que la voix de la France peut représenter ici. Grâce à vous et à votre

théâtre . » Le président Vargas, précise-t-il, est prêt à subventionner cette 6

deuxième tournée. Depuis, Jouvet hésite. « Je ne crois pas qu’il faille rester. Rentrer serait plus élégant. Si nous restons, nous aurons l’air d’être des embusqués, des réfugiés. Ce n’est pas intéressant, ni du point de vue moral, ni professionnel, ni matériel. Mais il s’avère aussi que notre présence ici revêt une importance insoupçonnable. Je vous propose donc de rester une saison de plus. Nous exercerons notre métier de comédiens et nous représenterons la France du mieux que nous pourrons. »

Dans la petite loge du théâtre argentin, le brouhaha force Jouvet à s’interrompre. La proposition, qui s’adresse à des gens privés de leur famille depuis des mois, échauffe les esprits et enflamme les langues. Jouvet écoute tous les avis. Beaucoup sont d’accord pour rester. D’autres hésitent. Cinq annoncent d’ores et déjà fermement qu’ils refusent : les acteurs Alexandre Rignault et Romain Bouquet, les actrices Raymone et Jacqueline Chantal… et Charlotte. Cela fait déjà cinq mois qu’elle vit à des milliers de kilomètres de la France, il est hors de question que cela se prolonge. Jouvet, qui l’a précédemment fait fléchir, ne veut pas entendre ses arguments. Comme la troupe doit se rendre en Uruguay pour quelques représentations, il lui propose de rester à Buenos Aires, de se reposer, de réfléchir : ils en parleront à son retour. Quinze jours plus tard, lorsque Jouvet retrouve sa secrétaire, elle n’a pas changé d’avis : elle veut rentrer.

 

*

 

Alors que les archives Jouvet, le journal de la tournée (tenu en grande partie par Charlotte elle-même) et tous les ouvrages de référence consultés déroulent les faits de manière quasi identique, Delbo, elle, les raconte différemment lorsqu’elle écrit, en 1965, Le Convoi du 24 janvier [C, 100]. C’est à la lecture d’un journal argentin, La Razón, qu’elle aurait appris, « un dimanche de septembre 41 », qu’André Woog, jeune architecte communiste ami de Georges, a été décapité à la suite d’un procès expéditif devant le tribunal spécial institué en août par Pétain pour juger les terroristes. « J’ai couru alors à l’hôtel Alvéar où était Louis Jouvet : “Monsieur Jouvet, il faut que je rentre, il faut que je rentre tout de suite.” »

La version des faits de Charlotte nous laisse perplexes. D’abord, on l’a vu, elle est en contradiction avec de nombreuses sources par ailleurs concordantes. Ensuite, Delbo se trompe au sujet du prénom de Woog. Le seul jeune architecte décapité en septembre 1941 s’appelait Jacques Woog. Mais il n’est pas anodin de remarquer qu’André était le pseudonyme de Georges dans la clandestinité. Un lapsus qui pourrait traduire l’inquiétude qui rongeait alors la jeune femme. Enfin, lorsqu’on s’attarde sur les dates, il semble difficile de croire qu’elles coïncident. C’est le mercredi 24 septembre que Jacques Woog fut exécuté. Ce qui signifie qu’il n’y a qu’un seul « dimanche de septembre » où Charlotte aurait pu apprendre la nouvelle, le 28. Or nous avons vu que, dès le 11, elle avait fait part à Jouvet de son refus de poursuivre la tournée avec lui. On a par ailleurs du mal à imaginer qu’une information si franco-française ait eu le temps d’arriver si vite en Argentine et qu’un journal argentin ait pris la peine de la mentionner dans ses pages, alors qu’aucun journal français n’en avait fait autant.

Faisons une hypothèse : et si Charlotte, plus de vingt ans après les faits, avait choisi de ne pas dire la vérité ? de ne pas exposer la réalité des choses ? Très attachée à Louis Jouvet, Delbo n’a peut-être pas souhaité donner les raisons qui lui avaient fait contester la décision du patron de rester en Amérique latine. Car les polémiques autour de l’expédition – qui ne devait s’achever qu’en 1945 – n’ont pas manqué après guerre. Jouvet aurait utilisé cette « tournée officielle », subventionnée jusqu’à

l’automne 1942 par Vichy, pour rester à l’abri loin de la France . Les 7 archives éclairent, sinon sa compromission, du moins son ambivalence. En 1945, la réapparition de celui qui est présenté comme l’enfant prodigue ayant fui « pour ne pas travailler avec l’occupant » bénéficie, par ailleurs, d’une coïncidence : le retour de déportation de Charlotte. C’est son propre combat, ce sont ses propres souffrances qui, par ricochet, valent un brevet de courage à son patron. En exposant, en 1965, son désaccord avec Jouvet d’une façon qui laisse penser que sa décision n’a rien à voir avec son attitude à lui, Charlotte ferait encore preuve de loyauté et de fidélité envers celui qui a définitivement tiré sa révérence, quatorze ans auparavant, dans son bureau de l’Athénée.

Il existe une autre hypothèse, qui n’exclut pas la précédente : celle de l’action clandestine. Dans sa première lettre à Jouvet, le 17 mai 1945, Charlotte écrit depuis la Suède où elle a été rapatriée après sa sortie des camps : « Je ne veux pas vous raconter ce long et terrible voyage que j’ai fait, ni vous expliquer maintenant les raisons qui m’ont obligée à vous quitter à Rio. » Sous-entend-elle que les raisons qu’elle a avancées à l’époque, de même que celles qu’elle invoque dans Le Convoi, étaient fausses ? Que savait donc Charlotte, à Buenos Aires, qu’elle ne pouvait confier ?

*

 

« Parce que tu te figures qu’on n’attend que toi en France ? Tu te figures que ton mari sera content de te voir revenir ? Il est bien plus tranquille sans toi. Les combattants qui rasent les murs n’ont pas besoin d’une charge. Une femme, c’est du souci pour le soldat [C, 100] ! » Voilà ce que Jouvet hurle à Charlotte, qui, bien qu’effrayée par cette éruption, ne bronche pas. Entre ces deux caractères bien trempés, une guerre de tranchée s’engage. Jouvet ment, il prétend qu’il n’y a pas de bateau pour la France ; Jouvet triche, il cache le passeport de Charlotte ; Jouvet cajole, que va-t-il devenir sans elle ? Jouvet menace, il ne lui signera aucun papier. Rien n’y fait. Charlotte ne flanche pas. Le 3 octobre, dans une atmosphère à couteaux tirés, elle embarque pour Rio avec la troupe mais refuse de reprendre son service.

C’est Jouvet qui va céder. Dernière petite mesquinerie : dans le certificat de travail qu’il rédige avant son départ, il note qu’elle a cessé d’assumer son poste de secrétaire le 11 septembre 1941 « pour raisons

médicales ». Mais au certificat est jointe une lettre bien moins formelle : 8

« Ma chère Charlotte, voici la pièce légalisée que j’ai fait établir afin de t’éviter, peut-être, des inconvénients de route. Je veux joindre ce petit mot pour te dire l’embarras et le regret dans lesquels ton départ me laisse, mais aussi que je comprends ton désir de retourner en France. Tu verras

monsieur Boussat pour sauvegarder tes intérêts et liquider les comptes. 9

Tu ne doutes pas de ma sollicitude et pas non plus de mon affection. Si mon témoignage ou mon appui peuvent jamais t’être utiles et justifier l’intelligence et le dévouement que tu as toujours eus pour notre maison, je serais heureux de le faire. Je te dis ici mes sentiments de gratitude. »

Après de nombreuses tergiversations, trois membres de la troupe ont décidé de rentrer. Le 29 octobre, les acteurs René Dalton et Jacqueline Chantal montent avec Charlotte sur le Bagé. Elle a réussi à prévenir Georges qu’elle rentrait. Le 15 novembre, après avoir retraversé l’Atlantique, le Portugal et l’Espagne, elle retrouve son mari à Pau. Georges et Charlotte sont réunis. À deux, ils redeviennent invincibles.

1- L’Association française d’expansion et d’échanges artistiques, créée en 1922, devient en 1984

l’Association française d’action artistique.

2- Denis Rolland, Louis Jouvet et le théâtre de l’Athénée, L’Harmattan, 2000.

3- Wanda Kérien, Louis Jouvet, notre patron, préface de François Périer, Les Éditeurs français

réunis, 1963, p. 49 et suiv.

4- Toutes les informations sur cette période sont issues du fonds Louis Jouvet à la BNF et du

journal tenu par Charlotte Delbo pendant la tournée.

5- Le Figaro, 26 mai 1941.

6- Cité in Jean-Marc Loubier, Louis Jouvet, op. cit.

7- Denis Rolland, dans Louis Jouvet et le théâtre de l’Athénée, op. cit., fournit de nombreux

éléments plaidant en faveur de cette thèse. Voir également le documentaire d’Yves Riou et Philippe Pouchain, L’Occupation sans relâche, 2010.

8- ACD.

9- Xavier Boussat, le comptable de la troupe.

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