Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 34 sur 45

Pages du PDF

Charlotte Delbo

Chapitre 33

ENTRE CHARLOTTE ET LE PCF règne depuis longtemps une relation difficile. On sait que, à l’égard de ses camarades de camp, cadres communistes, elle oscille entre l’attachement et l’agacement. Envers la hiérarchie du Parti, ses griefs sont plus grands. Elle n’a pas pardonné à Maurice Thorez d’avoir fui, en 1939, dans une Union soviétique alors alliée de l’Allemagne nazie. Ni d’être resté par la suite soigneusement planqué à Moscou, quand tant d’autres combattaient et tombaient pour l’idéal communiste. Ni son retour, en 1944, en quasi-démiurge, héros

d’un culte de la personnalité proprement surréaliste . À cela s’ajoutent 1 les griefs personnels. Elle sait que Georges et elle auraient sans doute pu éviter l’arrestation s’il n’avait pas choisi d’attendre les ordres pour quitter la rue de la Faisanderie. Elle est irritée par le culte rendu à certains « martyrs » alors que tant d’autres pourrissent dans la fosse commune de l’oubli. En 1946, elle avait sollicité un rendez-vous avec Marcel Paul, alors ministre de la Production nationale, communiste et déporté. Il l’avait fait attendre plus de quatre heures dans l’antichambre, pour finir par lui accorder quelques minutes entre deux portes. Un manque de considération qu’elle n’avait pas supporté.

Pour autant, Charlotte continue de croire aux lendemains qui chantent à l’est. « Pendant des années, j’ai refusé d’entendre sur l’URSS tout autre son de cloche que celui donné par L’Humanité. Je me suis fâchée avec un

ami parce qu’il voulait monter 2 Le Zéro et l’infini. J’ai insulté David

Rousset qui parlait de camps en Union soviétique . J’étais persuadée 3 qu’on édifiait le socialisme en URSS durement, péniblement, à partir de rien d’autre que la volonté et l’enthousiasme d’un peuple qui préférait se passer de tout que de devoir aux impérialistes. Voilà l’image héroïque et pure que je me faisais de l’édification du socialisme en URSS. J’étais

d’une incroyable naïveté . » 4

En 1956, lorsque paraît le rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes du stalinisme, Charlotte, comme beaucoup de militants et sympathisants communistes, tombe des nues. « La mort de Staline ne m’affligea pas sentimentalement : les louanges hyperboliques que lui décernaient les communistes m’avaient toujours gênée. J’ai été sauvée de bien des erreurs parce que je suis irrévérencieuse : un trait de ma nature, de mon éducation, rationaliste et voltairienne. Par contre le discours de Khrouchtchev m’a brisée : je n’avais pas voulu déifier Staline mais apprendre qu’il était un criminel, un criminel qui avait eu forcément des

complices… Alors tout était faux ? » Cela ne fait que renforcer sa 5 conviction qu’elle doit aller voir ce qu’il en est sur place.

En septembre 1959, elle se rend à Moscou. Puis gagne Stavropol, Rostov, Leningrad. Ce qu’elle découvre en chemin, en parlant avec des Russes, l’afflige. « Le discours de Khrouchtchev parlait bien des camps de concentration et des déportations de masse. Cela aurait dû me faire imaginer la terreur policière, la délation, la peur. Autre chose est d’imaginer et d’entendre ensuite les gens qui l’ont vécu vous le raconter. Autre chose est d’imaginer et de voir, six ans après la mort de Staline, que les amis moscovites ne vous raccompagnent le soir qu’à cent mètres de votre hôtel. On n’a pas cru toute sa vie à quelque chose pour accepter

ensuite aisément que rien de ce qu’on croyait n’était vrai . » Ce n’est pas 6 la dureté économique de la vie qui lui saute aux yeux. Elle en a vu d’autres et, pour son idéal, en aurait supporté encore. Ce qu’elle n’admet pas, c’est de mesurer que la vie n’est dure que pour certains, les petits, les pauvres, les silencieux. Que l’armée et la nomenklatura s’en sortent très bien. Qu’au pays de l’égalitarisme entre les hommes certains sont plus égaux que d’autres.

De ce voyage en Russie, Charlotte a rapporté des cahiers entiers de notes, de dialogues retranscrits, de choses vues. Elle les couche sur le papier et intitule le manuscrit qui en naît Un métro nommé Lénine. Roger Nimier, chez Gallimard, le refuse, puis le Seuil, puis Julliard… Tous évoquent la même raison : beaucoup de style, belle écriture, mais des faits vus et entendus, une critique rabâchée, rien de neuf. Elle envoie même son texte à un agent américain, Marie Rodell, qui ne croit pas non plus à une possible publication aux États-Unis. Blessée, Charlotte fait suivre le manuscrit, pour lecture, à certains amis communistes dont elle ne craint pas le jugement avisé. Là aussi, son texte divise. Homme de théâtre, François Marié lui reproche de ne pas s’investir elle-même, d’être trop distanciée de son sujet : « Vous m’avez dit un jour, dans une conversation, que tous vos espoirs déçus, vous les aviez reportés naguère sur l’URSS. Je regrette de ne pas trouver une telle phrase dans votre manuscrit. » Le peintre Jean Picart Le Doux, qui l’a bien connue avant guerre, ainsi que Georges, n’aime pas beaucoup : « Je ne suis pas contre ton manuscrit que je trouve très intéressant, très vivant, très honnête, mais contre sa publication. » Charlotte a du mal à admettre ces refus. Elle a envie de faire entendre sa voix, celle d’un témoin : « Si chacun, écrit-elle, avait apporté sa goutte de vérité et n’avait pas attendu le moment de la verser, aujourd’hui nous ne serions pas des milliers à nous dire que nous avons lutté pour quelque chose qui n’existait pas, que nous avons cru à un fantôme, le fantôme de nos espoirs : le Socialisme triomphant sur un sixième du globe. […] Il reste la plus grande mystification que l’histoire ait connue, la plus grande aliénation dont l’homme ait été

victime . » 7

Un métro nommé Lénine finit donc dans un tiroir. Et il faudra attendre encore quelques années pour que les communistes français partagent la désillusion brutale de Charlotte. En 1963, à la parution d’Une journée

d’Ivan Denissovitch 8 , d’Alexandre Soljenitsyne, Pierre Daix , voix très officielle du PCF, admet dans la préface : « Ce récit nous arrive dans une France […] où […] le débat sur l’existence des camps de concentration en Union soviétique a pris une particulière acuité. Je ne peux, bien sûr, parler qu’au nom de ceux qui refusèrent de croire qu’au pays de Stalingrad, au pays qui versa le sang de tant de millions des siens pour anéantir l’hitlérisme, il pouvait exister des camps de concentration. Sans doute étions-nous victimes des mensonges politiques qu’impliqua le stalinisme, mais, aussi, nous refusions de voir certaines choses en face, et avec la même sorte d’aveuglement que nous devions retrouver, par la suite, chez ceux de nos camarades de Résistance qui refusèrent de croire à la torture en Algérie […]. Nous avons payé très cher, les uns et les autres, pour savoir que rien n’est jamais acquis à l’homme une fois pour toutes, qu’il n’y a pas de conquête, pas d’expérience qui ne puissent lui

être reprises, être retournées contre lui . » 9

 

1- Voir Annette Wieviorka, Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez, Fayard, 2010,

p. 437 et suiv.

2- Le roman d’Arthur Koestler qui, l’un des premiers, dénonce le système totalitaire soviétique.

3- En octobre 1950, David Rousset crée la Commission internationale contre le régime

concentrationnaire. Pour la première fois en France, il utilise le terme « goulag ». Cela lui vaudra d’être traité de « trotskiste falsificateur » par les Lettres françaises, le journal dirigé par Louis Aragon, à qui il intentera un procès qu’il gagnera. Lors des audiences, Marie-Claude Vaillant-Couturier déclare : « La question ne peut pas se poser parce que je sais qu’il n’existe pas de camps de concentration en Union soviétique, et que je considère le système pénitentiaire, puisque c’est à cela que vous pouvez faire allusion, le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier » (source : David Wingeate Pike, Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol. 3, n 3-4, 1985). os

4- Postface à Un métro nommé Lénine, 1959, texte inédit, ACD.

5- Ibid.

6- Ibid.

7- Ibid.

8- Journaliste communiste, ancien déporté à Mauthausen, il a été le bras droit d’Aragon aux

Lettres françaises et a longtemps nié la réalité des camps soviétiques.

9- Cité par Hervé Bismuth, « Les Lettres françaises et la parution en France d’Une journée

d’Ivan Denissovitch », in La Chronique littéraire, Éditions universitaires de Dijon, 2006.

OceanofPDF.com