Charlotte Delbo
Chapitre 15
LE MERCREDI 27 JANVIER, AU PETIT JOUR, les lourdes portes des wagons s’ouvrent sur un paysage de neige. Dans un froid glacial, les soldats aboient des ordres que peu comprennent. Sans ménagement, les femmes sont placées en rang de cinq et sommées de se mettre en route. Engourdies par les trois jours de transport, glissant dans la boue, portant leurs lourdes valises à bout de bras, elles marchent. Péniblement. À mi-chemin, elles croisent une cohorte de femmes vêtues de robes de coton rayées, déchirées de toute part. Elles sont maigres à faire peur et livides. Mais c’est leur odeur qui choque d’abord les arrivantes. « Ce qu’elles puent, elles pourraient au moins se laver », maugrée Lulu. « Dans huit jours, tu sentiras aussi mauvais et tu ne t’en apercevras même pas », lui répond Cécile, qui n’imagine pas à quel point elle a raison. Soudain, au détour de la route, apparaissent des barbelés, un mirador, des bâtiments. Près de l’entrée, un méchant piquet porte l’inscription « Vernichtungslager ». « Toi qui sais l’allemand, demande Cécile, qu’est-ce que ça veut dire ? » Ce mot-là, Charlotte ne le connaît pas. Mais elle devine : Lager, c’est camp, nichts, c’est rien, le néant. Ça doit vouloir dire « camp d’anéantissement ». « Eh bien, c’est gai ! » commente Cécile.
Pour l’historien spécialiste d’Auschwitz Tal Bruttmann, cette anecdote rapportée par Delbo dans Le Convoi n’est pas crédible : « C’est contraire à la façon de faire nazie. Jamais ils “n’annoncent la couleur”. Dans les camps de concentration, ce ne sont que des phrases absconses, comme le portail qui annonce “Le travail rend libre” ou les slogans de nécessité d’hygiène (Ein Loss, dein Tod – “Un poux, ta mort”), absurdes quand on connaît la réalité du camp. Et de l’autre côté, dans les centres de mise à mort, tout est fait pour cacher la réalité du lieu aux victimes : Treblinka, Sobibor, Belzec ont des orchestres qui jouent à l’arrivée, de fausses gares avec de faux horaires de train laissant penser qu’il s’agit d’un lieu de transit, la promesse d’une “douche”, autant de processus mis en place
pour maintenir les gens calmes le plus longtemps possible . » Son 1 hypothèse est que cette description pourrait n’être qu’une mise en scène littéraire pour annoncer l’horreur à venir.
*
Charlotte et ses compagnes arrivent ensuite à Birkenau, le deuxième camp du complexe, ouvert l’été précédent, à trois kilomètres d’Auschwitz I, pour accueillir les déportées femmes. À quelques mètres de l’entrée, alors qu’apparaissent les silhouettes de femmes SS dans leur
pèlerine noire, s’élève une 2 Marseillaise . C’est la petite Mounette , aux yeux si clairs et à la voix si juste, qui a entonné l’hymne français. Il est immédiatement repris en chœur, pour la seule et unique fois de l’histoire du camp. C’est donc en chantant que les deux cent trente femmes font leur entrée. Mança Svalbona, médecin slovaque déporté, les entend : « Un matin, à l’entrée du camp, paraissent trois cents nouvelles venues. De quel pays arrivent-elles ? Nous guettons attentivement. Soudain, notre respiration s’arrête, nos poings se serrent, nos yeux brillent : puissamment, au milieu de notre camp de mort, s’élève La Marseillaise, “Allons enfants de la patrie”… La main de ma voisine me serre la main ; nos lèvres tremblent, “Contre nous de la tyrannie”… Doucement, nos sangs se réveillent. Nous voulons mieux voir, mieux entendre, nous ouvrons les fenêtres des blocks. “Aux armes, citoyens”… Pour la première fois depuis longtemps, nous respirons profondément, avec un
goût de liberté . » 3
Dans cette aube qui n’en finit pas de se lever, dans l’obscurité des allées, bousculées plus que guidées par les gardiens, les Françaises découvrent Auschwitz. Partout, sur le sol, des cadavres qu’elles enjambent, des rats gros comme des chats qui courent entre des alignements de baraquements en brique, et une odeur épouvantable qui envahit tout et dont elles découvriront très vite que c’est celle qu’exhalent les fours crématoires où jour et nuit sont brûlés des corps. Poussées dans une baraque longue et étroite, elles patientent longtemps, assises sur leurs valises. Pelagia Lewinska, une détenue polonaise arrivée le même jour, se souviendra de ce groupe, « un certain nombre de Françaises, habillées avec soin, avec des figures d’intellectuelles et qui avaient l’air de voyageuses aisées, mais fatiguées par l’attente d’un train
en retard ». 4
À midi, des détenues distribuent des gamelles d’émail rouge dans lesquelles elles versent une soupe claire aux relents de merde. Beaucoup refusent de la manger. Elles y viendront. Même lorsqu’elles auront compris l’origine de l’odeur : « Tout le monde dans le camp avait la diarrhée. La nuit, sortir pour ses besoins, c’était s’exposer aux coups. De plus, les diarrhéiques n’avaient pas le temps de sortir du block. Les gamelles servaient de pot de chambre. Le lendemain, elles étaient sorties, rincées à l’eau sale, et empilées les unes sur les autres pour resservir [C, 12]. »
Après la soupe, des femmes SS entrent dans le block. L’une demande s’il y a une dentiste dans le groupe. Danielle Casanova s’avance. On l’emmène. Immédiatement tatouée – matricule 31655 – mais pas tondue, elle est conduite au Revier, l’infirmerie du camp, dans un petit coin réservé aux « soins dentaires ». Des soins, bien entendu, qui n’étaient pas destinés aux déportés mais à la hiérarchie, aux prisonnières privilégiées du camp, presque toutes des droit-commun allemandes, les chefs de block (les Blockovas), les kapos, les responsables de commandos (les
Kolonneführerin 5 ) . Parce que la dentiste vient de mourir, Danielle Casanova se retrouve propulsée à une place de choix : pas d’appel, pas de travail forcé, pas de coups. Elle passe ses journées dans une pièce tiédie par un poêle, porte des vêtements chauds et dort dans des draps propres. Mais, quand certaines auraient profité de cette situation pour tenter de survivre à l’abri, Casanova ne lâchera jamais ses camarades et elle leur sera d’une aide incommensurable.
Une fois Danielle partie, les SS font l’appel. Marie-Claude Vaillant-Couturier, désignée interprète, transmet les ordres. Chaque femme doit, dès qu’elle entend son nom, se déshabiller et mettre ses vêtements et ses bijoux dans sa valise. Charlotte abandonne son alliance et une bague en or avec opale que lui avait offerte Georges. Elle réussit en revanche – comment ? – à cacher sa montre. Toutes se rendent ensuite dans une autre pièce où des prisonnières les attendent pour leur tondre les cheveux et le pubis. L’opération terminée, elles sont frottées avec un chiffon imbibé de pétrole en guise de désinfectant. Elles passent ensuite à l’étuve. Dans la vapeur, elles se cherchent sur les gradins de bois. Nues, tondues, désemparées, elles ne se reconnaissent pas. Mais Charlotte entend la voix de Viva qui la hèle : « Viens ici, viens t’asseoir près de nous. » Puis c’est l’heure du tatouage sur l’avant-bras gauche. Toutes se voient attribuer un numéro commençant par 31 (pour 31000, le numéro de leur convoi), suivi des trois chiffres de leur enregistrement à
Romainville . Elles sont ensuite guidées jusqu’à une autre pièce 6
encombrée d’une montagne de vêtements. Une prisonnière leur jette une robe rayée, un foulard, une culotte, une veste… Tout est sale, taché de sang, de pus, de merde. Des poux courent dans les coutures. Les tissus sont humides, car ils sortent de la désinfection. Les chaussures font
l’objet d’un choix attentif. À Charlotte, Yvonne Blech explique : « Fais 7 bien attention aux chaussures. C’est ce qu’il y a de plus important. Elles peuvent être trop grandes, mais surtout elles ne doivent pas prendre l’eau. » Sage conseil. « Les godillots qu’elle a choisis pour elle et moi étaient en assez bon état. Pendant des mois, j’ai veillé sur mes godasses. Je les gardais sous ma tête la nuit pour qu’on ne me les vole pas. Aller à l’appel pieds nus, c’était la mort [C, 14]. »
Viennent enfin les dernières formalités. On distribue à chacune un triangle rouge portant un « F » en son centre et une aiguillée de fil pour le coudre à ses vêtements. Le triangle rouge signifie prisonnier politique, le « F » France. Les détenues plus anciennes essaient de les alerter sur leur sort :
— Combien êtes-vous ?
— Deux cent trente.
— Vous serez trente dans un mois. Nous sommes arrivées mille de Hollande en octobre, je suis la seule.
— Pourquoi ? Ils nous exécutent ?
— Non, mais l’appel tue tout le monde.
— L’appel ?
— Quatre heures debout, chaque matin, autant le soir, parfois toute la journée.
Mourir de rester debout ? Personne ne croit celle qui, c’est certain, doit avoir pour mission de leur laminer le moral. Ils vont voir, ces Boches, si elles ne tiennent pas quatre heures debout ! « Notre courage, commentera Charlotte, était fait d’une grande ignorance [C, 14]. » Il ne leur faudra pas longtemps pour se rendre compte que la prisonnière néerlandaise dit vrai. Dès le lendemain, 28 janvier, à 4 heures du matin, dans un froid mordant, elles comprennent. Dans leur robe de coton souvent déchirée, chaussées de godillots informes qui se gorgent de neige, elles comprennent.
« Alors nous fîmes l’épouvantable expérience de l’appel, raconte Poupette. La longue, l’interminable attente, au cours de laquelle nous sentions nos forces s’échapper de nos corps, inexorablement, à chaque seconde, en un goutte-à-goutte à rebours. Ô l’abominable sensation de sentir la vie glisser hors de soi, du plus profond des entrailles, sans rien pouvoir faire pour la retenir. Cette station interminable était si douloureuse que quand il nous fallait nous remettre à marcher, nos jambes étaient semblables à des blocs de marbre, tant elles étaient lourdes, rigides, muscles et nerfs engourdis, contractés. Nous ne sentions plus nos pieds glacés. Nos souliers, profondément enfoncés dans la neige ou dans la boue cauchemardesques qui nous suivaient partout, exigeaient un effort supplémentaire pour les en arracher. Faire un pas nous était souffrance. Pour ajouter à notre détresse physique, il y avait notre lutte toujours vaine contre l’autre supplice : le froid. Bien souvent accru par le vent glacial des Carpates qu’aucun obstacle, dans cette plaine immense,
ne venait détourner… Combien d’entre nous en moururent ? » 8
Dix. Dès les premiers jours. Pourtant, pendant deux semaines, à l’exception des appels, les Françaises sont exemptées de tout travail. Placées en quarantaine pour éviter les épidémies, elles ne sortent pas du block 14. La plupart sont en état de choc. Les autres tentent de les réconforter : après tout, elles sont ensemble. Certaines même continuent de se bercer de l’illusion que leur présence ici n’est qu’un affreux malentendu et qu’elles ne vont pas tarder à être déplacées. Pourtant, tous les matins, à 3 h 30, elles sont réveillées par les hurlements des kapos, voire les coups pour les plus récalcitrantes. Il faut alors quitter son grabat au plus vite, courir aux latrines, prendre sa place dans la file pour la distribution du « café » et rejoindre l’appel. Par rang de dix, pour faciliter le décompte. Pendant ce temps, les mortes de la nuit sont placées en tas devant les blocks pour être dénombrées, puis chargées, nues, sur des brancards de branches grossièrement assemblées, des brancards trop courts, portés par des prisonnières qui glissent, trébuchent, peinent. C’est dans le block 25 que l’on parque les mortes et les agonisantes, avant qu’elles ne disparaissent dans les fours crématoires. Les porteuses de brancards passent devant les femmes alignées, devant Charlotte : « Je les regarde passer et je me raidis. Tout à l’heure, je cédais à la mort. À chaque aube, la tentation. Quand passe la civière, je me raidis. Je veux mourir mais pas passer sur la petite civière. Pas passer sur la petite civière avec les jambes qui pendent et la tête qui pend, nue sous la couverture en loque. […] Je sais que toutes celles qui passent, passent pour moi. Que toutes celles qui meurent, meurent pour moi. Je les regarde passer et je dis non. Se laisser glisser dans la mort, ici, dans la neige. Laisse-toi glisser. Non, parce qu’il y a la petite civière [A, 109]. »
Durant la période de quarantaine, les Françaises regagnent leur block à la fin de l’appel. Là, pendant que les autres prisonnières rejoignent les commandos de travail à l’extérieur du camp, elles tentent de comprendre le fonctionnement du lieu où elles se trouvent et dont elles ignorent le nom. Le 3 février, elles sont emmenées à Auschwitz I, le camp des hommes, où se tient l’administration. Elles sont photographiées, fichées. Tout est écrit : nom, prénom, profession, taille, motif de l’arrestation… Et l’emplacement, vierge, de la date de la mort, avec la mention de la personne à prévenir. Charlotte note le nom d’Erminie et l’adresse du pavillon à Vigneux.
Il leur reste encore à apprendre les règles du camp et les hiérarchies qui les font respecter, ainsi que les rudiments d’allemand nécessaires pour survivre : comprendre son numéro quand il est prononcé, comprendre comment il faut se mettre en rang au moment de l’appel, savoir reconnaître les mots hurlés et auxquels il faut obéir. Sinon, c’est la mort.
Le 7 février , les SS organisent un appel général. Après celui du matin, 9
qui s’est étalé, comme tous les jours, de 4 heures à 8 heures, ils font sortir du camp, en colonnes, toutes les détenues, déjà transies de froid. Le thermomètre indique -18 °C. Enjambant les bosses formées par la neige, glissant sur le sol gelé, franchissant tant bien que mal les fossés, dans la pâle lueur de l’aube, quinze mille femmes sont rangées en carrés de dix par dix, au milieu d’un vaste champ situé en face de l’entrée du camp. Cent cinquante carrés de femmes sur le champ de neige, cent cinquante taches de gris sur le blanc. Sinistre damier. « La neige étincelle dans une lumière réfractée. Il n’y a pas de rayon, seulement de la lumière, une lumière pure et glaciaire où tout s’inscrit en arêtes coupantes. Le ciel est bleu, dur et glaciaire. On pense à des plantes prises dans la glace. […] Nous sommes prises dans un bloc de glace dure, coupante, aussi transparent qu’un bloc de cristal. […] Nous remuons nos pieds dans nos souliers, essayons de battre la semelle. Quinze mille femmes tapent du pied et cela ne fait aucun bruit. Le silence est solidifié en froid [A, 54]. » Les SS sont protégés par des couches de vêtements – capotes, passe-montagnes, écharpes, gants de laine. Même les chiens portent des
manteaux, marqués du double S. Le commandant du camp, Höss , est là, 10 sur son cheval, parcourant les carrés, rectifiant d’un coup de cravache l’alignement des quinze mille femmes. Qui restent debout. Sans boire. Sans manger. Les heures passent, les femmes tombent. Les cadavres sont retirés des rangs et empilés. Très vite, ils s’amoncellent. Dans le camp lui-même, les SS vident le block 25, l’antichambre des crématoires. Déjà mortes ou à peine vivantes, ses occupantes sont transportées en camion vers les chambres à gaz. Celles qui vivent encore tentent de crier. « Elles hurlent. Nous n’entendons rien. Nous regardons avec des yeux qui crient, qui ne croient pas. Elles hurlaient parce qu’elles savaient mais les cordes vocales s’étaient brisées dans leur gorge. Et nous, nous étions murées dans la glace, dans la lumière, dans le silence [A, 57]. »
Dix-sept heures, coup de sifflet. Ordre de rentrer. Des rangs de cinq se reforment. Soudain, une rumeur. Un avertissement est transmis depuis les premiers rangs : en arrivant à la porte, il faudra courir. Oui, courir. « De chaque côté de la porte et le long de la Lagerstrasse, en une double haie serrée, tout ce que le camp comptait de SS mâles et femelles, toutes les kapos, toutes les Polizeis, tout ce qui portait brassard de grade, tout cela était armé de cannes, de bâtons, de lanières, de ceinturons, de nerfs de bœuf et battait comme au fléau tout ce qui passait entre les deux haies. Éviter un coup de bâton, c’était tomber juste sous une lanière. Les coups pleuvaient sur les têtes, sur les nuques […]. Je ne sais pas si j’avais compris qu’il fallait courir parce qu’il y allait de la vie. Je courais. Et il ne venait à l’esprit d’aucune de nous de ne pas se conformer à l’absurde. Nous courions, nous courions [A, 62]. »
Une fois rentrées au block 14, les Françaises se regroupent. Essoufflées. Livides. Affolées – « Où est Viva ? Tu as vu Marie ? » –, puis soulagées au fur et à mesure qu’elles se retrouvent. Quand il semble que plus personne n’arrivera, elles se comptent. Quatorze manquent, dont Eugénia Beskine, dite Jeanne la Russe ; Sophie Brabander, déportée avec sa fille Hélène, dont elle avait tenu à couper elle-même les cheveux à leur arrivée, retirant les ciseaux des mains de la prisonnière chargée de cette tâche ; Marguerite Richier, qui avait soixante-trois ans ; Jakoba van der Lee, l’ex-femme du prince arabe ; Alice Viterbo, la cantatrice accidentée, que sa jambe de bois aurait dû sauver de la déportation… La Blockova demande à Marie-Claude de traduire un ordre : il faut retourner dehors, ramasser les femmes tombées pendant la course. Dans le groupe de Charlotte, c’est Cécile qui s’avance. Cécile la fonceuse, Cécile la forte. « Qui veux-tu qui y aille ? C’est toujours moi qui me mets dans ce genre
de truc. Mais il fallait savoir ce qui se passait . » À son retour, elle est 11 pâle comme un linge. Glacée. En larmes. Il lui a fallu ramasser les cadavres pour les emporter jusqu’au block 25, précédemment vidé. Certaines femmes étaient encore vivantes, elles s’accrochaient aux jambes de celles qui les tiraient tant bien que mal. Alice, Jakoba vont encore agoniser pendant des jours au 25. « Quand tu vois toutes ces femmes mortes ou celles qui vont mourir, tu sais que c’est toi, la prochaine fois. Quand tu les vois, c’est toi que tu vois. C’est toi demain ou après-demain, mais tu sais que c’est toi. Tu es là pour mourir. C’est sur toi que tu pleures. D’ailleurs, je n’ai plus pleuré après. J’étais dans un tel état d’horreur que je ne pouvais plus pleurer, je ne pouvais plus
hurler . » 12
Quelques jours après la « course », le 12 février, les Françaises sont déplacées dans le block 26. Ce dernier abrite un millier de femmes de toutes nationalités. L’endroit est bruyant, bondé, puant, glacial. Trente-six mètres de longueur, onze mètres de largeur, cinq mètres de hauteur. Ses rares fenêtres donnent directement sur le block 25, celui des laissées pour mortes, celui des à peine vivantes. La baraque est divisée en soixante compartiments, cloisonnés de bois ou maçonnés, chacun comptant trois niveaux de grabats sur lesquels doivent dormir huit détenues, tête-bêche. Charlotte, Lulu et Carmen Serre, Cécile Charua, Viva Daubeuf, Yvonne Blech, Mado Doiret et Germaine Pican restent ensemble. Les paillasses de l’étage inférieur, au niveau du sol, sont imprégnées de boue, d’urine, de diarrhée. Dans les étages supérieurs, il est impossible de s’asseoir. À Marie-Claude qui vient se plaindre de la promiscuité, Sténia, la Blockova slovaque, répond : « T’inquiète pas. Dans quelques jours ça ira mieux. » Effectivement. Aux appels impitoyables du matin succèdent désormais les commandos de travail. Par petits groupes, les détenus – hommes et femmes – partent travailler, onze heures durant. Auschwitz est un vaste et permanent chantier occupant plus de quarante kilomètres carrés, pour certains situés sur d’anciens villages. Il faut démolir des maisons, déplacer des pierres, construire des blocks, assécher les marais, construire la voie de chemin de fer. Tous travaux qui ont une seule utilité : affaiblir, tuer à la tâche.
Les mois d’hiver, dans les maisons détruites, ce sont les pierres qu’on déplace, les troncs de bois qu’on transporte, les mains gourdes et glacées qui saignent d’engelures. Avec le dégel, il faut creuser les tranchées à la pioche. Puis, au printemps, commencent les travaux aux marais, redevenus praticables. La plaine entière n’est que marais, boue glacée, boue puante. Une bêche à la main, chaque détenue s’enfonce dans la brume. Il faut pelleter la boue et la jeter sur une sorte de civière, souvent faite d’une vieille planche, que des prisonnières portent, difficilement, et qu’elles vont vider, quelques mètres plus loin, sur des tas qui s’élèvent de plus en plus haut. Courbées en deux, de l’eau jusqu’aux genoux, voire jusqu’à la taille, elles pellettent. Sans boire. Sans manger. Sans s’arrêter. À la moindre faiblesse, au moindre vacillement, les kapos frappent. Et puis, au fur et à mesure que les marais sont asséchés, l’espace découvert est fertilisé. Un sac attaché sur le ventre, des détenues jettent au sol de la poussière d’os humains, ramassée aux portes des fours crématoires. On entend les hurlements, les cris de souffrance, les aboiements des chiens. Et quand vient l’heure du retour, vers 17 heures, il faut encore ramener au camp les mortes du jour. Carmen, Lulu et Charlotte, un peu plus grandes que la moyenne, sont souvent réquisitionnées pour cette tâche. Sur les reins brisés par le travail de la journée, un corps, même s’il ne pèse plus rien, est terriblement lourd. Cinq, six, sept kilomètres. La tête vide, sans une pensée, si ce n’est de ne pas rompre les rangs. Ne pas tomber. Ne pas tomber. Ne pas tomber.
Et puis l’odeur du camp, celle de la chair qui brûle, celle des crématoires aux flammes visibles, dans la nuit qui vient. « Au début, raconte Cécile, cela t’épouvante, tu penses à tous ces gens qui sont en train de brûler, mais comme tu vas travailler à six ou sept kilomètres de là, quand tu rentres, tu es crevée et les odeurs, tu les sens à une certaine distance, pas tellement loin du camp, à la fin tu te dis : “On n’est plus qu’à deux kilomètres.” Tu commences à respirer, tu es soulagée, il n’y a plus que deux kilomètres à faire. L’odeur devient un repère. Cette odeur n’est plus une odeur, c’est une borne qui signifie que tu es encore vivante. Tu ne t’apitoies plus sur les cadavres qui brûlent. Au début c’est terrible, mais après, tu sais que tu vas en crever. Tu as encore tant de kilomètres à faire, demain tu en feras autant. Tant que tu es vivante, on te fera faire ces kilomètres dans la neige, dans la boue. Quand tu es crevée, quand tu sens cette odeur, tu ne penses pas aux morts qui sont là. Tu penses aux kilomètres que tu as encore à faire. Tu es toujours dans les plaines où il y a des arbres abattus, des maisons détruites, tu déplaces des pierres. Comme tu n’es jamais au même endroit, cette odeur devient un repère. Tu ne peux pas t’empêcher de voir, dans cette odeur, un repère, un
soulagement . » 13
Puis il y a le retour, les portes franchies devant les SS prêtes à cogner à la moindre faiblesse. « La tête haute ou les pieds devant », répète Viva. Et puis l’appel. À nouveau. Plus rapide que celui du matin. Deux heures, s’il n’y a pas d’erreur dans le décompte. Les mortes du jour portées par leurs camarades sur la route du retour. Et celles qui tombent alors, épuisées. Qui sortent du rang, au-devant des coups ou des mâchoires des chiens ; qui d’elles-mêmes se rendent au block 25 pour y attendre la fin du calvaire. Tout plutôt qu’une autre journée comme celle qui vient de finir.
Quand Charlotte vacille, Viva est là. « Quand je reviens à moi, c’est au choc des gifles que m’applique Viva sur les joues, de toute sa force, en serrant la bouche, en détournant les yeux. Viva est forte. Elle ne s’évanouit pas à l’appel. Moi, tous les matins. C’est un moment de bonheur indicible, Viva ne devra jamais le savoir. Elle dit et dit encore mon nom qui m’arrive du fond du vide – c’est la voix de ma mère que j’entends. La voix se fait dure : “Du cran. Debout.” Et je sens que je tiens après Viva autant que l’enfant après sa mère. Je suis suspendue à elle qui m’a retenue de tomber dans la boue, dans la neige d’où on ne se relève pas. Et il me faut lutter pour choisir entre cette conscience qui est souffrance et cet abandon qui était bonheur, et je choisis parce que Viva me dit “Du cran. Debout”. Viva, qui a quitté sa voix dure, et demande : “Tu es mieux ?” et sa voix est si réconfortante de tendresse que je réponds : “Oui, Viva, je vais mieux” [A, 106]. »
Après l’appel, retour au sordide block 26. Avant que chacune ne retrouve sa couche pouilleuse, la maigre distribution journalière – deux cents grammes de pain, un demi-litre de soupe et quelques grammes de margarine ou une rondelle de saucisson. Ensuite, le sommeil. Troublé. Par les mauvais rêves, par les gémissements des malades, par les bousculades de celles qui tentent de sortir pour soulager leur dysenterie, par les grognements des kapos qui sortent les mortes, par les hurlements venant de l’extérieur, par les lumières des miradors. Mais rien n’est pire que le réveil, à 3 h 30 du matin, avec un nouvel appel, une autre journée.
1- Entretien avec les auteurs.
2- Raymonde Salez, dite Mounette (1919-1943, matricule 31645).
3- Mança Svalbona, Le Patriote résistant, citée dans le livre hommage à Laure Gatet réalisé par
le lycée Laure-Gatet de Périgueux, p. 28 : http://www.lauregatet.fr/laure/convoi.htm.
4- Pelagia Lewinska, Vingt mois à Auschwitz, Nagel, 1945.
5- Ces différents postes étaient confiés à des prisonniers de droit commun, parfois polonais ou
tchèques, souvent les plus violents ou les plus serviles.
6- Auschwitz est le seul camp où les SS procédèrent par tatouage. Le taux de mortalité était
tellement élevé que c’était la seule façon sûre de pouvoir identifier un cadavre.
7- Yvonne Blech (1907-1943, matricule inconnu).
8- Simone Alizon, L’Exercice de vivre, op. cit., p. 124.
9- Difficile de retrouver la date exacte de ce que les rescapées du convoi des 31000 nommeront
« le jour de la Course ». Charlotte parle du 10 février. Marie-Claude Vaillant-Couturier, dans sa déposition au procès de Nuremberg, évoquera le 5. Quant à l’ouvrage de référence de Teresa Swiebocka et Franciszek Piper, Auschwitz, camp de concentration et d’extermination, rédigé à partir des archives du camp, il donne la date du 7 février. C’est cette dernière que nous avons privilégiée.
10- Rudolf Höss a été le zélé commandant du camp d’Auschwitz à partir de mai 1940 jusqu’en
décembre 1943, puis de mai à septembre 1944. Après la capitulation allemande, il tente de fuir mais est arrêté le 11 mars 1946. Il sera jugé à Nuremberg et pendu, à Auschwitz, le 16 avril 1947.
11- Cécile, une 31000…, op. cit., p. 40.
12- Ibid.
13- Cécile, une 31000…, op. cit., p. 34.
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