Charlotte Delbo
Chapitre 17
LE 14 MARS 1943. UN DIMANCHE. Le printemps approche, la journée s’annonce belle. Après l’appel, les SS décident que les prisonnières prépareront les parterres, à l’entrée du camp, pour pouvoir y planter des fleurs. Un commando d’hommes venu d’Auschwitz I creuse dans les fossés qui ceinturent le camp et dégage des pelletées de terre. Les femmes reçoivent la terre dans leur robe, leur tablier ou un fichu déplié, et repartent en courant la déposer sur les parterres. Pendant des heures, une ronde infernale, composée de milliers et de milliers de femmes s’étirant sur une file ininterrompue. Autour, les SS, les kapos, leurs cravaches et leurs matraques. Si les femmes cessent de courir, elles sont frappées à mort. Prendre la terre, la porter, la jeter, repartir. Et courir sous les coups qui pleuvent. Malgré la fatigue, l’essoufflement, la dysenterie. « Courir lorsque vos entrailles se tordent sous la douleur, dit Poupette. Douleurs intolérables pendant lesquelles vous croyez mourir. Courir alors que vous ne pouvez arrêter ce flot nauséabond qui s’écoule le long de vos jambes, emportant avec lui vos dernières forces. Courir lorsque la fièvre vous fait perdre la raison et qu’un brouillard épais et cotonneux vous
entoure . » Combien tombent ce jour-là pour ne plus se relever ? Un mois 1
plus tard, des deux cent trente du convoi du 24 janvier, elles ne sont plus que soixante-dix.
Pourtant, grâce à l’entremise de Danielle Casanova, un certain nombre des Françaises échappent aux commandos de travail. La nouvelle dentiste du camp a pu très vite établir le contact avec la résistance, essentiellement constituée de communistes allemands, polonais ou slovaques qui connaissent parfaitement le rôle et la place de Casanova au PCF. Celle-ci va donc tenter d’alléger le calvaire de ses compagnes par des médicaments, des soins, des vêtements chauds, de la nourriture quand c’est possible, et en mettre certaines à l’abri. Elle fait en sorte que Marie-Claude Vaillant-Couturier, grâce à sa maîtrise de l’allemand, soit placée comme secrétaire interprète dans l’administration du camp. Et que Heidi Hautval, médecin, Maï Politzer, sage-femme, ainsi qu’un certain nombre d’infirmières soient réquisitionnées au Revier. En allemand, Revier signifie « infirmerie ». À Birkenau, cela signifie mouroir. Le seul intérêt pour celles qui s’y rendent, les malades, les épuisées, c’est d’être dispensées de l’appel et des travaux. Elles restent couchées toute la journée. Mais dans quelles conditions… À quatre sur des planches d’un mètre quarante. Comme toutes souffrent de maladies différentes, la contagion est effroyable. On entre au Revier avec un abcès aux jambes et on y attrape bien pire, la dysenterie ou le typhus. Les paillasses souillées ne sont changées que lorsqu’elles pourrissent. Les couvertures grouillent de poux et de puces. Les vivantes couchent à côté des mortes jusqu’à ce qu’une kapo s’en aperçoive, balance le cadavre et le fasse porter au block 25.
Les femmes du convoi qui sont envoyées au Revier pour travailler échappent au travail forcé, mais elles sont en première ligne en ce qui
concerne les contagions. Quand une épidémie de typhus exanthématique 2 se déclare en mars-avril 1943, ce sont les premières touchées. D’abord la douce Maï, qui partageait son cœur entre Georges Politzer et Jacques Decour. Puis Yvonne Blech, l’amie de Charlotte, qui meurt en maudissant son mari adultère ; Henriette Schmitt, secrétaire de l’UJFF ; Rosette Blanc, entrée en résistance à dix-sept ans ; Raymonde « Mounette » Salez, qui avait entonné La Marseillaise en entrant dans Birkenau…
Cependant, certaines survivent. Marie-Claude. Et Charlotte. Les yeux touchés par le typhus, elle perd la vue pendant plusieurs jours. Pas question que quiconque l’apprenne. Cécile, Lulu, Viva, Carmen et les autres se relaient à son côté. Elles la soutiennent pendant l’appel, la guident pendant les marches qui conduisent aux lieux de travail. Elle reste à leurs côtés, tremblante de fièvre. Il y en a toujours une qui fait le guet. Quand une kapo s’approche trop, elles poussent Charlotte à se remettre au travail : « Prends ta pelle, Charlotte, allez, remue ta pelle, fais semblant de travailler. » Et toutes s’activent autour d’elle pour dissimuler le fait qu’elle n’a pas la force de soulever quoi que ce soit.
Petit à petit, l’épidémie recule. Charlotte recouvre la vue. C’est alors le tour de Danielle Casanova d’être touchée. Bien que vaccinée, comme toute la hiérarchie du camp, elle s’effondre. Le 1 mai, Charlotte lui rend er visite. Elle est « soignée dans une petite infirmerie réservée aux kapos – neuf lits individuels, des draps blancs, une descente de lit, des pantoufles, des couvertures piquées, brillantes, du thé avec du citron – ces rondelles de citron dans une petite assiette, elles m’ont fascinée, quand je suis allée voir Danielle qui ne me reconnaissait pas, j’ai été tentée de les voler. Je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas ce qui m’a retenue ». Auprès de sa tête de lit, un tabouret, un bouquet de lilas dans un verre. Volé et offert par un camarade préposé au jardin. En quelques jours, la maladie achève Danielle Casanova. Le 9 mai, elle s’éteint. Ses camarades la portent jusqu’au block 25. « Elle reposait, belle parce qu’elle n’était pas maigre, le visage encadré de tous ses cheveux noirs, le col d’une chemise de nuit blanche fermé sur son cou, les mains sur le drap blanc, deux petites branches de feuillage près de ses mains. Le seul beau cadavre qu’on ait vu à Birkenau [C, 62]. »
Pour les survivantes, la nouvelle est désespérante. Toutes avaient accepté la mise à l’abri de Danielle. D’abord parce que sa générosité et son dévouement ne laissaient pas de place à la jalousie. Ensuite parce que, dans leur esprit, Casanova devait être celle qui en réchapperait et témoignerait. Quand Annette Epaud fut envoyée au block 25 puis au crématoire pour avoir donné de l’eau à une malade, c’est à Danielle qu’elle confia la charge de son fils de quinze ans. Quand le camion pour la chambre à gaz quittait les lieux, chargé de femmes, il n’était pas rare d’entendre l’une d’elles crier, en y mettant toutes ses dernières forces : « Danielle, je pars mais n’oubliez jamais. Racontez ! » Dans ce groupe de plus en plus restreint, toutes avaient accepté que le destin ait choisi Casanova pour qu’elle rentre, raconte, témoigne. Et pourtant Danielle est là, au pied du block 25, dans sa chemise de nuit blanche fermée au cou.
C’est à Charlotte que, sans même que cela soit dit, le bâton de témoin va être remis. Charlotte qui sait tellement de choses, Charlotte qui le soir, avant qu’elles ne s’écroulent de fatigue, le matin, pendant les marches, la journée, au cours des pauses, récite des poèmes, parle de littérature, de théâtre, raconte son travail avec Louis Jouvet, l’Athénée, la Suisse et l’Amérique latine. Charlotte que Poupette baptise « Sérieuse ». Un soir de désespoir, alors qu’elle envisage, à voix haute, le suicide, elle se fait
tancer par Josée Alonzo : « Il y a des petites jeunes sur qui tu as de 3
l’influence, qui te suivent, pour qui tu es un exemple. Imagine qu’il n’y en ait qu’une seule qui doive rentrer et que, suivant ton exemple, elle se suicide ? Tu n’as pas le droit. » « Eh bien, commentera Charlotte plus
tard, j’ai trouvé l’argument convaincant ! » 4
Au fur et à mesure que la mort éclaircit leurs rangs, les survivantes les resserrent. Des sœurs, des mères, des amies proches ne sont plus, et de nouveaux réseaux d’amitié se nouent. La bande de Charlotte recueille ainsi la jeune Poupette à la mort de sa sœur Marie : « Elles furent parfaites. Elles savaient comme moi qu’un seul mot prononcé sur ma sœur, et ma volonté aurait probablement définitivement lâché. Leur silence prouva leur affection. Charlotte m’entoura les épaules de ses bras, sans dire un mot. Cela diminua peut-être ma détresse, car ce simple contact me révéla la tragique douleur de cette jeune femme dont le mari avait été fusillé. Son corps était si tendu, dans une si incroyable rigidité,
qu’il me sembla que je m’appuyais contre un arbre . » 5
Ces femmes sont des combattantes, des résistantes. Elles sont mues par une formidable puissance de vie. « Il ne faut pas lâcher. Je veux rentrer. J’en prends l’engagement. Il ne faut pas leur donner toutes les proies qu’ils veulent. En décidant que nous sortirons, c’est eux que nous défions. Il ne faut pas qu’ils triomphent sur nos cadavres. Ils en auront beaucoup. Ils ne doivent pas les avoir tous. Celles qui rentreront auront gagné [QP, 77]. » Et le désir de vie individuel se greffe sur un désir de vie collectif. Cette incroyable communauté de courage et d’entraide, l’appui moral du groupe, le renoncement de chacune au profit de toutes expliquent sans doute la survie de celles qui rentrèrent. « Nous n’avons fait qu’une, dira Lulu. Avant de partir, à Romainville, on s’engueulait à force de vivre ensemble. Mais une fois à Auschwitz, il n’y a jamais eu un
mot plus haut que l’autre . » 6
Au cours des longues heures de l’appel du matin, elles adoptent un cérémonial de survie. Lorsque les SS ont fini de compter leur groupe – ce qui, généralement, ne prend que quelques minutes –, elles se serrent les unes contre les autres et glissent leurs mains sous les aisselles de celles du rang de devant. Tous les quarts d’heure, au cadran de la montre miraculeusement sauvée de Charlotte, celles des premier et dernier rangs, qui affrontent le vent glacial de plein fouet, prennent place au centre. Ainsi, toutes, tour à tour, échangent leurs places. Elles se frottent le dos pour se réchauffer. Elles se parlent pour ne pas tomber. Charlotte tente de se remémorer les centaines de vers qu’elle a appris. Elle retrouve cinquante-sept poèmes qu’elle récite à voix haute à ses compagnes. Pour entretenir sa mémoire, elle essaie de se rappeler les numéros de téléphone qu’elle connaît, les stations d’une ligne de métro, les boutiques sur le trajet entre l’Athénée et le Conservatoire, des extraits des pièces que les élèves de Jouvet ont disséquées devant elle… Elle soutient, encourage, tente de distraire ses compagnes de l’horreur.
Et la réciproque est constante. Son tour viendra lorsque la soif la rendra presque folle. « J’avais soif, depuis des jours et des jours, soif à en perdre la raison, soif à ne plus pouvoir manger, parce que je n’avais pas de salive dans la bouche, soif à ne plus pouvoir parler parce qu’on ne peut pas parler quand on n’a pas de salive dans la bouche. Mes lèvres étaient déchirées, mes gencives gonflées, ma langue un bout de bois. Mes gencives gonflées et ma langue gonflée m’empêchaient de fermer la bouche et je gardais la bouche ouverte, comme une égarée, avec, comme une égarée, les pupilles dilatées, les yeux hagards. Du moins, c’est ce que m’ont dit les autres, après. Elles croyaient que j’étais devenue folle [CI, 42]. » Pour apaiser cette soif, elles se cotisent, donnant leur ration de pain à un prisonnier chargé des pépinières du camp pour qu’il laisse Charlotte s’approcher d’un seau d’eau destiné aux arbustes. Elle se jette dessus et, à genoux, le visage dans le seau, avale comme un animal, « comme un cheval », dira-t-elle, la totalité de l’eau. « Carmen a appelé Viva. Elles m’ont aidée à me relever. Mon ventre était énorme. Et tout à coup, j’ai senti la vie revenir en moi. C’était comme si je reprenais conscience de mon sang qui circulait, de mes poumons qui respiraient, de mon cœur qui battait. J’étais en vie [CI, 48]. »
1- Simone Alizon, L’Exercice de vivre, op. cit., p. 158.
2- Le typhus est une maladie transmise par les poux. S’il n’est pas traité par antibiotique, son
taux de mortalité est de 60 %.
3- Maria Alonzo, dite Josée (1910-1943, matricule 31778), était infirmière à l’hôpital Tenon, à
Paris, et résistante communiste. Intrépide, elle rendait leurs coups aux kapos qui la frappaient.
4- Interview dans L’Express, février 1966.
5- Simone Alizon, L’Exercice de vivre, op. cit.
6- L’Histoire du convoi du 24 janvier 1943. Auschwitz-Birkenau, film documentaire de Claude-
Alice Peyrottes et Alain Cheraft, 2001.
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