Charlotte Delbo
Chapitre 16
C’est le jour.
Le marais pâlit d’une clarté nébuleuse et froide avec les rais jaunes du soleil qui percent la brume.
Le marais redevient liquide sous le soleil qui a dissipé maintenant tout le brouillard.
C’est le jour tout à fait.
C’est le jour sur le marais où brillent de grands roseaux dorés.
C’est le jour sur le marais où s’épuisent des insectes aux yeux d’épouvante.
La bêche est de plus en plus lourde.
Les porteuses portent la trague de plus en plus bas.
C’est le jour sur le marais où meurent des insectes à forme humaine.
La trague devient impossible à soulever.
C’est le jour pour jusqu’à la fin du jour.
La faim. La fièvre. La soif.
C’est le jour pour jusqu’au soir.
Les reins sont un bloc de douleurs.
C’est le jour pour jusqu’à la nuit.
Les mains glacées, les pieds glacés.
C’est le jour sur le marais où le soleil fait étinceler au loin des formes d’arbre dans leur suaire de givre.
C’est le jour pour toute une éternité [A, 79].
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