Charlotte Delbo
Chapitre 25
À MALMÖ, LES FRANÇAISES DESCENDENT DU FERRY au milieu d’une double haie de scouts et en présence des autorités suédoises. En tête du groupe,
Manette et ses béquilles, à laquelle les soldats présentent les armes . 1 Conduites dans un dispensaire de la Croix-Rouge internationale, elles sont longuement lavées, leurs vêtements et leurs maigres trésors sont brûlés. Puis elles sont examinées par des médecins qui les dirigent vers des centres de quarantaine. La sœur de Mado Doiret, qui vit en Suède et travaille pour un médecin, joue de son entregent pour qu’elles soient transférées toutes les cinq dans la maison d’été que le sénateur Branting – le fils du Prix Nobel de la paix Karl Branting – met à leur disposition à
Trelleborg, au bord de la Baltique . Elles y arrivent le 27 avril. À sa mère 2 et à Louis Jouvet, Charlotte envoie tout de suite la nouvelle de sa libération et l’adresse où elle peut être jointe. Sa mère lui répond immédiatement quelques mots griffonnés, signés « Maman » : « Ma Lolotte, quel bonheur pour moi et pour tous de te revoir enfin. » Avant les lettres, c’est un télégramme qui la trouve. « Reçu carte 27 avril. Maman, André, Régine, Guy bien. Odette avec nous. T’embrassons. Jouvet. »
Louis Jouvet est de retour d’Amérique latine depuis fin janvier 1945 et il a rouvert le théâtre de l’Athénée. Inquiet du sort de Charlotte, il a repris contact avec Erminie et embauché Odette comme secrétaire à la place de sa sœur. Prévenu de la libération de sa protégée, il va tout faire pour hâter le retour de Charlotte en France. Le 6 mai, il lui envoie un nouveau télégramme, avec les noms de personnes qu’il connaît en Suède susceptibles de l’aider : May Wesslen, un contact à la Banque de Scandinavie à Stockholm, qui va débloquer quelques fonds, et Agne Beijer, conservatrice du musée de Drottningholm. Et puis, comme personne ne sait encore dans quel état physique elle se trouve, il l’encourage à rentrer vite : « Nécessaire préparation saison prochaine Athénée. Stop. Câble comment puis intervenir. »
Charlotte lui répond immédiatement : « J’ai souffert les pires épreuves que le destin (ou la Gestapo) puisse accumuler sur un pauvre humain moyen et mes chances d’en sortir étaient minces. La raison et le raisonnement, la statistique et l’observation quotidienne, chaque battement de mon cœur – le cœur qui ne bat que parce qu’on lui commande de battre – tout montrait d’évidence que la lutte était vaine. Ma certitude intuitive était fondée sur autre chose. Sur la protection que vous m’apportiez, ma mère et vous, ma mère par la tension de sa volonté et la violence de sa pensée présente à la mienne, vous parce que vous me parliez. Du fond des marais d’Auschwitz. Il fallait un acharnement du miracle pour que je revienne. Je reviens. Pour vous embrasser. Le
Mendiant est dieu, il devait savoir . » Réponse immédiate par câble : 3 4 « Merci ta lettre. Stop. Ta présence très nécessaire pour moi, indispensable pour ta mère. Stop. Que puis-je faire pour hâter ton retour. Stop. Amitiés Aragon et mon affection. »
À la même époque arrive une lettre d’Odette : « Chère Charlotte, si tu savais comme tes paroles amies m’ont manqué, les pas qu’on fait ensemble, les projets. Je n’ai rien trouvé, personne surtout, qui vaille la peine de vivre à fond, de respirer profondément, comme avec toi. » La mère et la sœur de Charlotte ont eu des nouvelles par les survivantes du convoi qui ont déjà été rapatriées, comme Hélène Solomon-Langevin. Odette lui raconte Paris, leur vie, son travail auprès de Louis Jouvet. « Il demande de tes nouvelles tous les jours, parle souvent de toi avec Aragon. Il est très gentil mais je te le rendrai avec plaisir si tu y tiens. » Elle évoque la troupe de l’Athénée ainsi que leurs amis – Henri Lefebvre qui est capitaine FFI. La petite sœur se demande si elle doit venir chercher son aînée en Suède. Et elle la supplie : « Surtout que ton séjour en Suède ne soit pas gâché – comme tu l’as fait en Amérique – par une idée fixe : celle du retour. Ce n’est plus qu’une question de jours et de jours courts parce que sans tristesse, sans drame, sans vision infernale. » Elle tait, cependant, une terrible nouvelle. Leur petit frère, Daniel, est mort un mois auparavant, le 9 avril, à dix-neuf ans. Engagé dans l’armée de libération de Leclerc, il a été tué lors de l’attaque d’un pont à Ittersbach, près de Karlsruhe, en Allemagne.
Dans la maison de Trelleborg, les cinq jeunes femmes sont médicalement suivies avec attention. Elles sont toutes extrêmement faibles, à des degrés différents – Simone Sampaix pèse vingt-trois kilos et Lucienne Langlois est menacée de perdre un bras à cause d’un abcès –, et atteintes de maux divers. Charlotte, elle, souffre d’un œdème qui la défigure et alourdit son corps jusqu’à gêner sa démarche. Elles dorment beaucoup. Beaucoup. Et retrouvent le plaisir de vrais repas : crème, poisson, fromage et légumes. Les quantités croissent au fur et à mesure que leur estomac se montre capable de le supporter.
Début mai, toujours grâce aux relations de la sœur de Mado, Cécile, Poupette, Lulu et Carmen les rejoignent. Transférées de Beendorf au camp principal de Neuengamme, puis à un autre commando à Sasel, dans la banlieue de Hambourg, elles ont finalement été libérées par les Américains et convoyées jusqu’en Suède. Pour les amies désormais réunies commence une période de repos aux frais de la Croix-Rouge et de l’incroyable générosité du sénateur Branting. « Nous sommes dans un
vrai paradis », écrit Lucienne Langlois à ses parents. On leur organise 5
aussi des sorties, des visites, des promenades sur la mer Baltique. Et puis Charlotte retrouve une machine à écrire ! Le 18 mai, au nom de toutes ses camarades, elle écrit au directeur de la radio française. Elles viennent
d’apprendre que Hermann Goering et Robert Ley ont été faits 6 « prisonniers de guerre ». « Goering n’est pas un prisonnier de guerre, c’est un criminel de guerre. Robert Ley n’est pas un prisonnier de guerre, c’est un criminel de guerre. Les lois de la guerre ne s’appliquent pas à eux. Quelle loi de guerre, quelle loi de Genève nous ont protégées, nous, combattantes de la Liberté, à Ravensbrück ? Les soldats russes pris en uniforme sur les champs de bataille n’étaient pas prisonniers de guerre, ils ont été fusillés par milliers. Les parachutistes anglais capturés en uniforme n’étaient pas des prisonniers de guerre, ils ont été pendus. […] Goering, prisonnier de guerre ! Nous n’avions pas mérité cette injure. Nos milliers de camarades assassinés dans les camps n’ont pas mérité cet
outrage à leur mémoire . » 7
Les rapatriements se font lentement, selon l’état de santé des jeunes femmes. Charlotte est habitée par la même tranquillité qu’à Ravensbrück, puisqu’elle a une certitude : elle rentrera à Paris le 23 juin. Tous les événements importants de sa vie ne se sont-ils pas produits un 23 ? Le soir du 21 juin, elle assiste aux grandes fêtes de l’été et des nuits blanches. Le 22, elle télégraphie à Jouvet : le rapatriement est pour le lendemain. Le 23, un avion les dépose au Bourget, où les attend un bus
qui les conduit à l’hôtel Lutetia . Devant l’hôtel, de nombreuses 8 personnes attendent avec des photos de disparus. Mais aucune n’a le temps de jeter un coup d’œil. Il faut avancer, passer devant un Bureau militaire, répondre à un interrogatoire qui tente de reconstruire le parcours de chacun. Comme elles ont pu reprendre quelques forces en Suède, Charlotte et ses compagnes échappent à la longue attente que doivent subir les déportés qui arrivent directement des camps avant la désinfection et la visite médicale. Sur le bordereau de l’examen médical
de Charlotte , on peut lire : typhus, avril 1943, aménorrhée pendant 9
trente-neuf mois (retour des règles en juin 1945), œdème des membres inférieurs, goitre thyroïdien, rhumatismes et douleurs sciatiques, soins dentaires, tachyarythmie. État général : mauvais.
Munie de ce simple diagnostic et d’un bon de transport gratuit, elle peut enfin quitter l’hôtel Lutetia. Sur le trottoir, Odette et Erminie l’attendent. Le voyage est terminé.
1- Yves Jegouzo, Madeleine dite Betty, op. cit., p. 81.
2- Voir Caroline Moorehead, A Train in Winter, op. cit., p. 286.
3- Charlotte fait ici référence au rôle du Mendiant dans Électre, de Jean Giraudoux, qu’a créée
Jouvet. Le personnage du Mendiant contribue à révéler la vérité à Électre.
4- Lettre du 17 mai 1945, op. cit.
5- Yves Jegouzo, Madeleine, dite Betty, op. cit.
6- Le premier était commandant en chef de la Luftwaffe, le second responsable du Front du
travail hitlérien. Tous deux se suicideront pendant le procès de Nuremberg.
7- ACD.
8- Réquisitionné par les Allemands en 1940, cet hôtel de luxe était devenu le quartier général de
l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major SS. À la Libération, il a été réquisitionné sur ordre du général de Gaulle et, entre avril et août 1945, devient le centre d’accueil des déportés.
9- Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), Service historique de
la défense, Caen, dossiers Dudach et Delbo.
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