Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 13 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 12

Le train roulait depuis deux jours et deux nuits, vers l’est, toujours plus vers l’est. Dans l’obscurité silencieuse – le bruit des essieux s’était incorporé au silence et ce silence était oppressant – une voix me surprit. Celles qui n’étaient pas encore mes meilleures amies et qui allaient le devenir, et pour si peu de temps, dormaient à mes côtés ou peut-être faisaient-elles comme moi le bilan de leurs richesses et de leurs regrets. Nous étions enfermées encore dans un passé tout récent qui tout à coup devenait inutile. Il fallait une grande lucidité pour admettre qu’il était inutile tant il était proche mais voilà qu’on pouvait le retourner en tout sens comme un radeau échoué, voilà qu’on pouvait dire : ici, s’arrête mon passé, ici à cette obscurité du wagon roulant vers l’est. Ici s’arrête mon avenir en même temps que mon passé. Qui pouvait espérer ? Qui espérait ? Aucune, j’en suis sûre, et faire semblant n’était que crânerie. Et moi qui avais abandonné Georges à la mort un matin dans la prison, moi qui avais dit adieu à Georges et à toute notre vie ensemble – dit adieu, cela voulait dire renoncer à tout notre passé ensemble – je me sentais dans ce voyage encore plus solitaire et dépourvue, encore plus vulnérable parce que me manquait la certitude d’être aimée que j’avais eue jusqu’alors, au-delà de cette distance toujours grandissante entre moi et mon amour, puisque cet amour avait été anéanti, assassiné [Sp, 26].

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