Charlotte Delbo

Gelly · Chapitre 24 sur 45

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Charlotte Delbo

Chapitre 23

AUTRE CAMP , MÊMES FORMALITÉS. Dépôt des valises, mise à nu, désinfection, nouvelles frusques immondes… Examen médical, y compris gynécologique, sans désinfection des instruments d’une femme à l’autre. Et quarantaine. Pendant ces trois semaines à l’écart, elles apprennent les règles de Ravensbrück. Camp exclusivement féminin – à peu près quinze mille prisonnières début 1944 en provenance de tous les pays d’Europe –, c’est l’endroit où toute l’industrie allemande se fournit en main-d’œuvre. De nombreuses Françaises ont déjà été déportées ici et, parmi elles, des détenues Nacht und Nebel dont Charlotte et ses compagnes font la connaissance : des gaullistes comme Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion ou Anise Postel-Vinay, des communistes comme Lise London. Les huit d’Auschwitz ne tarderont pas à les retrouver, dans un premier temps au block 27, puis au block 32.

Les journées ressemblent à celles de Birkenau. L’appel à 3 h 45. La journée de travail. À nouveau l’appel. La faim, les coups, l’incroyable brutalité des SS et des kapos. La mort. Partout. « Le défilé des fantômes hâves, déguenillés, squelettiques, l’air hagard, l’odeur de tombeau qui les

suivait … » Mais il y a quelques différences, qui ne sont pas 1

négligeables. À Ravensbrück, pas de chambres à gaz. Le crématorium ne sert qu’à brûler des cadavres, deux ou trois fois par semaine. Au fond des baraquements, construits sur le même modèle que ceux d’Auschwitz, un espace libre où l’on peut s’asseoir pour avaler la maigre pitance. Et même quelques lavabos, bien que l’eau n’y coule que très peu et seulement à certaines heures. « C’était beaucoup moins bien que Rajsko. Mais tellement loin de l’enfer de Birkenau. Nous trouvâmes ce camp

“presque” convenable . » 2

Toute la vie de Ravensbrück tourne autour des travaux forcés. Contrairement à Auschwitz, où ils avaient pour but l’affaiblissement rapide des déportés, ici ils servent l’industrie allemande, qui vient se fournir en main-d’œuvre à bas coût. D’ailleurs, à Ravensbrück, tout repose sur le rendement maximal au service du capitalisme nazi. Pas une minute ne doit être perdue. C’est au pas de course que les prisonnières, après l’appel, doivent se rendre au commando où elles sont affectées. De là, elles gagnent l’une des vingt halles de production que Siemens a fait construire dans l’enceinte du camp, pour y travailler de 6 heures à midi. Pause-déjeuner dans les blocks. Puis deuxième appel, plus rapide, à 12 h 45. Retour au travail de 13 heures à 18 heures. Troisième appel à 18 h 30. Retour dans les blocks et couvre-feu. Quand une détenue est malade, elle obtient du Revier un papier appelé Innendienst qui la dispense non des appels, mais du travail. Pour les autres, chaque matin représente un risque.

Après l’appel, lorsque le besoin s’en fait sentir, les industriels ou leurs contremaîtres viennent eux-mêmes, accompagnés des SS, choisir et sélectionner les détenues les plus solides. « On avait l’impression d’un marché d’esclaves : ils tâtaient les muscles, regardaient la bonne mine, puis ils faisaient leur choix. Ensuite, on passait devant le médecin, déshabillée, et il décidait si on était apte ou non à partir au travail dans les usines. Les derniers temps, la visite au médecin n’était plus que pro

forma 3 , car on prenait n’importe qui . » Celles qui sont choisies sont ensuite convoyées dans des usines de travaux forcés – mines de sel de Beendorf, usines d’armement de Mauthausen… – et disparaissent dans la nuit des camps. Celles qui restent sont alors considérées comme des Verfügbar (disponibles), à la disposition de n’importe quel chef de commando en manque de bras. Tous les moyens sont bons aux captives pour ne pas se faire remarquer : épaules baissées, regard lointain, air égaré. Celles qui réussissent à ne pas être sélectionnées sont conduites à des travaux de terrassement. Tout le jeu – mortel parfois, dangereux toujours – est de s’échapper de la colonne. Poupette, du haut de ses dix-neuf ans, s’est juré de ne pas travailler pour les Allemands. Elle estime qu’elle a dû accomplir environ sept journées de travail à Ravensbrück en seize mois de présence !

Charlotte et les autres sont, dans un premier temps, affectées à l’atelier de couture. Là, douze heures par jour, dans un immense hall sans fenêtres, donc sans aération, glacé l’hiver, étouffant l’été, elles trient les uniformes des soldats allemands tués sur les différents fronts. Douze heures par jour à manier des vêtements encore sanglants, à mettre de côté ceux qui peuvent resservir, à récupérer des pièces intactes pour en remplacer d’autres. Ou encore à coudre les uniformes des SS et des

Jeunesses hitlériennes, œuvres du tailleur nazi Hugo Boss . « Dans 4 l’atelier, les machines roulaient, piquant des vestes par centaines. Chacune à sa place, chacune à sa machine, les ouvrières étaient penchées sur leur ouvrage. Les pièces passaient de l’une qui assemblait à une autre qui montait les manches, à une troisième qui posait le col, à une quatrième qui faisait les boutonnières, à la dernière qui mettait la doublure. Une chaîne. Autant de chaînes que de rangées de machines entre lesquelles circulaient les surveillantes, une SS en gris, qui criait, battait. Ni lever les yeux, ni parler, ni s’arrêter. Le seul moyen de ralentir la chaîne était de casser son aiguille. […] Chacune cassait son aiguille à son tour. Et malgré cela, les uniformes s’amoncelaient, au revers desquels ne restait plus que l’écusson aux deux S à coudre [CI, 123]. »

Régulièrement, à l’improviste, les SS font sortir les ouvrières. En rang, comme pour l’appel. Puis le médecin chef du camp arrive : « Enlevez les chaussures et les bas. Relevez les robes. Schnell. Marchez maintenant ! » C’est une sélection. Pour repérer celles qui ont les jambes trop faibles, trop gonflées, trop bleues, trop raides. Celles qui ont choisi l’atelier de couture parce que incapables de rester longtemps debout. Celles-là sont désignées pour le Jugendlager – le si mal nommé « camp des jeunes ». Celui où, sans eau, sans alimentation, elles seront laissées à l’agonie. Jusqu’à ce qu’un « transport noir », un de ceux qui s’éloignent sans destination connue pour revenir à vide, les emporte.

L’audace emplit bientôt ces femmes qui ont déjà traversé tant d’épreuves. Elles décident de se placer, le matin, dans la colonne des Verfügbar et d’échapper, autant que faire se peut, au travail. Le réseau de résistance qui fonctionne très bien à l’intérieur du camp fait circuler les informations, et les Françaises savent ce qui se passe à l’extérieur : les revers de l’armée allemande, les débarquements des Alliés, l’attentat contre Hitler… « Nous ne voulions pas travailler. Après trois ans de captivité, nous devions ménager nos forces si nous voulions tenir jusqu’au bout, et le bout paraissait proche. Aussi chaque matin, quand les colonnes se rassemblaient, nous déployions des ruses chaque fois réinventées pour nous cacher, pour ne pas être prises au travail. Les colonnes parties, il nous fallait nous terrer jusqu’à l’appel du soir [CI, 132]. » Contrairement à Auschwitz, il est possible de se cacher assez facilement et de rester à l’intérieur du camp sans trop de risques pendant les heures de travail.

Mais, parfois, une rafle improvisée fait tout basculer. Ce jour-là, Charlotte, dans la cohue, perd de vue Cécile et Poupette. Brusquement, des coups de sifflet se font entendre et les kapos forment des chaînes au bout de chaque allée pour les bloquer. Voilà la jeune femme cernée d’inconnues, des Russes, des Polonaises, personne qui parle français. Son anxiété redouble. Elle va être emmenée. Où ça ? Pour faire quoi ? Quel genre de travaux ? Et si loin des autres, sans même pouvoir les prévenir… La colonne attend. Attend celui qui va venir faire son choix. À quelques pas des femmes qu’elles ont calmées à coups de trique, trois SS qui parlent entre elles. Charlotte les observe. Surtout celle qui lui tourne le dos. « Et soudain, dans un de ces éclairs comme on en a dans les rêves, j’entends la voix de Jouvet dans sa classe du Conservatoire, Jouvet disant à un élève qui avance sur l’estrade et attaque sa scène : “Non. Recommence. Tu n’es pas entré. Entre. Et attends. Ne bouge pas. Voilà. Mets-toi en place. Bien. Ne bouge plus. Installe-toi. Tu es en place. Maintenant, tu peux parler. Et nous, nous savons que tu as quelque chose à dire.” Mets-toi en place. Installe-toi. Les trois SS étaient en place. À leur dos, à leurs bottes, à leurs épaules, j’ai su qu’elles entamaient une conversation et qu’elles ne bougeraient pas. Elles étaient installées. Alors, vite, je bondis hors du rang [CI, 134]. »

Début août 1944, la porte du block des Françaises s’ouvre pour laisser passer les dernières survivantes du convoi des 31000 restées à Auschwitz. Quelques jours plus tard arrivent les dernières de Rajsko. Les amies tombent dans les bras les unes des autres. La quarantaine les a

toutes épargnées. Même Manette Doridat . À Auschwitz, elle est tombée 5 d’un escabeau qu’elle utilisait pour décharger du charbon d’un camion. Fracture ouverte de la cheville, gangrène. Un détenu, chirurgien polonais, propose de l’amputer pour éviter que l’infection ne gagne. Manette refuse. Il insiste : « Vous avez des enfants ? — Oui, deux. — Je pense qu’ils vous attendent, même avec une jambe en moins. » Elle accepte. L’amputation cicatrisée, elle sera sauvée par la mise en quarantaine d’août 1943. Une seule, Marie-Jeanne Bauer, était trop faible pour faire le voyage. Manque aussi Marie-Jeanne Pennec, disparue au sein d’un commando parti pour la Tchécoslovaquie.

Elles sont cinquante-deux, enfin réunies. C’est à ce moment-là qu’elles ont la possibilité de donner des nouvelles à leurs familles. Malheureusement, la désorganisation de l’Allemagne nazie en déroute ne rend pas possible plus d’un échange. Charlotte peut envoyer quelques lignes à sa mère. Et reçoit une réponse – en allemand – d’Odette. Étrangement, alors que le monde extérieur recommence à se manifester dans sa vie, elle rencontre au détour d’un block Marcelle Dudach. Emprisonnée, puis libérée, puis de nouveau arrêtée en 1943, la petite sœur de Georges est arrivée directement de Compiègne. C’est incroyable qu’elles se soient reconnues dans cette foule de femmes amaigries, défigurées par la faim et la souffrance. Mais chacune renvoie à l’autre le visage de Georges. Ni le lieu ni le moment ne se prêtent aux souvenirs. Trop dangereux de rouvrir son cœur, de retrouver l’émotion.

C’est un livre aussi qui rattache Charlotte, lentement, à la société des vivants, des autres. Un soir, une petite Gitane a échangé avec elle contre une ration de pain Le Misanthrope dans la petite collection des classiques du théâtre chez Larousse. « J’ai donné ma ration de pain. Qui donc a jamais payé un livre aussi cher ? » De retour dans le baraquement, elle explique son choix à ses camarades, qui lui répondent : « Alors tu vas nous le lire. » Et Charlotte de lire, de retrouver Alceste, Célimène, cette langue de Molière, ces scènes tellement travaillées dans sa vie d’avant. « Cette Célimène, elle a la langue aussi pointue que toi, Cécile », lâche Poupette qui découvre la littérature. Ce Misanthrope, Charlotte va l’apprendre par cœur. Vers après vers. Chaque soir, un nouvel extrait. Et chaque matin, pendant l’appel, elle se récite la pièce. Qui dure presque tout l’appel…

Elles sont déterminées à tenir bon jusqu’à la fin, qu’elles sentent proche. Ensemble. Mais le sort en décide autrement. Le 7 janvier 1945, un an jour pour jour après leur départ de Rajsko, les cinq amies les plus

proches de Charlotte sont expédiées à Beendorf . Cécile, Lulu, Carmen, 6 Gilberte et Poupette sont transférées dans une usine de fabrication de missiles V1 installée dans une mine de sel. Deux mois plus tard, trente-trois survivantes du convoi des 31000 partent, elles, pour Mauthausen, non loin de Linz, en Autriche. Les autorités allemandes ont décidé de déplacer trois cents Françaises, si possible Nacht und Nebel. La nouvelle est parvenue aux détenues, la veille, avec la rumeur que ce sera « un

mauvais convoi ». Beaucoup acceptent pourtant le départ. Tout plutôt 7

qu’être séparées . Mais un certain nombre se cachent pour ne pas partir. 8

Parmi elles, Manette Doridat, que sa jambe amputée menace régulièrement d’envoyer à la mort et que ses camarades dissimulent, jour après jour, aux regards allemands. Et Charlotte. Certes, elle est solidaire du groupe, mais elles ne sont pas sa famille. Sa famille à elle, celle qu’elle s’était créée à Auschwitz, c’est Cécile, Carmen, Viva, Poupette, Lulu. Elles, elle les aurait sans doute suivies si elle avait pu. Mais pas les autres. Une fois le convoi parti, des survivantes des 31000, elles ne sont

plus que dix . 9

Après le départ de leurs camarades, Madeleine et Charlotte renoncent à la vie de Verfügbar, craignant des rafles improvisées. D’autant que la désorganisation croissante du camp rend la sécurité, déjà précaire, improbable. Elles rejoignent alors l’atelier Siemens, où se fabriquent de petites pièces destinées aux radios. Même non chauffé, un hangar couvert vaut mieux que le froid glacial qui tombe à nouveau sur l’est de l’Allemagne. Dans le camp, les conditions de vie deviennent cependant de plus en plus insupportables. La cruauté des SS, aiguisée par leur nervosité, empire. Le nombre de morts augmente. Du plus haut tombe l’ordre d’extermination. À partir d’octobre, un second crématoire est construit. Ainsi qu’une chambre à gaz. Cinq cents femmes y sont conduites chaque jour. Le camp est totalement désorganisé. Des ordres sont donnés puis contredits. Des groupes entiers sont réunis pour partir dans un autre camp, mais finalement restent. Plus personne ne se rend aux usines. D’ailleurs, les industriels négriers ont tous pris la fuite. Il n’y a presque plus de nourriture et très peu d’eau. Des cadavres qui s’amoncellent. Et des rats partout…

Pendant ce temps, la Croix-Rouge internationale se démène pour faire libérer les Françaises de Ravensbrück. Le dimanche 15 avril 1945, une rumeur parcourt le camp, colportée de bouche en bouche, de SS en kapo, de kapo en Blockova : « Les Françaises et les Belges sont attendues sur la Lagerplatz. Rassemblement. Prenez toutes vos affaires. » Vos affaires ? Quelles affaires ? « Par centaines, les femmes sortaient des blocks et des recoins où elles s’étaient mises à l’abri pour passer aussi tranquillement que possible un après-midi de repos, bonheur dont il fallait savoir profiter, pour une fois que c’était un dimanche sans punition, pour une fois qu’il faisait beau et qu’on pouvait même se laver les cheveux avec la chance de les sécher au soleil [CI, 136]. »

En rang par cinq, elles s’alignent dans la colonne qui ne cesse de s’allonger dans la Lagerstrasse. L’excitation monte. Une autre rumeur se répand : il y aurait des camions devant le camp, les Américains seraient à cinquante kilomètres du camp, les Françaises vont être libérées. Partagées entre espoir et doute, les femmes patientent. Puis la fatigue gagne, l’espérance décroît. Soudain, contrordre. Elles ne partent plus. Elles se retrouvent enfermées dans un block vide. « Les unes s’allongeaient muettes, à bout de forces. Les autres, appuyées au mur, comptaient leurs respirations comme si elles n’étaient pas sûres d’atteindre le matin, tenaient leur main sur leur cœur comme pour aider leur cœur à battre. Ici et là, les bavardages continuaient, oscillant entre l’espoir – un peu forcé –, la crainte, et tout en phrases interrogatives [CI, 143]. »

Charlotte et Mado Doiret, qui ne se quittent pas, s’assoient sur le plancher humide. Le sommeil gagne. Puis réveil en sursaut. Il est 3 heures du matin. Ordre à toutes d’aller à l’appel devant leurs blocks respectifs. Elles ne partent plus. Et la routine de survie reprend. « Nous étions là, désœuvrées, interdites. Nous allions ici et là dans le camp, cherchant à lire sur la tête des SS des signes qui révéleraient leur désarroi ou leurs intentions. Et chaque jour, nous voyions mourir celle-ci ou celle-là, qui était à bout de vie, qu’on aurait pu sauver si elle avait été libérée ce jour-là. Elles étaient mortes de la déception, de l’émotion. Mortes d’avoir laissé l’espoir battre dans leur cœur [CI, 151]. » Mais Charlotte, elle, tient bon. Avec une certitude au cœur. Une date. Le 23 avril. Elles seront libérées le 23 avril, promet-elle à ses camarades épuisées. Parce que le 23 avril, c’est la Saint-Georges. C’est l’anniversaire de ce soir de printemps où un jeune homme intimidé avait osé lui proposer de faire un bout de chemin avec elle, sur le boulevard Saint-Michel. Charlotte s’en convainc.

Le dimanche 22 avril, le même scénario se reproduit. Rassemblement des Françaises sur la Lagerstrasse. Attente interminable. Avec, cependant, une différence notable : on leur remet à chacune un colis de la Croix-Rouge. Debout dans les rangs, Charlotte ouvre le sien. Des biscuits, du chocolat, du café, du sucre. Et un paquet de cigarettes américaines. Pour les grandes fumeuses qui, comme Charlotte, n’ont pu trouver pendant des mois qu’une cigarette ici ou là à se partager, la découverte n’a pas de prix. C’est le premier paquet qu’elle ouvre. Elle sort une blonde. « Je la tenais entre mes doigts, un peu gauche, et je pensais : ils auraient pu mettre des allumettes. Évidemment, on n’y avait pas pensé. Les colis sont pour les soldats et les soldats ont toujours du feu. J’avais une envie irrésistible d’allumer cette cigarette. D’un pas tranquille, je me suis approchée de la SS et je lui ai demandé du feu. Sans marquer d’hésitation ou surprise, tout naturellement, comme dans le civil, elle a tiré un briquet de sa poche et me l’a tendu [CI, 165]. »

Décidément, c’était la fin… Mais pas tout de suite. Comme la semaine précédente, un contrordre est donné : elles ne partent pas. À ses camarades défaites, Charlotte rétorque qu’elles ne sont pas le 23 avril. Le 23, c’est demain.

Retour aux blocks. Toutes s’allongent, épuisées. Sauf Charlotte. Qui ressort avec le café soluble contenu dans son colis. Après sa première cigarette, elle veut boire son premier café toute seule. Une cuillerée de café, deux, voire trois, elle l’aime serré. Un filet d’eau au robinet extérieur. Elle savoure ce premier café. Elle l’accompagnerait bien d’une cigarette mais elle n’a toujours pas de feu. Pas grave. Elle retourne se coucher près de ses camarades mais, à peine allongée, la caféine à forte dose fait irruption dans son corps. Un corps affaibli, un corps amaigri, un corps privé d’excitant depuis plusieurs années maintenant. Elle suffoque. Ses oreilles bourdonnent. Son cœur saute dans sa poitrine. À grand-peine, elle sort du block pour aspirer un peu d’air. Elle déboutonne le haut de sa robe. Le Misanthrope, qu’elle gardait contre sa peau, tombe à terre. « J’essayais d’aspirer de l’air et à chaque respiration je croyais mourir. J’allais mourir, maintenant que je savais Le Misanthrope par cœur et que je n’en aurais plus besoin. Mourir sur le seuil de cette baraque, au seuil de la liberté, parce que cette fois, j’y croyais [CI, 169]. » Mais son cœur se calme, les palpitations s’apaisent et elle peut retourner se coucher près de Mado qui s’inquiète : « Ça va ? » Un peu mortifiée de s’être conduite, elle l’ancienne, après vingt-sept mois de déportation, comme une débutante.

Le 23 avril, des cris, des bousculades. Les trois cents femmes, belges et françaises, sont à nouveau rassemblées. Hélène Boileau et Simone Loche sont trop faibles pour quitter le Revier. Marie-Claude Vaillant-Couturier et Adélaïde Hautval décident de rester à leurs côtés. Manette Doridat, elle, reste cachée, attendant de voir comment, cette fois, tournent les choses.

Mado Doiret, Charlotte, Lucienne Langlois, Simone Sampaix et Julia Slusarczyk sont ensemble, au centre de la colonne. « Nous n’étions jamais ni les premières, ni les dernières. Nous avions appris d’expérience que c’est sur les premières et les dernières que pleuvent les coups. Au milieu, il y a généralement une accalmie, le temps que les bâtons, fatigués par la première vague, reprennent de l’ardeur [CI, 171]. » Au fur et à mesure, cependant, les rangs devant elles se disloquent, puis, sous les coups des kapos, se reforment un peu plus loin. Jusqu’au moment où elles se retrouvent, de fait, dans les premiers rangs. Et qu’elles comprennent. Juste devant la colonne, quatre SS casqués sont en position, un genou à terre derrière des mitrailleuses. « Moi qui avais eu si peur de mourir la nuit d’avant, je n’avais pas peur du tout. Nous étions toutes les cinq très calmes. Après tant d’années, rien ne pouvait entamer notre sang-froid. » Les cinq se prennent alors le bras et restent debout devant le peloton. À l’arrière, les kapos, à coups de matraque, poussent les récalcitrantes dans les rangs. Après un long piétinement, le silence retombe. Lentement. Puis « Los ! » : la colonne s’ébranle. Passe devant les mitrailleuses. Lentement. Et s’arrête devant les portes de Ravensbrück. Qui s’ouvrent. Lentement. Derrière, une barrière baissée.

Dans l’obscurité, trouée par la lumière des déflecteurs, un homme attend. Immobile. La colonne s’arrête à quelques mètres de lui. Il est en uniforme kaki, un brassard de la Croix-Rouge autour du bras. C’est le comte et diplomate suédois Folke Bernadotte « Vous êtes les Françaises ? » Seul le silence lui répond. « Maintenant, nous allons en Suède. » « “Nous allons en Suède” et rien ne répond dans la longue bande de taches claires où les regards font des trous d’ombre. Aucune animation, aucun tressaillement […]. La barrière est toujours baissée. Nous attendons. En silence. D’un calme qui nous surprend nous-mêmes. Nous qui croyions que, ce jour-là s’il arrivait, nous défaillirions de

bonheur . » 10

La barrière se lève enfin. Le SS lève la main. La colonne s’ébranle.

Derrière l’homme qui les attend, des véhicules de la Croix-Rouge. Des infirmiers prennent immédiatement en charge les plus faibles. Les autres sont hissées, avec douceur, dans des camions où elles sont assises, enveloppées dans une couverture, un colis de nourriture sur les genoux. Les cinq camarades entourent Manette Doridat qui a également réussi à sortir du camp. Les camions roulent toute la journée. Le soir, ils s’arrêtent à Padborg, à la frontière germano-danoise, où les Françaises passent la nuit. Puis c’est Copenhague par train et Malmö, en Suède, par ferry. Désormais, elles sont libres.

1- Germaine Tillion, Ravensbrück, Seuil, coll. « Points », 1997.

2- Simone Alizon, L’Exercice de vivre, op. cit., p. 305.

3- Témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier devant le tribunal de Nuremberg. À lire sur

www.fndirp.asso.fr/temoigmcvc1.htm.

4- En 2000, la société Hugo Boss a accepté de verser une somme de 500 000 livres sterling au

Fonds d’indemnisation des anciens travailleurs forcés en compensation du travail effectué pendant la Seconde Guerre mondiale.

5- Aimée, dite Manette Doridat (1905-1989, matricule 31767).

6- Beendorf-Helmstedt, commando dépendant du camp de Neuengamme, situé entre

Magdebourg et Brunswick.

7- Germaine Tillion, Ravensbrück, op. cit., p. 182.

8- Trois des déportées à Mauthausen trouveront la mort dans les bombardements par l’aviation

américaine de la gare d’Amstetten, toute proche : Charlotte Decock (matricule 31756), Olga Melin (matricule 31708), Yvonne Noutari (31718), un mois avant la libération du camp.

9- Charlotte Delbo, Lucienne Langlois, Mado Doiret, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Heidi

Hautval, Lucienne Michaud (Nicole), Aimée Doridat (Manette), Hélène Boileau, Simone Loche, Simone Sampaix, Julia Slusarczyk.

10- Charlotte a raconté ce dernier jour dans le Journal de Genève, 16 mai 1946, puis dans Une

connaissance inutile, op. cit., p. 174 et suiv.

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