Charlotte Delbo
Chapitre 11
LE 24 AOÛT, CHARLOTTE ET LES AUTRES DÉTENUES sont transférées au fort de Romainville. Situé sur la commune des Lilas, à quelques kilomètres de Paris, il occupe vingt-cinq hectares de terrains militaires, sur une hauteur dominant la capitale. Avant guerre, il n’était pas rare que les Parisiens viennent pique-niquer aux alentours. Depuis qu’il a été réquisitionné par l’armée allemande et transformé en geôle, ce sont les familles de prisonniers qui s’installent dans les prés, espérant être aperçues de leurs enfermés. Lorsqu’elle descend du bus qui l’a conduite ici, Charlotte voit d’abord le mirador que les Allemands ont édifié. Des sentinelles armées se tiennent devant les portes. En rang par deux, les prisonnières pénètrent dans une première cour où se trouve la Kommandantur du fort. Puis, par un petit chemin en dénivelée, elles en rejoignent une seconde, beaucoup plus vaste. Là, deux bâtiments se font face. Au fond de la cour, quelques restes d’écurie servent de cellules d’isolement. C’est là que les fusillés passent leur dernière nuit, avant le départ pour le mont Valérien.
Comme à chaque étape, les femmes sont photographiées, enregistrées. Elles doivent abandonner l’argent qu’elles ont sur elles. Un numéro d’identification leur est fourni. Charlotte hérite du n 661. Elle est loin de o penser que cette identification la poursuivra jusqu’à Auschwitz et que c’est ce numéro qui, six mois plus tard, sera tatoué sur son bras gauche. Ni papier d’identité, ni argent, mais chacune a le droit de conserver ses vêtements. Mieux, une carte par semaine, fournie par l’administration, peut être envoyée aux proches. Charlotte s’empresse de prévenir Odette. À charge pour elle de rassurer sa mère : elle va bien. Après la Santé et ses conditions de vie si pénibles, Romainville ressemble à un vaste champ de foire. « Il règne dans ce camp une telle pagaille que, chaque semaine, les règlements changent, ce qui fait qu’ils ne sont jamais appliqués. Quand
on me reparlera de l’organisation allemande, je rigolerai », écrit Marie-1 Claude Vaillant-Couturier à ses parents. Les portes sont ouvertes toute la journée et la circulation est libre. On peut descendre au rez-de-chaussée, où se trouvent les toilettes, ou prendre l’air dans la cour. Le premier matin, lorsqu’une des compagnes de Charlotte demande à une détenue plus ancienne à quelle heure est servie la soupe, celle-ci lui rit au nez : « Si tu veux de la soupe, tu n’as qu’à aller la chercher toi-même. » Pour pallier la faiblesse des effectifs allemands – guère plus de vingt soldats pour plusieurs centaines de détenus –, un système d’autogestion des internés s’est mis en place. Ce sont les prisonniers qui sont chargés d’un certain nombre de tâches : propreté des lieux et des gamelles, distribution du courrier, transport du charbon ou de la nourriture. Les hommes et les femmes sont séparés, de part et d’autre d’un vaste escalier central. Mais on peut se voir, se croiser, y compris dans la cour, qu’un simple grillage divise en deux parties.
Charlotte se retrouve dans une vaste pièce où s’alignent deux rangées de lits à étage. Entre elles, une longue table et des bancs. Au fond, un poêle, à peine suffisant pour réchauffer l’espace pendant l’hiver. Et deux baquets à couvercle qui font office de tinettes, vidés tous les jours. Chaque matin, au réveil, descente aux toilettes. Murs grisâtres, latrines dans le fond, rangée de robinets d’eau froide. Au retour dans la cellule, appel, deux par deux, au pied des lits. Puis l’équipe « petit déjeuner » se rend aux cuisines pour rapporter le « café », un bidon d’eau brunâtre. Ici, comme à la Santé, les prisonnières ont faim. Midi et soir, dans la cellule de Charlotte, les quarante-six codétenues disposent d’un bol de soupe claire, de deux cents grammes de pain et de dix grammes de matière grasse. « Nous avons faim, faim, faim. Non plus des crampes d’estomac mais la sensation de perdre toutes ses forces dans l’heure qui précède la
soupe . » Les détenues chargées d’aller chercher la soupe profitent 2
souvent d’un moment d’inattention des gardiens pour fouiller dans les poubelles et récupérer quelques épluchures, quelques trognons de chou pour améliorer l’ordinaire.
Fin octobre, Danielle et Marie-Claude organisent, comme à la Santé, une « manifestation ». Aux barreaux de la cellule, les femmes hurlent leur faim en direction du monde extérieur. Le commandant SS Bickenbach tente de les intimider, puis se résout à interroger Marie-Claude, qui parle parfaitement allemand. Elle le convie à venir vérifier, à l’heure du déjeuner, l’état de ce qui leur est servi. Étrangement, Bickenbach obtempère. Le lendemain, il plonge une longue cuillère dans le chaudron de soupe et racle soigneusement le fond. Lorsqu’elle ressort, elle est vide : pas une pomme de terre, pas un haricot… Sans un mot, il quitte la chambrée. Mais, peu de temps après, l’autorisation de recevoir des colis est accordée. Deux fois par semaine, ceux-ci sont déposés au fort par les familles ou transmis par la Croix-Rouge. Dans le vaste système communautaire mis en place dans la cellule de Charlotte, il est décidé qu’ils seront mis en commun et serviront à nourrir tout le monde. Le poêle permet alors de faire chauffer dans de vastes gamelles une soupe un peu améliorée.
Après avoir été séparées les unes des autres pendant quatre mois à la Santé, les femmes se retrouvent avec beaucoup de joie à Romainville. Elles se touchent, s’embrassent, se parlent, se questionnent sans fin. C’est entre ces murs que Charlotte va nouer des amitiés fidèles. Ainsi Cécile
Borras . Chaque matin, en descendant aux toilettes, elle croise cette drôle 3
de petite femme de vingt-sept ans, à la langue aussi pendue que son caractère est trempé. Membre des FTP (les Francs-tireurs et partisans), elle est l’une des intermédiaires entre les imprimeries du Parti et les distributeurs. Elle a arpenté la capitale sur son vélo, des tracts plein son sac, ou à pied, transportant des valises remplies de pages de caractères de plomb pour l’imprimerie. « Mon premier souvenir d’elle, c’est au fort de Romainville. Charlotte était dans une autre cellule, celle des filles qui venaient de la Santé. Nous avions des tours pour aller aux toilettes et automatiquement, nous nous croisions toujours. Charlotte était une fille qui marchait très droite, la tête en arrière, le menton levé. Elle portait une cape bleu marine et parfois une toque en fourrure qui lui avait été offerte par Jouvet. Elle était maquillée, elle avait toujours sa poudre et son rouge à lèvres. On aurait dit qu’elle se donnait des airs. Je lui ai dit bonjour une fois, deux fois, elle n’a jamais répondu. La troisième fois, je lui ai dit “Bonjour Madâââme” et elle a éclaté de rire. Elle avait un beau rire,
Charlotte, on aurait dit des perles qui tombaient . » 4
Cécile a trois « copines de réseau » dont elle est inséparable : Lulu,
Carmen et Viva . Carmen Serre (Jeanne de son vrai prénom), vingt-5
trois ans, et Lucienne, dite Lulu (Thévenin de son nom d’épouse), vingt-cinq ans, sont sœurs. Pendant toute la guerre, elles tairont leur parenté aux autorités françaises et allemandes, n’ignorant pas combien ce lien peut être prétexte à chantage s’il est su. Carmen et Lulu ont grandi à Marseille, mais c’est à Paris qu’elles se rendent pour participer à la résistance communiste. La première est chargée des relations avec les imprimeurs – réseau au sein duquel elle a rencontré Cécile Borras –, la seconde livre des armes. Elles ont été arrêtées le même jour, le 19 juin 1942. Elles sont drôles, courageuses. Et elles ne se quittent jamais.
À la gouaille toute parisienne de Cécile et à la faconde provençale des sœurs Serre s’ajoute le caractère volcanique de l’Italienne Viva. Vittoria Nenni, vingt-sept ans, est la fille du leader socialiste italien Pietro Nenni. Elle a fui l’Italie avec toute sa famille et, à l’âge de treize ans, a découvert la France. Son mari, Henri Daubeuf, est militant communiste et imprimeur. Il est en première ligne sur les listes des brigades spéciales, qui l’arrêtent le 18 juin 1942. Viva échappe à la rafle, mais sa présence trop insistante à la préfecture de police, où elle harcèle les fonctionnaires afin d’avoir des nouvelles de son mari, la fait soupçonner et arrêter à son tour. Henri Daubeuf tombera, fusillé, au mont Valérien, le 11 août 1942. Viva, elle, est transférée à Romainville, où les autorités allemandes lui proposent de lui retirer sa nationalité française et de la renvoyer en Italie. Par fidélité à l’égard de son mari, de ses compagnes et de ses convictions, elle refuse.
Avec ces trois jeunes femmes, Charlotte va réapprendre à rire. À vivre. « Cela aussi c’était l’oubli – des amitiés nouvelles et des distractions obligées avec une espèce de goût de vivre qui s’emparait de moi, repoussait dans un lointain presque imaginaire tout mon passé, tout ce qui avait été moi disant adieu à Georges. Une autre vie avait commencé, avec d’autres souvenirs [Sp, 25]. »
Les toilettes sont mixtes. Cela permet aux hommes et aux femmes de communiquer au moyen de petits papiers glissés dans les interstices des murs. Le courrier, souvent codé pour échapper à la censure (« J’ai une
dent contre Anastasie », se plaint Odette dans une lettre à Charlotte), 6
permet d’échanger des nouvelles et des informations en provenance du front. Tout circule très vite. Danielle Casanova et Marie-Claude Vaillant-Couturier arrivent même à organiser un journal clandestin : Le Patriote de Romainville. Écrit au bleu de méthylène sur des papiers d’emballage de la Croix-Rouge, il circule dans les chambres et finit brûlé dans les poêles une fois lu. « Tu penses bien que notre sens de l’organisation ne
perd pas ses droits, même et surtout ici », écrit le résistant communiste 7 Octave Rabaté à sa femme.
Formées à la dure règle du PCF clandestin, habituées à l’obéissance et à la discipline, soumises au charisme incroyable d’une Danielle Casanova naturellement douée pour l’animation de groupe, les détenues vont rapidement mettre en place un emploi du temps collectif. D’abord pour ne pas périr d’ennui ou ressasser, ensuite pour tirer parti de l’enfermement et enrichir leurs connaissances. Elles ne sont pas des victimes, elles paient pour des actions, des risques qu’elles ont accepté de prendre et dont elles savaient qu’ils pouvaient les mener à la mort, à la torture, à l’emprisonnement. Et ce ne sont pas ces murs de pierre qui vont les abattre. Très vite, des « cours » sont instaurés, permettant de véritables échanges de savoirs. Viva Nenni donne des leçons d’italien, Marie-Claude d’histoire politique, Maï de philosophie, Charlotte de théâtre… On échange des cours de maths contre des cours de couture, des exercices d’anglais contre des recettes de cuisine.
Les deux sœurs Marie et Simone Alizon comptent non seulement 8 parmi les non-communistes, mais aussi parmi les plus jeunes : elles ont dix-sept et vingt ans. Elles découvrent avec stupeur la hiérarchie qui s’est installée, l’organisation structurée, la discipline sans faille, la cohésion peu commune. « Un bon nombre de ces femmes étaient des scientifiques et des intellectuelles de haut niveau, avec une inébranlable foi dans leur idéal. Elles étaient une partie de l’élite féminine du parti communiste. Il nous fallut du temps pour découvrir ce milieu nouveau et incompréhensible pour nous. Nous étions tombées sur une autre planète. Nous qui ignorions tout des partis politiques, nous étions arrivées au milieu d’un des plus intenses foyers d’activité intellectuelle
communiste », racontera Simone, dite Poupette. Pour les deux jeunes 9
filles, adoptées par le groupe après avoir été soigneusement sondées à propos de leur action dans la Résistance et de leurs convictions antinazies, le séjour à Romainville s’apparente à une université de la
vie . 10
Charlotte, secondée par Maï Politzer, a dans un premier temps voulu donner des cours de gym. Mais la faiblesse des corps, soumis à des mois de privations, leur fait vite abandonner ce projet. Lors des cours de théâtre que Charlotte organise ensuite, elle remarque vite que beaucoup de ses compagnes en sont familières, notamment les Parisiennes. Elle repère celles qui connaissent parfaitement le répertoire, celles qui ont un joli et inattendu don d’actrice, celles qui savent chanter. Elle n’a jamais monté de pièce elle-même, mais elle a passé tellement de temps à observer Jouvet le faire qu’elle décide d’organiser des « après-midi artistiques ». Tous les dimanches après le déjeuner, on travaille des extraits de grands classiques, des saynètes de l’histoire de France, on déclame des poèmes devant les prisonniers, hommes et femmes, et souvent devant les Allemands de garde. Les couturières se transforment en costumières et font des merveilles avec des vêtements retaillés, des bouts de tissu et du papier. Les décors sont faits de bric et de broc, mais les répétitions sont intenses. C’est ainsi que Danielle Casanova se retrouve (évidemment !) en Jeanne d’Arc, surveillée par un anachronique soldat allemand interprété par Marie-Claude Vaillant-Couturier. Rires garantis dans le public. Pour entendre ce rire monter des rangs des hommes, les femmes sont prêtes à tout. À s’enlaidir, à se ridiculiser. Leur semaine est occupée par une seule question : « Que va-t-on faire pour distraire “les hommes”, dimanche ? » L’acte de bravoure de Charlotte consiste à monter Le Jeu de l’amour et du hasard. La jeune étudiante en
philosophie de dix-neuf ans Yvonne Picard campe une Sylvia tout en 11 émotion.
Si les jours se sont faits plus légers pour les femmes, à Romainville on continue de tuer les hommes. Madavin Mouchilotte, l’ami de Gisèle Mollet, arrêté dans le cadre de l’affaire Pican, proche de Georges Dudach. Noël, le mari de Simone David. Marcel, le mari de Camille Champion. Lucien Dorland, le compagnon de Lucienne « Betty » Langlois… Dix-sept noms, dix-sept femmes qui, comme Charlotte cinq mois plus tôt, sont appelées pour venir dire adieu à l’homme qu’elles aiment. « Nous les entendons qui reviennent. Le sous-officier les fait rentrer et c’est quand il a eu reverrouillé la porte que le raidissement et la résolution sur le visage se sont évanouis. Leurs visages apparaissent soudain déshabillés de toute expression ou de toute convention, dans cette nudité que donne un subit éclairage ou une atroce vérité [CI, 16]. » Très vite, cependant, les représentations théâtrales reprennent : « Pour les hommes, les femmes chantaient et dansaient, elles jouaient l’insouciance et la gaîté. C’était un jeu déchirant. Mais l’animation qu’il suscitait parvenait quelquefois à faire croire, même à celles qui savaient le mieux, combien tout cela était dérisoire [CI, 12]. »
Une autre pièce, On ne badine pas avec l’amour, est programmée. Poupette est aux anges : Charlotte lui a confié le rôle de la jeune Camille. Mais, le 18 janvier 1943, deux cent vingt-deux détenues sont réunies dans la cour. Le SS Bickenbach leur demande de renvoyer, par colis, leurs affaires à leurs proches. Elles ne doivent conserver qu’une valise et des vêtements chauds. Les femmes comprennent que le départ pour l’Allemagne est proche. Les plus assurées calment celles qui pleurent et paniquent : on les envoie sans doute dans un camp de travail. Elles ont repris des forces depuis la Santé, elles sont jeunes et vaillantes, elles survivront.
Le soir du 21, Charlotte est appelée pour le départ avec quatre-vingt-dix-neuf autres femmes. Dans sa valise, un nécessaire de toilette, une cape, deux couvertures, un costume de ski (!) et de la lingerie. Sur elle,
un manteau de ragondin, deux pulls, une jupe de laine . Elles passent la 12 nuit dans les casemates de la cour. Des soldats allemands remettent à chacune d’entre elles l’argent qui lui a été confisqué à l’arrivée et lui font signer un reçu. Le lendemain matin, elles sont embarquées dans des cars, direction Compiègne. Elles passent deux jours au camp de Royallieu, camp de transit avant la déportation en Allemagne, où elles sont rejointes par les cent vingt-deux restantes, le 23 janvier, ainsi que par huit autres résistantes – sept transférées directement de Fresnes, une du dépôt de la préfecture de police. En tout, elles sont deux cent trente. Dans trois mois, elles ne seront plus que soixante-dix.
1- Cité in Thomas Fontaine, Les Oubliés de Romainville, Tallandier, 2005.
2- Lettre de Marie-Claude Vaillant-Couturier à ses parents, citée ibid.
3- Christiane Borras, née Charua (matricule 31650), avait pris Cécile pour surnom dans la
Résistance. Elle a écrit un livre retraçant sa vie : Cécile, une 31000, communiste, déportée à Auschwitz-Birkenau, Textes et prétextes, 2006.
4- Entretien avec les auteurs, 4 août 2010.
5- Carmen Serre (1919-2006, matricule 31637) ; Lulu Thévenin (1917-2009, matricule 31624) ;
Viva Daubeuf (1915-1943, matricule 31635).
6- « Anastasie » symbolisant la censure.
7- Cité in Thomas Fontaine, Les Oubliés de Romainville, op. cit.
8- Elles appartenaient au réseau Johnny, à Rennes.
9- Simone Alizon, L’Exercice de vivre, Stock, 1996.
10- Simone Alizon (matricule 31776), interrogée par Caroline Moorehead in A Train in Winter,
Harper, 2011.
11- Yvonne Picard (1921-1943, matricule 31634). « Licenciée de philosophie à dix-neuf ans,
morte de dysenterie à vingt-deux », ainsi résumera-t-elle elle-même sa vie à Auschwitz, quelques jours avant sa mort.
12- En 1963, le Bureau de restitution de la république fédérale d’Allemagne demande aux
anciens déportés de leur signaler les biens qui ont été saisis lors de leur arrivée au camp, à fin de dédommagement. C’est ainsi que nous savons ce que Charlotte a emporté (ACD).
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