Charlotte Delbo
Chapitre 38
ALORS QUE SON ŒUVRE FAIT SON CHEMIN , Charlotte poursuit le train-train de sa vie d’assistante d’Henri Lefebvre. En mai 1968, elle s’amuse beaucoup d’être à Nanterre, aux premières loges. Elle défile fièrement, ravie d’assister à ces manifestations, en tailleur de bourgeoise au milieu des jeans et des cheveux longs. Mais sans fantasme de révolution. À Anouchka, la fille d’Anne de Belleval, elle écrit : « Je vois autour de moi tous les gauchistes – comme on les a désignés sans nuance – désorientés et, en effet, ceux qui surnagent ce sont les trotskystes parce qu’ils ont une théorie, une bible pour les références – grâce à quoi ils expliquent, correctement ou non, tout. Tandis que les autres restent cois. De même les Mao – le petit livre rouge est un peu court pour répondre à tout. […] Naturellement, devant la débandade des gauchistes, le PC semble reprendre, mais je ne crois pas que cela signifie quoi que ce soit sinon qu’il se coule encore plus dans le moule du parti radical des années 1930 : parlementarisme, municipalisme, etc. Je crois vraiment qu’il faut trouver une pensée révolutionnaire actuellement utilisable (ce n’est pas moi qui l’élaborerai !). En même temps, je me demande si la révolution n’est pas un phénomène du e XVIII siècle. Et si la révolution est révolue, quoi ? Pour que tout reparte, il faut que le régime soviétique
s’effondre . » 1
Au CNRS, Charlotte fait son travail sérieusement, consciencieusement, mais sans entrain. Ne lui importent plus que ses écrits personnels. En 1973, son « singe », comme elle le surnomme, part à la retraite. Charlotte demande alors à rejoindre le service documentation pour mieux attendre sa propre fin de carrière, qui échoit en 1978. Mais elle n’en a pas fini avec son vieux compagnon. Ils dînent régulièrement ensemble, rue Lacépède. Et puis, en 1978, à quelques semaines des élections législatives, Henri Lefebvre appelle à voter pour le PCF. « Je ne suis pas revenu au Parti, s’explique-t-il dans Le Nouvel Observateur, j’ai seulement fait un pas vers lui et il n’est pas question de passer l’éponge sur le stalinisme. » Mais, pour Charlotte, c’est une véritable trahison. Et elle ne se gêne pas pour le lui dire. Au-dessus du dessin d’une pierre tombale surmontée d’une faucille et d’un marteau, sur laquelle est inscrit « Ci-gît H… L…, 1901-1978 », elle écrit : « La révolution n’est plus ce qu’elle était, Henri Lefebvre non plus. On reprend les fils cassés, on raccommode une déchirure de vingt ans. Après
le temps des méprises , le temps des reprises. On le savait cabot, mais 2
pas au point de jouer le professeur de L’Ange bleu… Jeunes gens, n’accablez pas le vieillard qui trébuche. Qui vous dit qu’à 77 ans vous ne serez pas séniles, vous ? »
L’allusion à L’Ange bleu n’a rien de politique. Charlotte fait ici référence au célèbre film de Josef von Sternberg où un vieux professeur tombe fou amoureux d’une danseuse légère (Marlene Dietrich). Licencié de son lycée, il devient alors clown. Avant de mourir, seul et abandonné de tous, de retour dans sa salle de classe. Le clown, c’est Henri Lefebvre, qui à soixante-dix-sept ans est tombé très amoureux de Catherine Régulier. Militante communiste, celle-ci se serait attachée à le ramener dans le giron de la place du Colonel-Fabien. Pour Charlotte, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de cinquante ans d’amitié, de complicité intellectuelle, de travail, d’enthousiasmes et d’engueulades. Plus jamais elle ne reverra Henri Lefebvre.
À ce moment de son travail d’écriture, Charlotte a pris un tournant. Elle a désormais acquis une certaine notoriété grâce à ses textes sur Auschwitz : elle va l’utiliser pour des combats plus actuels. Entre 1974 et 1977, elle publie chez Pierre-Jean Oswald, éditeur de théâtre, cinq pièces. La Sentence évoque la dictature franquiste et le procès de Burgos ; Maria Lusitania, la révolution des œillets au Portugal ; Le Coup d’État, le Chili de Pinochet ; La Capitulation, l’invasion des chars russes à Prague. Mais on a beau être ailleurs, géographiquement et chronologiquement, ces pièces nous ramènent constamment à son histoire. La Sentence, par exemple, raconte la veillée funèbre de mères, d’épouses et de sœurs qui attendent l’issue d’un procès où seront condamnés des nationalistes basques. Comment ne pas entendre la voix de Charlotte :
Nous savons depuis longtemps
ce qu’il faut de courage aux hommes
pour se désenlacer
de leurs femmes à peine épousées pour s’engager dans ce combat-là […]
ce qu’il faut de courage à leurs femmes […]
pour engager ce combat-là
le courage pour prendre chacun sa place
dans le combat.
Et comment ne pas entendre la femme de Georges dans les mots de la jeune Aurora :
Si j’osais t’avouer
je suis fière, oui je le suis
mais en même temps je suis lâche
en même temps je suis faible
et je pense
je pense constamment
que s’il n’était pas si courageux
il serait encore près de moi
nous serions heureux tous les deux
heureux ensemble à la maison.
De la même façon, elle reprend ce thème dans Kalavrita des mille
Antigone 3. En 1978, au cours d’un nouveau voyage en Grèce, elle découvre un monument dans le petit village de Kalavrita. Une immense croix blanche qui surplombe des stèles de pierre sur lesquelles sont gravés des noms. Il s’agit du mémorial d’un massacre. Le 13 décembre 1943, en représailles contre le meurtre de quatre-vingt-un soldats allemands capturés par la guérilla grecque, les SS réunirent tous les hommes de Kalavrita âgés de douze ans et plus et les fusillèrent dans un vaste champ. Six cent quatre-vingt-seize noms et âges gravés dans la pierre : tels sont les ultimes vestiges de ces vies fauchées par des armes lourdes.
De retour à son hôtel, Charlotte écrit. Saisie par la fièvre, enfermée pendant deux jours, elle déroule un long poème où les femmes retrouvent les corps de leurs pères, de leurs maris, de leurs fils. Et décident de leur creuser, de leurs propres mains, une tombe commune. Cela deviendra Kalavrita des mille Antigone, du nom de cette héroïne de Sophocle qui marcha vers la mort parce qu’elle avait osé braver la loi des hommes pour offrir une sépulture à son frère. Le texte est somptueux. Comme d’habitude, les mots sont secs tels les yeux de ces femmes grecques, le rythme est donné par les blancs qui cisaillent les strophes, les phrases sont courtes. L’émotion est tenue à distance et pourtant elle déborde. Charlotte parle ici de pouvoir fermer les yeux de ceux que l’on aime, elle qui n’a pas eu ce privilège avec Georges. Et du devoir d’enterrer les morts dans un lieu où puisse être sauvegardée leur mémoire, elle qui a lutté pour offrir une tombe à son mari. « Pourquoi, soudain, je vois un personnage se dessiner et se mouvoir ? s’interroge-t-elle dans une interview au Monde. Je ne sais pas. Quand j’écris, mes personnages se déplacent et agissent devant moi sur une scène imaginaire. J’entends leur parole, j’écris à haute voix. La même revient chaque fois que j’écris sur
Auschwitz… Je ne saurais dire pourquoi … » 4
Pourtant, c’est toujours à Auschwitz qu’elle est ramenée. Le 22 avril 1974, elle reçoit par le biais du journaliste Jacques Chancel, après son
passage à l’émission 5 Radioscopie, la lettre d’un professeur de lettres de l’université Censier. L’écriture est soignée, une enveloppe timbrée est jointe pour la réponse. « Madame, puis-je me permettre de vous demander votre sentiment personnel sur un point de vue particulièrement délicat de l’histoire contemporaine : les chambres à gaz hitlériennes vous semblent-elles avoir été un mythe ou une réalité ? […] Votre sentiment sur l’existence des chambres à gaz a-t-il évolué depuis 1945 ? Je n’ai pu, jusqu’à présent, découvrir de photographies de chambres à gaz qui paraissent recouvrir quelque garantie d’authenticité. Auriez-vous, pour votre part, connaissance de photographies à verser au dossier de la question ? » Le signataire est Robert Faurisson, qui commence à diffuser ses premiers écrits négationnistes. Immédiatement, Charlotte communique la lettre au journal Le Monde, assortie d’un commentaire intitulé « Démythifier ou falsifier ? ». Le Monde sollicite l’autorisation de Robert Faurisson pour publier cette correspondance privée, mais celui-ci refuse. C’est donc sans que soit cité le nom du révisionniste que paraît l’article, le 11 août 1974 : « Les chambres à gaz, mythe ou réalité ? La question m’accable. […] Une photographie de la chambre à gaz montre un hangar banal. Mais j’ai vu déferler sur Auschwitz des Juifs de toute l’Europe, des populations entières que les SS poussaient vers ces hangars et qui y disparaissaient pour toujours. Mon opinion sur la possibilité d’existence de ces chambres à gaz ? Ce n’est pas une opinion que j’ai, c’est la certitude de les avoir vues. […] On révise l’histoire pour en réviser les leçons. On veut effacer la vérité pour qu’une renaissance du
fascisme ne paraisse pas une menace mortelle . » 6
1- Archives privées, Anne Berthoux.
2- Titre d’un essai d’Henri Lefebvre.
3- Ce texte sera édité en 1979 en tirage limité par un ami de Charlotte, Jean-Marcel Lèbre, avec
une lithographie inédite de Jean Picart Le Doux. Il sera ensuite intégré au livre posthume La Mémoire et les jours, Berg International, 1985, XIII, p. 103 et suiv.
4- Le Monde, 12 février 1975.
5- Émission datée du 2 avril 1974.
6- Les associations d’anciens déportés et de lutte contre le racisme obtiendront la condamnation
de Faurisson en 1981.
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