Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 42
42
LE JET D’AFFAIRES de Hendley Associates se posa sur Beef Island en milieu d’après-midi, et sitôt passée la visite des douanes, John Clark et Adara Sherman montèrent dans une jeep qui les attendait sur le tarmac. Ils rejoignirent alors un port de plaisance d’East End Bay sur l’île voisine de Tortola. Les y attendait, près d’un canot amarré sur le quai, un homme qui, après un bref échange de poignées de main, tendit à Adara un jeu de clés.
« Tout ce que vous avez demandé est déjà stocké à bord. Vous êtes mouillé à l’anneau cinquante-trois. C’est le ketch Irwin de seize mètres, datant de 1978, que vous avez choisi d’après photos.
– Excellent », dit Adara avant de lui donner un pourboire de deux cents dollars pour récompenser sa rapidité.
L’homme détailla longuement Adara et John. Elle avait la mi-trentaine, lui la mi-soixantaine et John détecta d’emblée le sous-entendu : clairement, il pensait qu’ils étaient en couple. Clark sentit la moutarde lui monter au nez à l’idée que cet inconnu pût le prendre pour un vieux barbon exhibant son trophée, ou – puisque Adara ne portait pas d’alliance, et lui si – peut-être que l’employé de la marina s’imaginait que Clark avait emmené sa maîtresse dans les îles pour quelques galipettes loin de bobonne restée à la maison.
Ça ne lui plaisait pas du tout mais il ne fit rien pour dissuader l’homme de ses suppositions. Il se dit qu’il ne devait pas être le premier coureur de jupons âgé mais fortuné à venir louer un voilier dans ce port de plaisance.
C’était finalement une bonne couverture.
Alors qu’il s’installait à la barre du canot et pénétrait dans la marina, Adara assise à côté de lui, il se rapprocha de la jeune femme pour lui souffler : « J’espère que vous n’aurez pas accumulé trop de choses à bord de ce bateau. Avec un peu de chance, on n’en aura besoin que pour une nuit.
– Non, pas trop. Juste de quoi tenir quelques jours, parce que j’ai pensé que ça paraîtrait louche d’avoir fait tout ça juste pour une croisière de vingt-quatre heures.
– Très judicieux.
– Je crois bien, ajouta Adara, que ce type nous a jugés. »
Clark opina. « Ouais, mais il n’a pas non plus craché sur nos sous, pas vrai ? »
La jeune femme rit : « Oui, absolument. Peut-être que j’aurais dû choisir une autre tenue, en rajouter une couche côté couverture. » Il est vrai que Sherman portait une petite tenue toute simple : pantalon kaki et polo blanc. Ses cheveux blonds mi-longs étaient retenus en une petite queue-de-cheval. Elle était jeune et séduisante, mais loin de l’image d’une croqueuse de diamants en vacances aux Antilles avec son vieux protecteur.
« Et peut-être que de mon côté, j’aurais dû rajouter quelques bagues et porter une grosse chaîne autour du cou, renchérit Clark. Sans oublier un peu de Botox. »
L’idée fit rire Adara.
Ils sinuèrent parmi une série de mouillages où étaient amarrés voiliers et catamarans. Très vite, ils trouvèrent le cinquante-trois et s’approchèrent lentement pour contourner le monocoque blanc qui s’y trouvait.
Clark le regarda d’un air appréciateur. Le voilier était assez gros pour être confortable tout en restant d’une taille suffisamment raisonnable pour ne pas être difficile à manœuvrer. En outre, il n’était pas flambant neuf et m’as-tu-vu. Adara lui avait précisé dans l’avion qu’il avait près de quarante ans mais qu’il semblait avoir été choyé tout au long de son existence.
Ils amarrèrent le canot à l’un des taquets du plat-bord, puis montèrent sur le pont. Un autre canot, plus petit, était attaché à l’arrière du voilier.
Ils longèrent le plat-bord pour entrer dans la cabine et s’arrêtèrent devant la barre. « Il filera ses douze nœuds sur les moteurs. Plus encore sous la voile, bien sûr selon la météo. » Elle leva un doigt comme si une autre réflexion lui était soudain venue. « Cela dit, ces Irwin gîtent pas mal sous le vent, donc on n’oublie pas de se sécuriser. »
Clark se contenta de sourire. Il se dit que ce n’était pas une jeunette de trente-cinq ans qui allait lui enseigner la navigation, mais il se reprit. Elle ne le maternait pas, elle veillait simplement sur lui et il aurait plutôt dû s’en féliciter.
Après un tour sous le pont et une rapide inspection du poste de navigation, de la radio, des moteurs, des pompes de relevage, Clark rendit son verdict. « Beau boulot, mademoiselle Sherman.
– À la bonne heure. Paré à lever l’ancre ? »
Clark consulta sa montre. Dix-sept heures passées. Il estima la traversée de la marina de Tortola à l’île Tarpon à quatre heures. Une fois sur place, il attendrait quatre heures de plus pour gagner le rivage, minutant son arrivée pour éviter de rencontrer un nageur dans les eaux de la baie ou un promeneur sur la plage.
« Allons-y. »
C’était un superbe après-midi sur l’île Tarpon mais ce n’était une surprise pour personne. On était au paradis ; même sous la pluie, le paysage demeurait magnifique.
Aujourd’hui, il n’y avait pas de pluie ; le temps était particulièrement parfait, le ciel d’un bleu encore plus profond que d’habitude, l’océan clair comme le cristal près du rivage et d’une aigue-marine parfaite au loin.
Noah Walker, sept ans, pataugeait et nageait au milieu du clapotis du ressac. Installée dans un transat, Kate, sa mère, le surveillait distraitement par-dessus le bord de son livre, juste pour s’assurer qu’il ne dérivait pas trop loin où il n’aurait plus pied. Son tuba, sa touffe de cheveux noir de jais et les fesses de son slip de bain rouge étaient les seuls détails dépassant de l’eau dans toute la baie.
Kate savait qu’elle était ici au paradis et elle espérait que Noah était capable de mesurer sa chance. Pour sa part, elle venait de la classe moyenne inférieure ; tout ce qu’elle possédait depuis qu’elle était née, elle l’avait gagné par son travail. Elle avait du mal à se faire à l’idée que son fils avait connu une enfance absolument différente, mais elle faisait son possible pour qu’il garde les pieds sur terre.
Bien sûr, ce n’était pas évident au beau milieu du paradis, entouré de bonnes, de cuisiniers et autres domestiques. Sans compter les hydroptères, les dîners fins et les apparitions quotidiennes de célébrités dans le pavillon de restauration.
Noah n’avait jamais connu d’autre forme d’existence : même à Londres ou à Sydney, ils avaient toujours vécu dans l’opulence depuis ses trois ans environ, mais Kate avait toujours du mal à se faire à l’idée que c’était désormais son existence à elle aussi.
Elle n’était pas une potiche et rien ne la mettait plus en rogne que lorsqu’elle se sentait traitée de la sorte. Elle avait travaillé comme serveuse à Sydney, pendant ses études, puis elle avait rencontré Terry quand tous deux travaillaient comme programmeurs dans une petite boîte de logiciels.
À leur mariage, aucun ne possédait encore de voiture et moins d’un an plus tard, ils étaient devenus parents, ce qui avait rendu plus précaire encore leur situation financière. Kate avait quitté son travail pour élever Noah et peu après, Terry, au grand désespoir de son épouse, avait démissionné pour consacrer tout son temps au développement de logiciels destinés à ce nouveau marché des transactions en monnaie virtuelle, alors en pleine floraison sur Internet. Ils avaient déménagé pour Londres, ville où la vie était encore plus chère qu’à Sydney.
Il lui avait fallu des années pour mettre sur le marché son tout premier logiciel – lequel lui avait déjà rapporté beaucoup d’argent, mais cinq années plus tard, son chef-d’œuvre était achevé et pleinement opérationnel : BlackHole.
Les premières années, ils s’étaient retrouvés riches au-delà de leurs rêves les plus fous, et c’est alors que Terry lui avait expliqué qu’ils devaient s’expatrier encore, quitter Londres pour aller s’installer aux Antilles, car c’était là, et là seulement, qu’il pourrait pour de bon concrétiser enfin son rêve : faire de BlackHole la plus vaste et la plus efficace des plates-formes d’échange de monnaie virtuelle existant sur le marché. Elle avait accepté, à la condition qu’il mette une limite de temps à cette délocalisation et, sitôt dit, sitôt fait, elle s’était retrouvée ici, avec un mari qui gagnait deux millions de dollars par mois.
La vie des Walker avait changé du tout au tout, mais Kate se prenait encore à avoir la nostalgie de leur vie londonienne, quand ils récupéraient les pièces tombées entre les coussins du divan pour pouvoir acheter les couches de Noah. Au moins étaient-ils alors ensemble. À présent, pour que son affaire continue de tourner convenablement, Terry devait travailler sept jours sur sept ; il avait une interminable liste de clients à rencontrer et d’opérations à exécuter, et il ne pouvait que lui promettre un jour, peut-être, une pause pour jouir enfin de leur vie, pour enfin prendre des vacances loin du paradis.
Encore six mois, telle était sa promesse, et elle comptait bien la lui faire tenir.
La plage était presque vide cet après-midi-là, mais c’était toujours le cas par ici. Elle s’y rendait quasiment tous les jours à peu près vers cette heure-ci, une fois passé le pire des rayons solaires, et là, elle lisait tandis que Noah nageait à proximité, ramassant les coquillages dans les eaux peu profondes de la baie.
Elle était justement en train de se dire à quel point le paradis pouvait être ennuyeux quand une voix féminine la fit sursauter. « Oh, hello, bonjour ! Ça ne vous dérange pas si je me joins à vous ? »
Kate se retourna pour découvrir une femme séduisante et souriante, en train de s’asseoir dans le transat voisin, une piña colada dans la main. Elle portait un bikini discret, un paréo autour de la taille, et était coiffée d’un chapeau à large bord. Son accent européen était manifeste mais Kate ne pouvait le situer.
« Salut, fit-elle. Bien sûr que non. Vous devez être nouvelle par ici.
– On vient juste d’arriver. On est installés de l’autre côté, dans les petits cottages. J’espère que ce n’est pas un problème que je reste ici. »
D’ordinaire, cette partie de la plage était réservée aux trois villas situées sur la colline qui la surmontait, tandis que les cottages à l’autre bout de la baie avaient leur propre étendue de plage privée, un peu moins luxueuse. Mais ce n’était pas le boulot de Kate de faire la police de la station balnéaire et d’envoyer promener cette femme. D’autant plus qu’elle se rendit vite compte qu’elle était après tout ravie d’avoir la compagnie d’un adulte. Elle tendit la main. « Mais bien sûr que vous pouvez rester. Kate Walker.
– Moi, c’est Julia. »
Kate la trouvait très belle et elle supposa qu’elle devait être célèbre. La plupart des vacanciers qu’on rencontrait à Tarpon n’étaient ni des rockstars ni des acteurs, mais une proportion non négligeable l’était et cette femme avait incontestablement l’allure, le port et la confiance en soi d’une célébrité. Le fait même qu’elle n’ait donné que son prénom renforçait également le soupçon de Kate que cette Julia s’attendait d’évidence à être reconnue.
Ne voulant pas passer pour la nunuche ébahie typique, Kate se garda bien de l’interroger à ce sujet. Il y avait ici une règle tacite : on ne demandait jamais à quelqu’un comment il gagnait sa vie. Dans un endroit où la plupart des gens venaient pour échapper à la curiosité de leurs semblables, on jugeait inconvenant de lorgner dans leur vie privée.
Julia regarda Noah s’ébattant dans la mer. « Quelle énergie. Quand je n’ai qu’une seule idée, lézarder au soleil. »
Sourire de Kate. « Pareil pour moi. » Elle leva son propre verre et ajouta : « Avec un verre dans la main. »
Les deux femmes trinquèrent.
« Vous êtes en vacances ? » demanda Julia.
Kate aurait volontiers répondu d’un simple « oui » et puis en rester là, mais elle n’avait pas tant d’occasions de parler de sa vie. « Non, pas vraiment. Mon mari est aux îles Vierges pour affaires et j’éduque Noah à la maison, donc nous vivons simplement ici, à titre temporaire. » Elle se rendit compte du ton affecté qu’elle avait pris et se dépêcha d’ajouter pour rectifier le tir : « Non que je me plaigne. Nous habitons une villa. Et elle est superbe.
– Les cottages ne sont pas mal non plus. » Julia regarda par-dessus son épaule. « Mais je veux bien croire que cette villa soit raffinée.
– Elle l’est, c’est clair, admit Kate en hochant la tête. Mais cela fait déjà un petit moment que nous sommes ici, alors j’ai hâte de retourner à Sydney. » Puis, indiquant son fils : « Lui, il pourrait rester ici éternellement… »
Les deux femmes avaient le même âge, à un ou deux ans près, et Kate était ennuyée de ne toujours pas pouvoir situer Julia. Elle essayait de se la figurer sur une scène, un micro à la main, ou sur une publicité dans les pages d’un luxueux magazine, voire dans un film.
En vain. Ses traits ne lui disaient rien du tout.
Elle décida de rompre le protocole de l’île Tarpon. « Et vous Julia ? Qu’est-ce qui vous amène ici ?
– Le travail, moi aussi.
– Je vois », fit Kate, qui ne voyait rien du tout.
Julia n’ajoutant rien, se contentant de siroter sa piña colada en contemplant la mer, Kate se garda d’insister.
Il y eut plusieurs secondes de calme total, seulement rompu par la brise et les caquètements de quelques quiscales au loin.
Finalement, Julia rompit le silence :
« Mon compagnon et moi songions à visiter l’une des villas avant de repartir. Il a une grande famille, il est italien et catholique, vous voyez le tableau.
– Bien sûr », dit Kate.
À présent, elle essayait de se figurer le petit ami de cette femme. Peut-être était-ce lui, la personne célèbre.
« Toujours est-il que nous pensions qu’à l’occasion de notre prochaine visite ici, nous pourrions faire venir tout le monde pour une grande réunion de famille. »
Kate savait que les trois villas étaient louées en ce moment. Un producteur de cinéma bien connu était dans la première ; d’après les rumeurs recueillies par Terry au bar à cigares du pavillon, ce dernier passait ses journées avec des nuées de starlettes en perpétuelle rotation… Et un célèbre propriétaire viticole français occupait l’autre avec toute sa famille. La direction de la station de Tarpon n’allait certainement pas accepter de faire visiter les villas alors qu’elles étaient occupées, même pour des hôtes résidant déjà sur l’île.
Kate tint sa langue une minute encore mais, après avoir pesé le pour et le contre, elle décida qu’elle pouvait toujours inviter elle-même Julia en haut de la colline pour une brève visite. Zut, après tout, elle s’ennuyait, et ce serait amusant de lui faire faire le tour des lieux.
« Ça vous dirait de monter avec moi jeter un coup d’œil à notre maison ? On s’apprêtait à rentrer, Noah et moi. Mon mari revient en général vers sept heures et la cuisinière sera là pour préparer le dîner dès six heures et demie. Je dois me dépêcher de remonter, de toute façon. »
Julia parut enchantée. « Ce serait merveilleux, mais je ne veux surtout pas vous déranger.
– Pas du tout. Je vous montrerai les lieux et nous pourrons boire un verre de vin. Vous allez adorer la vue sur la baie depuis là-haut. »
Vingt minutes plus tard, le tour de la villa achevée, Kate emplit dans la cuisine deux verres de chardonnay et ressortit pour les apporter à Julia qui s’était installée dans le divan du salon, près de la baie vitrée donnant sur la mer. Noah, couché par terre devant le grand écran plat fixé au mur, jouait avec sa Xbox.
Julia prit un verre des mains de Kate avec un sourire, puis elle but une gorgée.
« Délicieux. »
Kate s’assit à côté d’elle et, contemplant la baie, elle nota un grand trimaran gris acier ancré à quelques centaines de mètres du rivage. On ne distinguait personne à bord.
De sa main tenant le verre, elle indiqua le voilier et remarqua : « C’est intéressant. D’ordinaire, jamais personne ne jette l’ancre par ici. Le personnel de l’île n’aime pas voir des bateaux mouiller dans la baie. Quand la vedette de surveillance va repasser, ils les feront décamper. »
Julia regardait à son tour maintenant le bateau, puis elle but une autre gorgée de vin. « La vedette de la sécurité de l’île ne passe que toutes les heures. Le dernier passage était il y a vingt minutes. En dehors de ça, l’endroit est parfaitement isolé. »
Kate fut surprise que Julia en sache autant sur la sécurité de l’endroit, vu qu’elle lui avait indiqué n’être arrivée que le jour même.
« Pour une île accueillant un tel nombre de personnalités influentes et fortunées, poursuivit Julia, je dois avouer que je suis un peu surprise qu’ils ne fassent pas plus d’efforts en matière de sécurité. »
La remarque fit glousser Kate.
« Pour vous dire la vérité, c’est bien là l’endroit le plus paisible que j’aie jamais connu. Je me fais juste un peu de souci pour Terry. Il est dans la finance internationale et la banque offshore, ce qui s’accompagne de son lot de personnages douteux. Mais jusqu’ici, il ne lui est jamais rien arrivé. »
Julia but encore une gorgée de chardonnay, puis elle reposa son verre sur la table basse à côté d’elle. Elle se rapprocha de Kate.
L’Australienne pencha la tête de côté, déroutée par cette proximité.
Julia murmura : « Je suis un peu inquiète.
– À quel propos ?
– Au sujet de Noah. »
Pour le coup, Kate fut vraiment déroutée ; un sentiment de malaise lui nouait à présent l’estomac. « Quoi donc, au sujet de Noah ?
– Les enfants peuvent être un problème. Je vais vous demander votre aide pour qu’il reste calme tout du long. »
Cette fois, Kate sentit un mauvais présage l’envahir.
« Je ne comprends pas, Julia. Au nom du ciel, de quoi parlez-vous ? »
Avec un petit sourire, Julia pointa du doigt l’entrée de la villa. Kate se retourna et découvrit un grand type baraqué aux cheveux châtains. Il portait une chemise en toile, un bermuda, des chaussures de voile, ainsi que des lunettes noires et une casquette de base-ball. Il avait les mains vides mais avançait d’un pas décidé.
Kate jaillit du divan, laissant échapper son verre de vin qui se brisa sur le carrelage du salon. « Que se passe-t-il ? »
Julia s’était levée en même temps que Kate et elle lui saisit le bras sans ménagement. Un couteau apparut dans sa main qu’elle appuya entre les côtes de l’Australienne. Kate baissa les yeux vers le couteau tandis que Julia lui murmurait à l’oreille.
« Écoute-moi bien, salope. On va sortir, puis redescendre vers la mer. Là, on prendra un canot pour rejoindre ce voilier. Tu ne crieras pas et tu tâcheras de faire taire ton petit morveux. C’est compris ? »
En cet instant précis, Kate entendit Noah s’exclamer. « Hé ! »
Elle pivota et vit que le grand type avait arraché la télécommande de la console des mains de son fils pour l’envoyer balader sur le côté. À présent, il saisissait Noah par l’épaule et le mettait debout comme s’il s’emparait d’une poupée de chiffon. Il le fit pivoter avant de le pousser rudement vers la porte.
« Ôtez vos sales pattes de mon fils ! » hurla Kate et elle se débattit pour aller lui porter secours.
Julia la fit se retourner violemment pour la regarder en face et le couteau remonta pour effleurer sa joue gauche. Leurs deux visages n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Dans les yeux noisette de la femme, Kate ne vit qu’un froid glacial. « Ils ne veulent pas que je te tue, expliqua Julia, mais je tailladerais bien volontiers ton joli minois. Histoire que Noah ait peur de regarder sa mère… Que Terry soit dégoûté de se trouver en ta présence. »
La voix de Kate devint rauque. « Putain, mais qui êtes-vous ?
– Au bateau, lâcha simplement Julia. Et en silence, ou le sable boira ton sang. »
Kate Walker s’était mise à pleurer mais elle acquiesça, puis se tourna vers son fils. « Tout va bien, Noah. Fais ce qu’ils disent. » Elle se retourna vers Julia. « Nous irons avec vous. S’il vous plaît, simplement, ne nous faites pas de mal.
– Je me disais bien que tu changerais d’avis », constata simplement Julia.
Dix minutes plus tard, on aidait Kate et Noah Walker à débarquer du canot pour monter sur le pont du grand trimaran gris. Julia les suivit. Le type en chemise de toile était resté à la barre du canot. Il l’amarra, avant de grimper à bord à son tour.
Sur le pont, Kate vit quatre grands types, tous en short et tee-shirt, les biceps saillants et tous recouverts de tatouages aux motifs et aux couleurs variés. Silencieux, ils gardaient les yeux rivés sur les nouveaux venus.
Kate se tourna vers celle qui se faisait appeler Julia et demanda : « Qui sont ces hommes ?
– Ce sont vos baby-sitters, ma chérie.
– Pourquoi nous faites-vous ça ?
– Ton mari détient quelque chose que convoite mon employeur. Quand mon employeur l’aura obtenu, vous rentrerez chez vous. Si mon employeur ne l’obtient pas… » Julia sourit. « Tu vois ce que je veux dire ? Mais restons optimistes… »
Les Walker furent alors conduits en bas de l’escalier descendant du cockpit au salon, puis à une vaste cabine principale. Julia était sur leurs talons.
« Vous avez un lit et une salle de bains, leur dit-elle. On vous apportera vos repas trois fois par jour. Vous ne serez pas ligotés, sauf si vous nous donnez une raison de le faire. » Elle regarda Noah. « Un conseil, Kate, surveille ton gamin. Il approche de l’âge où ils se croient invincibles. Ne force pas mes hommes d’équipage à lui prouver le contraire. »
Noah se contenta de jeter à cette femme bizarre un regard ébahi.
« Vous ne restez pas avec nous ? demanda Kate.
– Non, ma chère. Je ne suis pas ta nounou. Je te confie à ces hommes. »
Elle tourna les talons et sortit, mais alors que la porte de la cabine se refermait, Kate entendit distinctement coulisser un verrou. Elle vérifia la porte et constata que le verrou intérieur avait été démonté, manifestement pour être installé de l’autre côté.
Martina Jaeger remonta sur le pont tout en sortant un mobile de son sac. Elle se dirigea vers l’avant du pont principal, juste à côté de la chaîne d’ancre qui s’enfonçait dans l’eau depuis le milieu de la proue.
Elle composa un numéro local et bientôt la voix d’un homme à l’accent russe se fit entendre. Elle ignorait la véritable identité de celui qui se faisait appeler Popov mais elle supposa qu’il appartenait au FSB.
« Oui ?
– On les a.
– Des problèmes ?
– Bien sûr que non. Ils sont sur le bateau avec vos sous-traitants. Mon mari et moi allons immédiatement regagner l’Europe.
– Très bien. Laissez aux hommes à bord le téléphone de Kate Walker. Je serai là dans moins d’une heure. »
On coupa.
Martina se retourna et découvrit Braam tout près d’elle. Là, à la proue du bateau, ils se tapèrent dans la main avec un grand sourire avant de retourner dans la cale récupérer leurs sacs à dos qu’ils balancèrent dans le canot avant d’y descendre et de s’éloigner. Les quatre hommes restés à bord n’avaient pas dit un mot, et eux non plus.
Tout en mettant les gaz, Braam se pencha vers Martina. « C’est sympa, comme coin. J’y reviendrais volontiers.
– Ce boulot était indigne de nous. Je ne reviendrai que s’ils ont autre chose à nous proposer. »
Braam haussa légèrement les épaules. « C’était payé pareil. »
Martina contempla longuement son frère. « Tu continues de faire ça pour le fric ? Braam, mon chou, il y a des moments, franchement, tu m’inquiètes. »
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