Charlotte Delbo
Chapitre 40
ENTRE LA RUE LACÉPÈDE ET BRETEAU , Charlotte vit très entourée. Ses relations sont parfois issues du spectacle : Delphine Seyrig, Clara Malraux, Ludmilla Tcherina, Édith Scob… Et puis tous les anciens auxquels, sauf trahison expresse, elle est extrêmement fidèle. Mais surtout, Charlotte réunit autour d’elle un certain nombre de jeunes gens avec lesquels elle entretient des liens très privilégiés. François Veilhan se souvient de sa première rencontre avec elle. Charlotte avait connu Michel Veilhan et son épouse Denise par l’intermédiaire d’Anne de Belleval. En 1977, divorcée, Denise Veilhan était revenue s’installer à Paris avec ses trois fils. François a dix-sept ans lorsqu’il fait la connaissance de Charlotte : « J’avais beaucoup entendu parler d’elle à la maison mais j’étais trop jeune pour me souvenir de l’avoir rencontrée enfant. J’ai vu arriver un personnage, il n’y a pas d’autre mot. Elle pouvait très facilement être dans la théâtralité par ses gestes, ses vêtements, ses réflexions. Et quelle surprise d’entendre la façon dont elle s’exprimait, cette voix à la Arletty, éraillée par la gauloise. Elle avait une voix forte et si on chuchotait, elle disait : “C’est vrai que j’ai une voix qui porte mais j’aimerais bien vous entendre quand même.” Il y avait beaucoup de
vivacité chez Charlotte, d’exclamations, de rires … » 1
François et Agnès Veilhan, Cynthia Haft, Cyril Lèbre, Anouchka de Belleval, Nicole Beaurain… Avec eux, Charlotte va au cinéma, au théâtre, au concert. Elle râle quand elle doit se rendre en banlieue, mais elle est toujours prête à aller écouter un ami ou un texte aimés. « Elle était passionnée de musique, raconte François Veilhan, aujourd’hui musicien. Mais pas forcément mélomane. Alors que c’était une très fine connaisseuse de peinture avec des goûts très affirmés, en musique elle s’y connaissait moins, mais elle adorait aller au concert. Elle disait qu’elle était fascinée par la beauté des visages des gens qui jouent. Souvent je l’appelais pour qu’elle m’accompagne à un concert de flûte et elle était toujours partante, on prenait même sa voiture pour aller en grande banlieue. Elle n’était pas dans la technique mais dans l’émotion, la perception. Quand elle aimait – ou aimait moins – son jugement était souvent très juste. Ce n’était pas une écoute analytique mais
émotionnelle . » 2
Avec ces jeunes gens, elle parle peu de la déportation. Ou alors sur un ton peu amène. Anouchka se souvient d’avoir évoqué la fatigue qu’elle avait éprouvée après une longue file d’attente devant une exposition. Elle s’était entendu répondre : « Eh bien tu n’aurais pas tenu bien longtemps à Auschwitz ! » Ou encore elle en plaisante. Ainsi, elle adore aller dans les zoos avec son neveu, Dany : « Chaque fois, elle insistait pour qu’on aille voir les pingouins, en rang sur leur morceau de fausse banquise. Elle disait que toutes ces silhouettes serrées les unes contre les autres lui rappelaient l’appel à Auschwitz. » D’autres fois, c’est la colère qui témoigne du souvenir. Un jour, à Breteau, à l’issue du déjeuner, alors que Charlotte est allée arroser ses plantes dans le jardin, les convives présents débarrassent la table et jettent dans la cheminée les restes de gras de viande. Dès que l’odeur de chair grillée s’échappe, Charlotte entre comme une furie dans la pièce en criant : « Vous ne me laisserez donc jamais oublier ? »
Mais sur la déportation, quand on l’interroge, elle répond souvent : « Il faut lire mes livres. » Tous le font. Tous sont bouleversés. Charlotte est touchée mais pas très contente, par exemple, qu’Anouchka de Belleval ait lu Aucun de nous ne reviendra à quatorze ans : « Je trouve tes parents bien légers de t’avoir fait lire mon livre (je ne leur dis pas, leur intention était bonne). Aussi fais-moi un grand plaisir. Promets-moi de le lire (surtout de ne pas y toucher d’ici là) quand tu auras dix-huit ans et de
m’écrire alors . » François Veilhan, lui, est plus âgé quand il découvre la 3
trilogie : « J’ai parlé avec Charlotte de ce que j’avais ressenti et cela a ouvert un vaste espace d’échanges intellectuels autour des livres entre nous. Elle m’a fait lire énormément de choses, elle les relisait en même
temps que moi, on commentait . » Elle vénère Proust, dont elle connaît 4
des extraits par cœur. Un peu moins Flaubert, dont elle prétend qu’on sent un peu trop le travail dans ses livres. Elle adore L’Éducation sentimentale et déteste Salammbô. Elle aime beaucoup Claudel, en dépit de son « côté cureton ». Elle se moque de sa dimension « moitié gaulliste, moitié vichyste », mais apprécie le fait que, chez l’écrivain, le seul sujet derrière la foi soit l’homme. Elle n’aime pas du tout la littérature « moderne ». Elle déteste Michel Tournier et Marguerite Yourcenar, qu’elle estime être de « faux bons écrivains ». Un seul trouve grâce à ses yeux : Romain Gary.
Et puis elle fait lire à ses jeunes compagnons la littérature de la concentration : Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne – elle trouvait le reste moins puissant, plus dilué –, Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, Contre tout espoir, les Mémoires de Nadejda Mandelstam, ou encore les entretiens de Lydia Tchoukovskaïa. Une démarche à la fois politique et littéraire. Pour dire à ces jeunes consciences non pas : « Voilà ce qui s’est passé », mais plutôt : « Voilà ce qu’un vrai écrivain peut tirer de ce qui s’est passé. »
Au-delà de cette formation intellectuelle, elle n’hésite pas à les aider financièrement. Elle paye l’édition de la thèse que Cynthia Haft a écrite sur son travail d’écrivain. Elle achète un petit appartement qu’elle ne loue qu’au coût des charges à François Veilhan, avant de le lui léguer. Avec eux, elle est d’une générosité sans limites. Étrangement, elle qui ne manque pas d’argent est à la fois large et regardante. À Breteau, tous les frais sont divisés entre les convives. Elle se fâche avec Cynthia pour une histoire de prêt non remboursé. Quand elle va au restaurant avec des amis, l’addition est partagée en deux. Avec Georges Nataf, quand, chaque semaine, ils déjeunent ensemble à la Closerie des Lilas, c’est à chacun son tour de payer la note. En même temps, elle dépense sans compter quand elle reçoit. C’est-à-dire très souvent. Agnès Veilhan se souvient d’avoir goûté pour la première fois du caviar chez Charlotte, qui en servait chaque jour de l’an. Georges Nataf, lui, se souvient d’avoir fait en une journée l’aller-retour à Sainte-Ménehould avec Charlotte pour déguster des pieds de porc. Et lorsque son neveu Dany vient la voir rue Lacépède, il s’arrête systématiquement au caviste de la rue des Écoles – et uniquement là ! – pour acheter du Southern Comfort, une crème de whisky qu’elle adore.
Avec les jeunes garçons, elle est très protectrice. Lorsque Dany atteint l’âge du service militaire, elle insiste pour qu’il trouve le moyen d’être réformé : « Cette famille a assez donné à la France. » À un neveu des Collet qui ne sait pas vers quelles études se diriger, elle conseille, en 1962, l’informatique. « C’est l’avenir », lui assure-t-elle. Elle demande à Georges Nataf d’accompagner François Veilhan pour l’aider à choisir ses vêtements. Le jugeant, par ailleurs, trop maigre, elle ne laisse pas passer une occasion de lui confectionner un plat uniquement pour lui : une omelette aux peaux de canard frites…
Avec les jeunes filles, elle se laisse moins vite séduire. Surtout celles que lui amènent ses amis. Nicole Beaurain, introduite par sa liaison avec Henri Lefebvre, se souvient d’avoir été longuement observée, jaugée, avant d’être adoptée. Agnès Veilhan, la compagne puis l’épouse de François, se rappelle également que Charlotte lui a un peu battu froid parce qu’elle lui prenait « son » François. Mais, une fois franchie l’étape de l’apprivoisement, la relation devient vite intense. Toutes ces jeunes femmes, trente ans plus tard, évoquent une « grande dame », une « vraie
femme », de celles qui vous font « sentir fière d’être une femme ». 5 Pourtant, Charlotte ne leur passe rien… Agnès se souvient du regard atterré qu’elle portait sur ses grandes jupes indiennes et ses cheveux longs. Et Nicole Beaurain de sa réflexion, alors qu’elle s’extasie devant elle sur un poncho de laine que Lefebvre lui a rapporté du Mexique : « Qu’est-ce que c’est que ce tapis ? » À Agnès, elle offre des vêtements qu’elle fait faire sur mesure. Pas de prêt-à-porter. Jamais. Elle choisit les tissus avec le plus grand soin, de la soie, du cachemire. Et les fait couper par une couturière. Elle aime les matières nobles et raffole des fourrures. Son premier manteau était en loutre de mer. « Si on n’y connaît rien, on pourrait croire que c’est du lapin, je pourrais le mettre pour faire le marché » : ainsi justifie-t-elle son achat auprès de son amie Claudine. Dans ses placards se trouvent également une veste en vison koinor blanc rayé de noir, un très long manteau de vison brun avec une grande capuche, une veste d’astrakan… Lorsque, chaque année, elle reçoit la pension que lui verse l’État allemand pour dédommagements, elle la claque immédiatement dans quelque chose de luxueux et d’inutile : du parfum, des vêtements, une fourrure.
« C’était une extravagante », raconte Dany Delbo. Elle portait un lorgnon, car elle était trop coquette pour porter des lunettes. Au théâtre ou au restaurant, elle adorait faire des commentaires. Elle racontait à tout le monde comment les serveurs de la Coupole, un jour où, comme à son habitude, elle venait déjeuner, lui ont fait une haie d’honneur. Audacieuse, elle portait toujours des couleurs, des chapeaux, de grandes boucles d’oreilles. Et puis elle adorait les « belles bagnoles », comme dit Dany, devenu garagiste et passionné de voitures. Ensemble, ils choisissent toujours des petites sportives, nerveuses. Longtemps des Triumph. « À la fin de sa vie, elle hésitait entre acheter un 4 × 4 pour aller en Égypte ou une Porsche pour Paris ! Je lui ai démontré qu’elles étaient trop lourdes pour elle et que, de toute façon, elle ne pourrait pas les garer dans son parking de la rue Lacépède. Et elle a choisi une Alfa Romeo. »
Elle fait également l’éducation politique des jeunes gens. Elle les incite à s’informer, à choisir un camp, à confronter leurs opinions, à affirmer leurs choix. Aucune opinion n’est mauvaise de prime abord : « Asseyons-nous et parlons-en », leur dit-elle. Elle-même n’hésite jamais à le faire. En 1977, après le suicide, en prison, de membres du groupe terroriste allemand Fraction Armée rouge, elle prend la parole dans Le Monde : « Que dans un monde de bourgeois, repus et triomphants, des jeunes gens aient envie de tout faire sauter, est-ce donc si surprenant, si immoral ? Les baptiser terroristes permet un bien rassurant amalgame. Pendant l’Occupation, les résistants étaient des terroristes pour les brigades spéciales. […] Les partis de gauche ont toujours prôné les actions de masse. Quand on a vu que cette action de masse n’a empêché aucune guerre, que ce soit celle de 14-18 ou l’Algérie, qu’elle n’a pas empêché l’ascension de Mussolini et d’Hitler, on comprend que la jeunesse tire les leçons de l’histoire et envisage d’autres moyens. […] Si le jour de 1938 où Hitler était rentré dans Rome voir Mussolini pour sceller leur pacte, si des terroristes avaient fait sauter le train d’Hitler ou les voitures dans lesquelles paradaient les deux dictateurs sous les vivats de la foule, si des terroristes avaient voulu se sacrifier ce jour-là, ils nous auraient épargné Auschwitz, à moi qui en suis revenue, et aux six millions qui n’en sont pas revenus. » « Elle était révulsée par la chasse à l’homme, commente François Bott. Personne ne voyait ce qu’il y avait d’héroïque chez ces jeunes gens. Elle, oui. »
Une autre fois, alors que, comme chaque jour, elle descend acheter Le Monde place de la Contrescarpe, elle surprend une patrouille de policiers qui contrôlent, un peu violemment sans doute, une bande de jeunes Gitans qui jouent de la musique et font la manche. Elle s’approche et leur montre le numéro tatoué sur son bras : « Vous voyez où ça mène, les brutalités policières ? » François Bott, lui, se souvient qu’au Monde des livres, qu’il dirigeait, il arrivait souvent que collaborateurs et amis se retrouvent pour déjeuner : « Nous refaisions le monde et Le Monde aussi. C’était des tablées d’une quinzaine de personnes où Charlotte était souvent la seule femme. Elle en imposait à tout le monde. Non pas à cause de son passé, mais à cause de sa présence. C’était physique, dans sa façon de parler, de se tenir… Elle laissait un souvenir impressionné, quoi qu’elle dise. Ce que Charlotte ne pardonnait pas, c’était la facilité de la pensée, qu’on se laisse entraîner par une certaine pensée dominante. Elle faisait partie de ces gens qui étaient en même temps opposés à la bataille d’Alger et aux chars soviétiques à Budapest. Elle ne faisait pas de
distinction entre les oppressions . » 6
« Elle avait de l’autorité mais n’était pas autoritaire, nuance Agnès Veilhan. Pour elle, il était important d’avoir un point de vue et de savoir l’affirmer. La prise de parole avec exercice de l’autorité (comme renvoyer un plat au restaurant) était importante et il fallait s’exercer à y recourir. Cette certitude-là venait, selon moi, de son éducation, de sa mère sans doute. Elle lui avait donné une force et une capacité d’affirmer ce qu’elle avait à dire, à avoir confiance en elle. Ce n’est pas “j’y ai
droit”, mais “c’est un droit”. Une certitude de ce qui était juste . » Et si 7 elle considère quelque chose comme « juste », Charlotte est intraitable. Au mariage de François et Agnès Veilhan, elle retrouve le père de François, Michel, dont elle a condamné l’attitude à l’égard de son ex-femme et de ses enfants. Alors qu’il s’approche d’elle pour l’embrasser, elle le toise et lui dit : « Monsieur, nous ne nous connaissons pas. » Et elle lui tourne le dos. « Il n’y avait pas une once de théâtralité dans ce geste, se souvient Agnès. Mais c’était définitif. Quand elle se fâchait avec quelqu’un, la personne n’existait plus. Elle fermait la porte. Il y avait deux sortes de trahison qu’elle ne supportait pas : la trahison vénale et la trahison pour le pouvoir. »
L’affection que l’on continue d’entendre dans la voix de tous les protégés de Charlotte ne les empêche pas d’évoquer son côté sombre. Elle avait la dent dure, l’esprit piquant, la critique rapide. Tout en tolérant des mesquineries chez ceux qu’elle aimait. Et puis elle pouvait être blessante. Violente. N’hésitant pas à tester la combativité des autres. François Veilhan se souvient de Charlotte lui disant, alors qu’il vivait des moments difficiles avec sa famille : « Vous savez, quand on était au camp, on était bien obligé, parfois, de lâcher les autres pour survivre. » « Sur le coup, je lui en ai voulu. Puis cela m’a aidé à comprendre que, parfois, prendre de la distance était un moyen de mieux aider les autres. La grande amitié de Charlotte, c’est qu’elle se permettait de dire les choses, souvent au bon moment. »
Il y avait, chez Delbo, intimement mêlés, cette opiniâtreté et cet épuisement, cette force et cette fragilité. Elle se laissait atteindre très facilement par des broutilles. Un rendez-vous annulé, un coup de fil qui tardait. On pouvait la trouver mélancolique. Parfois effrayée. Surtout à la tombée du jour. Mais rarement dans la plainte, jamais dans la victimisation. « Se tenir droite », disait sa mère…
1- Entretien avec Violaine Gelly.
2- Ibid.
3- Lettre du 27 avril 1965, archives privées Anne Berthoux.
4- Entretien avec Violaine Gelly.
5- Entretiens avec Violaine Gelly.
6- Entretien avec Violaine Gelly.
7- Entretien avec Violaine Gelly.
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