Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 28 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 27

C ’EST ALORS QUE CHARLOTTE S’EFFONDRE. « J’ai essayé de me souvenir des gestes qu’on doit faire pour reprendre la forme d’un vivant dans la vie. Marcher, parler, répondre aux questions, dire où l’on veut aller, y aller. J’avais oublié. L’ai-je jamais su ? Je ne voyais ni comment m’y prendre, ni par où commencer. L’entreprise était hors de mes forces. Il n’y avait qu’à renoncer. Renoncer ou remettre à plus tard [MJ, 11]. »

Dans le pavillon familial de Vigneux, elle ne quitte pas sa chambre. Elle dort d’un sommeil douloureux, peuplé de cauchemars qui la laissent essoufflée et pantelante. Elle souffre d’accès de fièvre, de violents maux de tête. Son transit intestinal ne se régule pas et de violentes diarrhées alternent avec une constipation douloureuse. Bien sûr, ceux qui l’aiment sont autour d’elle. Mais elle ne les voit pas. Ne les entend pas. « Ils m’embrassaient, ils me parlaient, ils me racontaient des choses, ils me posaient des questions. Pour les questions, ils ont vite cessé, je ne répondais à aucune [MJ, 13]. »

Que dire en effet ? Quels mots utiliser ? Tous les mots sonnent faux. Charlotte se heurte ici à l’impossibilité de raconter dont rendent compte

tous les déportés survivants , leur besoin de parler se fracassant sur 1

l’absence de mots pour le dire. D’autant qu’en face la réponse la plus courante des amis et de la famille désarmée est : « Il faut tâcher de ne plus y penser. C’est fini maintenant, il faut oublier. » Oublier ? Oublier comment ? Alors que tout est si présent. Dans les sommeils hantés, dans les repas, tous les soins du quotidien… Oublier quoi ? Oublier qui ? Tous ces morts qu’elle ne s’est pas donné le temps de pleurer ? Tous ces deuils qu’elle n’a pas pu faire ? Georges, bien sûr. Daniel, son petit frère. Mais également toutes ses compagnes de camp, à commencer par Viva. Et tous les camarades de résistance tombés en son absence. Tout est trop lourd et Charlotte s’abstrait de la réalité. Au fond de son lit de jeune fille, elle dissout sa conscience, celle d’être en vie. Pourquoi ? Et comment ? « Des jours, des jours sans penser à rien, sans exister tout en sachant cependant – mais je ne me souviens plus aujourd’hui comment je le savais –, tout en ayant quelque sensation, à peine définissable, que j’existais. Je ne parvenais pas à me réhabituer à un moi qui s’était si bien détaché que je n’étais pas sûre qu’il eût jamais existé. Ma vie d’avant ? Avais-je eu une vie avant ? Ma vie d’après ? Étais-je vivante pour avoir un après ? Je flottais dans un présent sans réalité [MJ, 14]. »

 

*

 

Difficile de comprendre, à notre époque où l’on met en place des « cellules psychologiques » au moindre incident et où l’on sait désormais l’importance de la parole, que les déportés se retrouvaient seuls devant des deuils impossibles à faire et un sentiment de culpabilité intense. Pourquoi moi ai-je survécu ? Pourquoi moi, qui n’étais pas plus costaud, pas plus courageux, pas plus solide ? Personne à l’époque n’évoque la dépression. Le syndrome de stress posttraumatique n’est connu que de quelques psychiatres militaires qui l’appliquent aux soldats, pas aux civils. Ce sont des médecins généralistes qui suivent les rescapés. Pas formés pour les accompagner psychologiquement, ils se contentent de les remettre sur pied physiquement.

En 1970, Charlotte retrouvera, pour le troisième tome de sa trilogie Auschwitz et après, Mesure de nos jours, quelques-unes de ses compagnes et leur fera raconter leur retour. Presque toutes évoqueront leurs longs passages à vide, leurs accès dépressifs, leurs envies de suicide. Qu’elles ont tues. La solitude est d’autant plus violente qu’elle survient après des mois d’une solidarité extrême entre elles. Des mois où jamais elles ne se sont lâché la main. Marceline Loridan-Ivens, déportée à Auschwitz à quatorze ans, en 1944, écrira des années plus tard : « Je dis que c’est là-bas que j’ai été le plus aimée. Ou que j’ai eu le sentiment de l’être. Être aimée par des copines, dans cette violence terrifiante que nous exprimions toutes […]. Il y avait, malgré tout, par moments, au milieu de tant de cruautés, des gestes d’humanité d’une telle puissance qu’ils s’imprimaient à l’intérieur de notre corps même. C’est la situation extrême que nous vivions sans doute, qui leur conférait une telle force

d’amour . » 2

 

*

Charlotte reste dans cet état d’absence pendant trois mois. À la fin de l’été, Erminie et Odette la convainquent d’entreprendre un petit voyage. Elles se rendent toutes trois au Mont-Dore, en Auvergne. Mais l’éloignement ne suffit pas. Odette appelle à l’aide Louis Jouvet : « J’attends tellement de votre indulgence et de votre aide morale que j’ose vous dire mon échec dans le rôle de conseillère auprès de ma sœur, rôle qui s’est transformé en celui de garde-malade inexpérimentée depuis dix jours. Charlotte a eu de nouveau une forte fièvre et de violents maux de tête comme ceux qu’elle a eus avant de partir. […] C’est affreux de vous écrire en étant aussi découragée, je m’imaginais si bien, triomphante, vous ramener une Charlotte pleine de force et d’entrain au travail que je suis déçue du résultat. Commencer l’hiver dans ces

conditions m’effraie un peu . » Pourtant, Charlotte puise le peu de force 3

qui lui reste dans l’envie de reprendre son travail. Elle met sa détresse morale sur le compte de l’oisiveté et entend bien retrouver l’envie de vivre, en même temps que sa place à l’Athénée.

Le patron, revenu en triomphateur de sa tournée, a repris en main son théâtre. Administré en son absence par d’autres, celui-ci tourne à peu près correctement. Mais sans panache. Jouvet veut frapper fort les trois coups de son retour. Son rêve : monter La Folle de Chaillot, que son ami Jean Giraudoux a écrite pour lui en 1943. Giraudoux est mort brutalement en janvier 1944, mais il a laissé le manuscrit de la pièce avec un mot écrit à la main : « La Folle de Chaillot a été jouée pour la première fois par Louis Jouvet, le 17 octobre 1945, sur la scène du théâtre de l’Athénée. » Superstitieux, comme tous les comédiens, Jouvet entend bien respecter cette prédiction d’outre-tombe et rendre ainsi hommage à son ami disparu. D’autant que, depuis la Libération, la mémoire de celui-ci, considéré comme collaborateur puisqu’il travaillait pour Vichy, est ternie. Pour Jouvet, cette pièce est donc un symbole important. Mais La Folle de Chaillot, c’est soixante-deux rôles, un décor, des costumes, des acteurs à payer… Il lui faut deux millions de francs de l’époque pour la monter.

C’est donc dans une atmosphère vibrionnante et auprès d’un Jouvet survolté que Charlotte reprend sa place de secrétaire au théâtre. C’est beaucoup pour une convalescente, même si le patron est attentif et veille à ne pas surcharger la jeune femme de travail. Elle est très vite fatiguée. L’œdème de ses jambes ne se résorbe pas et elle ne peut pas rester longtemps debout. Jouvet la protège, mais elle n’arrive pas toujours à éviter les éclaboussures d’anxiété. C’est aussi à cette époque qu’elle est appelée à témoigner dans le cadre de l’instruction des procès des inspecteurs des brigades spéciales. Et puis, si les associations d’aide aux déportés lui ont permis de trouver un appartement parisien à faible loyer, l’adresse est terrible : 95, rue de la Faisanderie. Le porche voisin du studio où elle vivait avec Georges au moment de leur arrestation. Une tempête émotionnelle la tourmente sans cesse : comment retrouver une place dans cette vie alors que tout – l’Athénée, les procès, la rue de la Faisanderie – la renvoie à celle d’avant ? « Tout était faux, visages et livres, tout me montrait sa fausseté et j’étais désespérée d’avoir perdu toute capacité d’illusion et de rêve, toute perméabilité à l’imagination, à l’explication. Voilà ce qui, de moi, est mort à Auschwitz. Voilà ce qui fait de moi un spectre. À quoi s’intéresser quand on décèle la fausseté, quand il n’y a plus de clair-obscur, quand il n’y a plus rien à deviner, ni dans les regards, ni dans les livres ? Comment vivre dans un monde sans mystère [MJ, 17] ? »

Charlotte tient. Le 21 décembre, La Folle de Chaillot est enfin donnée. C’est un triomphe. Dans les coulisses, la joie explose. Mais Charlotte est ailleurs. Jouvet s’inquiète. Il regarde de près les résultats des examens médicaux qu’elle subit régulièrement et qui ne sont jamais bons. Il craint que sa jeune secrétaire ne s’effondre. C’est alors que Charlotte entend parler de maisons de repos, organisées à l’initiative de l’Association des déportées et internées de la Résistance (ADIR), fondée en juillet 1944. Grâce au soutien d’anciennes camarades de Ravensbrück, au premier rang desquelles Geneviève de Gaulle, elle est acceptée dans l’une de ces maisons en Suisse. Le 9 février, elle arrive à Mont-sur-Lausanne, dans une immense villa, Les Hortensias, pompeusement rebaptisée « clinique ». Une quinzaine de chambres doubles ou individuelles. Un médecin à plein temps, trois infirmières. Et une quarantaine de déportées, la plupart d’anciennes résistantes passées par Ravensbrück. Dès son arrivée, Charlotte rassure Jouvet par une lettre : « Voici mon adresse. J’arrive à l’instant. Tout paraît bien, surtout le train qui mène à Lausanne en une demi-heure. Ici c’est la nature-neige. Silence, repos, propreté suisse. Pour ce qui est de faire la noce… […] Ça ne fait rien, j’ai eu un sacré cran de quitter l’Athénée pour venir ici. Je me demande encore comment j’ai fait. Je vous embrasse, cher Monsieur Jouvet. Si vous vous

ennuyiez un peu de moi … » Jouvet a en Suisse quelques amis, comme 4

l’avocat Fred Uhler, qu’il recommande à Charlotte : « Adresse-toi à lui si tu as besoin d’argent. Je vais te faire parvenir une somme équivalente à 10 000 FF. Demande-lui si tu as besoin de plus. »

Aux Hortensias, Charlotte reprend lentement goût à la vie. Retrouve la légèreté, le rire. La jeune Ida Grinspan, déportée à Auschwitz à quatorze

ans, est fascinée par elle . « D’abord Charlotte était très belle et elle avait 5

des cheveux, au moins aux épaules. Nous qui étions rasées ou qui avions des cheveux très, très ras, cela nous enchantait. Elle était très brune, elle se maquillait, elle était élégante, elle dégageait une personnalité époustouflante. Elle était drôle, elle riait tout le temps. Les autres

déportées la surnommaient “la Jouvette” . » Charlotte va se prendre 6 d’affection pour la jeune fille et ses deux jeunes amies. « C’était à qui s’occuperait de Charlotte, lui brosserait les cheveux – elle adorait ça –, lui rangerait sa chambre, lui laverait et lui repasserait son linge. Charlotte nous appelait “ses trois caméristes”. Elle était bouffie par l’œdème mais elle était belle. Elle avait des vêtements magnifiques, beaucoup offerts par Jouvet, des combinaisons en soie – je peux vous dire que ce n’était pas simple de les repasser, ce n’était pas de la rayonne ! Elle se maquillait les cils, les joues, la bouche. » En pleine montagne, Charlotte redécouvre les odeurs, les saveurs, le parfum de la pluie et celui de l’herbe mouillée. Ici, elle n’a rien à craindre des questions, des regards. Toutes ses compagnes savent ce par quoi elle est passée. Comme elles. D’ailleurs, elles n’en parlent jamais. Ce n’est pas la peine. En revanche, elles font de longues promenades, jouent au bridge, se reposent. Les seuls souvenirs qu’elles évoquent sont ceux de la Résistance, ces temps où elles ont risqué leur vie. Seule Charlotte se tait. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’Ida apprendra le rôle et la mort de Georges.

Les journées sont entrecoupées de visites médicales dont elle fait un fidèle compte rendu à Jouvet. Celui-ci, de loin, s’inquiète : « Ma petite Charlotte, je t’aime et je t’aime encore plus ce matin où René me dit que tu ne vas pas très bien. Que se passe-t-il ? Tu perds tes dents, tu perds le souffle… et mon cœur s’arrête. Écris-moi vite, je tourne toute la

journée , je rentre le soir exténué, je m’assois sur mon prie-Dieu et celui 7

de Dom Juan. Et puis je prie à genoux pour les autres, et lui, et moi. Je t’aime bien, écris vite. As-tu besoin de quelque chose ? Au revoir.

Quand ? Je t’embrasse. Aime-moi bien toi aussi. Je t’embrasse encore . » 8

Ils poursuivent leur amitié, encouragés par la distance que donne l’écrit : « Heureusement que le téléphone est cher, je vous appellerais tous les soirs. Tous les soirs à 10 heures. J’ai la tentation, et la conversation imaginaire que j’ai avec vous à ce moment-là est plus longue et plus exhaustive qu’une vraie. Que ce téléphone soit là, à portée, frappé d’interdit par une étiquette – aussi bêtement qu’une paire de chaussures – si facile à vous rendre tout à coup, à ma volonté, proche et sensible, voilà qui m’empêche de vous écrire. C’est là que j’éprouve la supériorité du verbe ! Pour moi, sans changement. Il faudra des mois pour que mon cœur soit mieux paraît-il. Les médecins sont des gens impossibles qui disent toujours demain. Si un homme ne me retenait ici – mon dentiste, il n’aura pas fini mon bridge avant Pâques – je filerais. Repos = ennui et atrophie de la volonté à secouer cet ennui. Vous n’avez pas besoin de m’écrire, je sais comme vous pensez à moi, je le sais à beaucoup de moments de la journée où soudain vous parlez seul à haute

voix et c’est à moi . » 9

Dans un premier temps, Charlotte pense rentrer à Paris au mois de mai. Mais les rapports médicaux ne sont pas bons. Le 10 mai, le docteur Ballisat de Lausanne, cardiologue, rend un avis défavorable à son départ : « La myocardie parcellaire envisagée dans mon expertise du 11 mars fait encore sa preuve d’une manière probante et elle continue à exercer sur ce cœur une fâcheuse influence accélératrice. Une chose doit nous rassurer cependant, c’est qu’en dehors d’une oppression facile à l’effort, il n’existe aucun signe d’insuffisance fonctionnelle du cœur, que l’aire de projection radiologique de l’organe reste de dimension physiologique. Mademoiselle Delbo sera vraisemblablement incapable de reprendre son activité professionnelle à la fin du mois de mai ; il faut envisager une prolongation de son séjour en Suisse, jusqu’à la fin du mois d’août, en bref, jusqu’à la reprise de l’activité théâtrale, qui se situe généralement en septembre. Cette intéressante malade a le privilège de pouvoir se reposer dans notre pays, dont le climat convient à son cœur, par sa sérénité et sa carence en tentations, il faut donc en profiter au maximum, lui permettre, en un mot, de retrouver une santé suffisante, ou si vous préférez les ailes

résistantes qui conviennent à la vie fiévreuse qui l’attend à Paris . » 10

Pour Charlotte, c’est un coup dur. Elle s’en ouvre à Jouvet : « Je suis atterrée. Seulement j’ai décidé, ayant réfléchi, de ne pas le prendre au tragique, c’est-à-dire d’en tenir compte à demi. Le docteur Jaloz pense que cette lésion peut se cicatriser avec deux années de “ménagement”. Eh bien sortir de mon lit pour entrer au théâtre, et sortir du théâtre pour entrer dans mon lit, c’est tout ce que je demande. Ils ne vont tout de même pas me faire perdre confiance dans ma carcasse, avec leur repos. Alors je reviendrai au mois de juin, recalcifiée, redentée, ne fermez pas l’Athénée avant. Si vous ne me donnez pas raison, je croirai que vous ne voulez plus me voir revenir. Je vous embrasse de tout mon cœur (celui

que la fêlure n’entame pas) . » 11

À quoi Jouvet répond immédiatement : « Soigne-toi, pense à moi, j’en ai besoin. Je suis fatigué, excédé. Tu me dis que tu rentres au mois de juin ? Téléphone-moi un soir avant 8 heures, que je t’entende. Au revoir, je t’embrasse immodestement avec tendresse et une sorte d’appétit qui te

ferait plaisir. Téléphone ! » 12

Pour oublier son cœur défaillant et les mauvaises nouvelles, Charlotte a d’autres moyens. Par l’intermédiaire d’amis d’Odette, elle s’est fait prêter un petit studio dans Lausanne. Chaque matin, elle prend le train et s’enferme. S’enferme pour écrire. Des courts textes pour commencer. Le récit de son dernier jour à Auschwitz, qu’elle vend au Journal de

Genève 13. Puis deux nouvelles dans le magazine féminin suisse Annebelle. L’une raconte un Noël à Rajsko, l’autre l’histoire de Lily, la

petite Juive qui fut fusillée pour un mot d’amour . Elle envoie 14 également trois poèmes à Pierre Seghers, qui, par l’intermédiaire du couple Aragon, a bien connu Georges : « Je lis les trois poèmes que vous m’avez adressés et je ne vous dirai pas combien ils me touchent. Georges étant devenu pour moi la représentation même de ceux que j’aimais et que je ne reverrai plus […]. N’hésitez pas à me communiquer votre

travail. Vous avez un ami ici . » 15

Seule, Charlotte noircit des cahiers. Elle raconte Auschwitz. D’une traite. Sans ratures. Sans aucun plan. Elle couche sur le papier ses souvenirs, fait revivre Viva ; les cent quatre-vingt-une femmes du convoi qui n’en sont pas revenues ; et les milliers d’autres. Pendant un mois, jour après jour, elle dépose le pire, les peurs, les chagrins, les horreurs, et le meilleur, cette sororité inespérée qui lui a permis de vaincre. Elle crache ce qui pollue ses rêves et sa mémoire. Elle utilise les mots de tous les jours, sans pathos. Son titre, elle l’avait déjà dans la tête, là-bas à Auschwitz, quand ses camarades lui disaient : « Toi qui sais écrire, un jour tu raconteras. » Un vers du poème « La maison des morts », de Guillaume Apollinaire, tiré du recueil Alcools : « Nous serions si heureux ensemble / Sur nous l’eau se refermera / Mais vous pleurez et vos mains tremblent / Aucun de nous ne reviendra. » C’est par cette phrase que se termine le livre. Phrase à laquelle Delbo ajoute : « Aucun de nous n’aurait dû revenir. »

Personne ne sait exactement ce que fait Charlotte quand elle quitte Les Hortensias tous les matins. À peine sait-on qu’elle écrit… La seule personne à laquelle elle accorde un (petit) droit de regard sur ce qu’elle fait, c’est Louis Jouvet. Le 18 juillet, elle lui annonce par lettre qu’elle vient de terminer d’écrire un livre : « Quelquefois, quand vous m’encouragez à travailler, je me demande si vous n’aimeriez pas me voir d’autre ambition. Je n’en ai pas. Et si je travaille pourtant c’est surtout avec le secret désir de faire un jour quelque chose que vous approuviez. Ainsi ce livre que je viens d’écrire. (Ce n’est pas encore celui que j’ai voulu écrire, c’est celui que j’ai dû.) Mais il commence par un long poème que j’ai entendu en l’écrivant – je l’ai si bien entendu que sûrement mon cœur s’arrêterait si un jour vous me le disiez vraiment. Alors s’il vous plaît lisez-le pendant que vous êtes loin, comme ça au

matin en recevant une lettre . » 16

Ce long poème en prose, c’est celui qui ouvre Aucun de nous ne reviendra. Intitulé « Rue de l’arrivée, rue du départ », il décrit l’entrée d’un train dans le camp d’Auschwitz, sans que celui-ci soit explicitement évoqué. « Il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent, une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui partent ne sont jamais revenus… »

Par retour de courrier, le patron lui dit son émotion : « Ma petite Charlotte, j’ai été très touché de ta lettre et touché aussi par ton poème. Il est beau – il le faut plus beau encore. Je l’ai lu et relu, pas encore assez pour avoir bien ausculté ton cœur de poète. Mais je veux te dire tout de suite l’impression. Il faut que tu le réécrives, que tu le retrouves, que tu le recrées en toi, plusieurs fois avant qu’il ait la forme parfaite. […] Il faut qu’il soit comme un galet rond et doux. Il faut qu’on puisse le dire dans une grande douceur mélancolique, une nostalgie sans sonorités. Il faut que tu retrouves tous tes mots au fond de toi, avec la certitude que ce sont

les vrais. Interroge-toi et sois toi aussi que j’aime tendrement . » Jouvet 17 lui propose de couper une partie du poème. Le début est inutile, dit-il. Ce n’est pas l’avis de Charlotte. Elle ne touche à rien. Son ambition est ailleurs. Non seulement elle ne reprend pas une ligne du texte, mais elle ne le montrera plus jamais. À personne. Pendant dix-neuf ans.

 

*

 

Jusqu’en 1965, Charlotte laissera dormir le cahier qui contient le manuscrit de Aucun de nous ne reviendra. Il ne la quitte pas, elle l’emporte partout. Mais elle n’en parle pas. Le conserve pour elle. Le 2 avril 1974, interrogée par Jacques Chancel pour l’émission Radioscopie, elle racontera qu’elle s’était donné vingt ans pour le relire et juger : « Pour moi, ce livre aurait tant d’importance dans ma vie qu’il fallait que ce fût une œuvre. Pour m’assurer que c’en était une, il fallait que je le laisse dormir pendant vingt ans. Cela peut paraître un pari stupide, orgueilleux en même temps, j’avais des raisons très prosaïques. Nous arrivions dans un pays ravagé par la guerre, des gens meurtris qui ont subi des deuils, des bombardements, des déprédations, qui ont été très malheureux. Et leur malheur, même s’il était sans comparaison avec le nôtre, il faut bien l’admettre, était présent alors que le nôtre était lointain. Nous étions dans la situation de celui qui est en train de mourir d’un cancer et qui essaie d’attirer l’attention de quelqu’un qui souffre d’une rage de dents : la rage de dents vous possède tant que vous ne faites pas attention à l’autre et que vous n’entendez pas la plainte du proche. »

Il faut bien admettre que, pour présomptueuse que puisse sembler Delbo en disant ainsi sa confiance dans son texte, elle n’a pas eu tort. Nombreux sont ceux qui ont ressenti le besoin d’écrire, dès leur retour. Les journaux, et pas uniquement les journaux des associations d’anciens déportés, regorgent d’écrits. Des livres paraissent. En 1946 et 1947 sont publiés trois livres qui restent des références sur la déportation : L’Univers concentrationnaire de David Rousset (prix Renaudot 1946), L’Espèce humaine de Robert Antelme, Si c’est un homme de Primo Levi. Le nombre de témoignages est tel que Robert Antelme parle d’une

« véritable hémorragie d’expression » : trente-quatre ouvrages en 1945, 18

trente-sept en 1946, trente-six en 1947 … C’est sans doute en se 19 confiant au papier que les survivants témoignent le mieux de ce qu’ils ne réussissent pas à raconter. Mais Delbo a conscience que la majeure partie de ces écrits disparaîtra très vite. Et puis elle ne veut pas, comme elle le

confiera à son amie Claudine Riera-Collet , écrire « 20 Tartempionne à Auschwitz ». Elle entend faire œuvre littéraire. « Transformer en littérature la montée de la bourgeoisie au e XIX siècle, et voilà Balzac. Transformer en littérature la vanité et la médisance des gens du monde, et voilà Proust. Transformer en littérature Auschwitz, et voilà pour moi. La littérature n’est pas l’avatar, la métamorphose ultime d’un événement ou d’un réel. Elle est infiniment plus que cela. Elle est réel et transcendance du réel. Elle est art, c’est-à-dire création : elle est sens et porteur de

sens . » Delbo n’écrit pas pour ses contemporains, elle écrit, dit-elle, 21

« pour les générations futures ».

 

1- Lire à ce sujet le très beau livre de Virginie Linhart, La Vie après, Seuil, 2012.

2- Marceline Loridan, Ma vie balagan, op. cit., p. 111.

3- Lettre du 23 septembre 1945, archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

4- Lettre du 9 février 1946, archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

5- Ida Grinspan a écrit le récit de sa déportation en collaboration avec Bertrand Poirot-Delpech :

J’ai pas pleuré, Robert Laffont, 2002.

6- Entretien avec Violaine Gelly, 17 mai 2012.

7- Quai des Orfèvres, d’Henri-Georges Clouzot.

8- Lettre du 27 février 1946, archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

9- Lettre du 7 avril 1946, ibid.

10- Archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

11- Lettre du 13 mai 1946, ibid.

12- Lettre du 25 mai 1946, ibid.

13- Journal de Genève, 17 mai 1946.

14- Delbo reprendra ces deux textes dans Une connaissance inutile.

15- Lettre du 3 juin 1946, ACD.

16- Archives de la BNF, fonds Louis Jouvet.

17- ACD.

18- In Le Patriote résistant, 15 mai 1948.

19- Chiffres donnés par Annette Wieviorka dans Déportation et génocide, Hachette Littératures,

coll. « Pluriel », 2003, p. 168.

20- Entretien avec les auteurs, 21 mai 2010.

21- Conférence donnée à New York, 10 octobre 1972, ACD.

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