Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 27 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 26

Au voyage de retour, j’étais avec mes camarades, les survivantes d’entre mes camarades. Elles étaient assises près de moi dans l’avion et, à mesure que le temps s’accélérait, elles devenaient diaphanes, de plus en plus diaphanes, perdaient couleur et formes. Tous les liens, toutes les lianes qui nous reliaient les unes aux autres se détendaient déjà. Seules leurs voix demeuraient, et encore s’éloignaient-elles tandis que Paris se rapprochait. Je les regardais se transformer sous les yeux, devenir transparentes. Je les entendais encore, je commençais à ne plus comprendre ce qu’elles disaient. À l’arrivée, je ne les reconnaissais plus. Dans la foule des gens qui nous attendaient, elles glissaient, disparaissaient, reprenaient apparence un instant, si impalpables, si irréelles, si fuyantes, que je doutais de mon existence propre. Avec la disparition des autres, je disparaissais. Elles ont joué ce rôle de feu follet pendant tout le temps où nous piétinions d’un bureau à l’autre, se retrouvaient, me retrouvaient, disaient des mots que je ne saisissais pas, s’évanouissaient encore et se fondaient enfin dans la foule des gens qui nous attendaient, englouties pour toujours dans cette foule. Elles avaient si bien perdu de leur réalité pendant le voyage au long duquel je les avais vues se métamorphoser de minute en minute, s’effacer lentement, imperceptiblement, inexorablement, devenir spectres, que je ne me suis pas aperçue tout de suite de leur disparition. Sans doute parce que j’étais aussi transparente, aussi irréelle, aussi fluide qu’elles. Je flottais au milieu de cette foule qui glissait autour de moi. Et soudain, je me suis sentie seule, seule au creux d’un vide où l’oxygène manquait, où je cherchais ma respiration, où je suffoquais. Où étaient-elles ? j’ai constaté leur disparition quand il était trop tard pour les appeler, trop tard pour courir à leur recherche – et comment courir dans cette foule glissante ? D’ailleurs, la voix me manquait et mes jambes se paralysaient. Où étaient-elles ? Où êtes-vous Lulu, Cécile, Viva ? Viva… Pourquoi l’appeler maintenant ? Viva où es-tu ? […] Si je confonds les mortes et les vivantes, avec lesquelles suis-je, moi [Sp, 42] ?

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