Charlotte Delbo
Chapitre 19
AVEC LE PRINTEMPS, les appels comme les commandos de travail se font moins pénibles. Le corps n’est plus engoncé dans un linceul de glace. La pluie, la boue ont disparu et les détenues ne vivent pas constamment dans des vêtements humides, les pieds trempés. Mieux, à l’insu des surveillants, quand un ruisseau se présente, elles peuvent se laver. Les SS et les kapos ne sont pas moins féroces. Mais il est plus facile de les voir arriver de loin et les jeunes femmes peuvent plus aisément simuler le travail. Elles parlent. Jamais de choses intimes. Selon une règle tacite, on n’évoque ni la famille, ni les enfants, encore moins les amours. Mais toujours l’avenir. De ce que chacune fera une fois rentrée. C’est sûr, Charlotte ira en Grèce. Ces femmes affamées sont insatiables quand elles parlent de ce qu’elles ont mangé, ce qu’elles mangeront. « Viva et Charlotte, pendant un mois, sur le chemin qui nous menait aux travaux le matin, nous racontaient comment elles allaient ouvrir un salon de thé-librairie, place du Palais-Royal. Pendant un mois, on était presque contentes de partir travailler pour découvrir ce qu’elles allaient faire dans ce salon. Un jour elles ont parlé des livres, un autre de qui tiendrait la caisse, puis quelles pâtisseries allaient être servies, les peintures qu’elles mettraient au mur, les uniformes des serveuses… Tout le monde
participait et posait des questions . » 1
Mais que les autres s’éloignent, que leur présence s’estompe, et c’est l’envie de vivre qui fuit. Un matin, Charlotte, Cécile et Lulu sont détachées du commando pour creuser un fossé, à l’écart. La matinée à pelleter, loin des coups et des cris. Elles racontent. Imaginent la libération du camp. Ce que cela fera de ne pas être réveillée par l’appel, un matin, et de sortir du block dans un camp vidé de ses SS. Le soleil chauffe leurs épaules fatiguées. Soudain, un kapo survient et demande à Cécile et Lulu de rejoindre le groupe. Une seule suffit pour terminer le travail ici. « Elles s’en vont et me font au revoir, à regret. Elles connaissent l’appréhension qu’a chacune d’être séparée des autres, d’être seule. Je reste seule au fond de ce fossé et je suis prise de désespoir. La présence des autres, leurs paroles faisaient possible le retour. Elles s’en vont et j’ai peur. Je ne crois pas au retour quand je suis seule. Avec elles, puisqu’elles semblent y croire si fort, j’y crois aussi. Dès qu’elles me quittent, j’ai peur. » Quelques heures plus tard, Charlotte rejoint le groupe et cherche ses amies des yeux. Lulu et Viva lui font signe de les rejoindre. Elles s’inquiètent :
— Qu’est-ce que tu as, tu es malade ?
— Non, je ne suis pas malade. Je n’en peux plus. Aujourd’hui, je n’en peux plus.
— Ce n’est rien, ça va passer.
— Non, Lulu, ça ne va pas passer. Je te dis que je n’en peux plus.
Lulu n’a rien à répondre. C’est la première fois qu’elle entend Charlotte, la forte Charlotte, la solide Charlotte, parler ainsi. « Elle me sourit. Sa main effleure la mienne pour me réconforter. “Mets-toi derrière moi qu’on ne te voie pas. Tu pourras pleurer.” Je ne voulais pas pleurer mais les larmes affleurent, coulent sur mes joues. Je les laisse couler. » Lulu continue de travailler. De temps en temps, elle se retourne et, d’un geste de la main, essuie les larmes de Charlotte. Jusqu’à ce qu’elle impose : « “C’est tout maintenant. Viens travailler.” Avec tant de bonté que je n’ai pas eu honte d’avoir pleuré. C’est comme si j’avais pleuré sur la poitrine de ma mère [A, 162]. »
Depuis le début, il est clair aux yeux de toutes que leur survie repose sur la solidarité et sur leur aptitude à s’adapter et à s’organiser. Elles comprennent désormais suffisamment de cet allemand abâtardi des camps pour obéir rapidement aux ordres. Elles ont appris à racler le fond des marmites de soupe pour y recueillir un peu de viande ou de légumes.
Elles ont pris contact avec celles du « Canada » qui, en échange d’un 2 morceau de pain et au péril de leur vie, peuvent voler qui une paire de chaussures, qui un peigne, qui une aiguille…
*
Même au tréfonds de leur détresse, toutes savent que, chez les sous-humains des camps de concentration allemands, dont elles font désormais partie, il existe un sort pire que le leur : celui des Juifs. De la fenêtre de leur block, elles voient chaque jour arriver des convois de milliers de
Juifs promis à la mort . 3 Aucun de nous ne reviendra s’ouvre sur un long poème les décrivant : « Il y a ceux qui viennent de Varsovie avec de grands châles et des baluchons noués, il y a ceux qui viennent de Zagreb, les femmes avec des mouchoirs sur la tête, il y a ceux qui viennent du Danube avec des tricots faits à la veillée dans des laines multicolores, il y a ceux qui viennent de Grèce, ils ont emporté des olives et du rahat loukoum, il y a ceux qui viennent de Monte-Carlo, ils étaient au casino, ils sont en frac avec un plastron que le voyage a tout cassé, il y a des mariés qui sortaient de la synagogue avec la mariée en blanc et en voile toute fripée d’avoir couché à même le plancher du wagon. […] Il y a les fillettes d’un pensionnat avec leurs jupes plissées toutes pareilles […], il y a les vieilles gens qui recevaient des nouvelles des enfants en Amérique […], il y a les intellectuels […]. Il y a tous les ouvriers fourreurs des grandes villes et tous les tailleurs pour hommes et pour dames […], il y a une mère qui calotte son enfant de cinq ans peut-être parce qu’il ne veut pas lui donner la main et qu’elle veut qu’il reste tranquille à côté d’elle […], il y a une petite fille qui tient sa poupée sur son cœur, on asphyxie aussi les poupées [CI, 15]. »
Dès la première quinzaine de mars, un énorme convoi déporte quarante-cinq mille Juifs venus de Salonique. Trente-neuf mille périssent dans les chambres à gaz dès leur arrivée. Parmi ceux qui ne sont pas sélectionnés pour une mort immédiate – les plus jeunes, les plus forts –, les hommes rejoignent le camp d’Auschwitz I, les femmes restent à Birkenau pour y subir un sort semblable à celui des politiques – appel, travaux forcés, faim, maladie, froid, coups –, à quelques nuances près. Des nuances qui font la différence, comme Delbo ne manque pas une occasion de le rappeler. Ainsi, les politiques vivent dans des blocks en brique, les Juives dans des blocks en bois. Quand il fait - 15 °C, cela peut changer beaucoup. Là où les politiques sont environ huit cents par block, les Juives sont mille cinq cents. Nombreuses sont celles qui ne peuvent pas s’étendre la nuit. Mais, surtout, les Juives vivent dans la terreur de la sélection, incessante, imprévisible, impitoyable. À tout moment, sans
prévenir, elles peuvent être envoyées à la chambre à gaz . Campant une 4 rencontre avec une Juive française, Delbo écrit :
« — Oh, nos chances sont égales, va…
» — Pour nous, il n’y a pas d’espoir.
» Et sa main qui fait un geste et son geste évoque la fumée qui monte.
» — Il faut lutter de tout son courage.
» — Pourquoi ? pourquoi lutter puisque nous devons toutes…
» Le geste de sa main s’achève. La fumée qui monte [A, 27]. »
Cette précarité du destin, Charlotte et ses compagnes y sont particulièrement sensibles. « Les commandos de Juives rentrent à leur tour. Elles ont deux mortes ce soir. Elles sont défigurées par l’effort. Nous les plaignons. Nous les plaignons jusqu’aux sanglots [A, 135]. »
Entre déportées politiques et Juives, l’entraide existe. Poupette, Charlotte et beaucoup d’autres en témoigneront, comme Ida Grinspan, jeune Juive déportée à quatorze ans. Pourtant, au milieu de l’horreur subsistent également des relents d’antisémitisme chez certaines détenues. Marceline Loridan et Simone Veil, toutes deux déportées adolescentes à Auschwitz, racontent le même événement : alors qu’elles entendent parler français derrière la porte d’un block, elles la poussent et s’entendent chasser aux cris de : « Sales Juives. » « C’était celui des
Françaises résistantes communistes », dira Marceline Loridan. 5 Interpellant des rescapées des années plus tard, elle s’entend répondre par Marie-Claude Vaillant-Couturier, « mal à l’aise » : « Cela devait être des détenues de droit commun. » Peut-être. Peut-être pas. Cet épisode se situant au printemps 1944, il pouvait très bien s’agir de quelques-unes des rares Françaises restant du convoi des 31000, alors enfermées en quarantaine. À cette époque, Charlotte avait déjà été transférée à Ravensbrück.
1- Lulu Thévenin dans le documentaire L’Histoire du convoi du 24 janvier 1943, op. cit.
2- Le « Canada » était l’entrepôt où les détenues vidaient les valises et triaient les vêtements des
convois.
3- Ce n’est qu’en 1944 qu’une rampe fut construite pour rapprocher les trains du camp.
Jusqu’alors, les convois s’arrêtaient avant le camp et les prisonniers devaient marcher. Ou bien on les faisait monter dans des camions qui, eux, allaient directement aux chambres à gaz.
4- Si l’on considère que 1,1 million de déportés ont été tués à Auschwitz (sur 1,3 million de
déportés au total), 960 000 était juifs, soit 85 % de la totalité des déportés et 90 % des victimes. (Source : musée d’Auschwitz.)
5- Marceline Loridan, Ma vie balagan, Robert Laffont, 2008, p. 113.
OceanofPDF.com