Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 34 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 75

75

 

LE SPINNAKER II était resté ces deux derniers jours ancré au large de Salt Island, dans une crique isolée. Le groupe de six gorilles chargés de la garde de Kate et Noah Walker n’avait jusqu’ici relevé aucune menace et ils n’avaient pas hésité à signaler qu’ils se tournaient les pouces à leur employeur, le Russe qui disait s’appeler Popov.

Malgré tout, ce dernier leur avait dit de continuer à monter la garde, c’est pourquoi l’un des hommes de Steel Securitas demeurait constamment sur le pont, une paire de jumelles à la main. Une seconde vigie restait sur la côte, postée sur une colline haute dominant la crique.

En ce qui les concernait, les mesures qu’ils avaient prises étaient déjà absurdement excessives. Oui, ils avaient tué le vieux type qui les suivait d’île en île, mais depuis leur boulot leur avait laissé tout le temps d’entretenir leur bronzage.

Mais quoi qu’il en fût, Popov avait informé les hommes la veille au soir que, dès le lendemain, le couple de Néerlandais qui avait participé à l’enlèvement allait revenir pour en rajouter une couche, question sécurité.

Le Sud-Africain responsable de l’opération fit remarquer au Russe qu’ils n’avaient pas la place pour accueillir deux personnes de plus, mais on l’informa qu’ils resteraient à bord de leur propre voilier, à proximité mais hors de vue, et qu’ils pourraient toujours l’utiliser en cas de nouvelle menace.

Il était à présent six heures du matin et seule une faible lueur derrière les collines de l’île révélait l’approche de l’aube. Le Sud-Africain était de quart sur le pont et le Cubain toujours sur la colline surmontant la baie. Les deux sentinelles étaient debout, mais pas tout à fait réveillées.

Après tout, il n’y avait pas de souci à se faire.

John Clark gravit le dernier mètre de l’échelle sous les eaux noires ; une fois la tête hors de l’eau, il posa la main sur le dernier barreau à proximité des transats disposés à l’arrière du voilier. Il prit le temps de prêter l’oreille pour guetter les bruits, peut-être le son d’une voix.

Quand Adara avait retrouvé le trimaran gris acier, la veille dans l’après-midi, elle avait également remarqué la présence d’un homme assis au sommet de la colline le dominant. Elle avait pris des photos de l’ensemble de la scène qui avaient permis à Clark de confirmer que l’individu était bien l’un des mercenaires embauchés par Kozlov, aussi savait-il qu’il devait aborder le voilier par le flanc opposé au rivage.

Il vit que cela n’allait pas être un problème. Le trimaran avait pivoté, emporté par la marée matinale, si bien que Clark pouvait escalader l’échelle sans aucune crainte d’être repéré par une vigie restée à terre.

Il n’était toutefois pas aussi sûr en ce qui concernait l’homme sur le pont.

Une fois sur l’échelle, il laissa couler son équipement de plongée. La profondeur à cet endroit de la baie n’était que de dix mètres, il pourrait donc le récupérer si nécessaire, mais en attendant, il ne voulait laisser à bord aucun indice jusqu’à ce qu’il soit prêt à révéler sa présence.

Il portait une combinaison de plongée légère qu’il ôta pour se retrouver en bermuda noir et tee-shirt marron. Il avait gardé son couteau de plongeur attaché à la cheville et Adara lui avait confié son Glock-26 compact, qu’il venait de glisser dans l’une des poches latérales du bermuda. Il se hissa jusqu’au niveau du canot suspendu à l’arrière, restant tapi derrière pour inspecter le pont devant lui et la passerelle le dominant.

De sa position, il apercevait toujours le sommet du crâne d’un homme, mais autant qu’il puisse en juger, dès qu’il se redresserait, il n’aurait aucun mal à le voir.

Merde. Il songea à se laisser de nouveau glisser dans la mer pour grimper depuis une autre partie de la coque mais les plats-bords étaient moins accessibles sur les flancs et il ne voyait pendre aucune amarre, aucune autre échelle.

S’il avait eu encore vingt-cinq ans, il aurait pu aborder ce fichu voilier de cinquante façons différentes, mais ce temps était bien loin.

Il resta donc blotti sur le premier échelon, regardant le ciel s’éclaircir et souhaitant de toutes ses forces que le type au-dessus de lui tourne enfin les talons.

À six heures du matin, son vœu fut enfin exaucé. La sentinelle postée sur le pont se leva, s’étira et adressa un petit signe de main à son collègue, à cent mètres de là sur la colline. Clark ne put voir si l’on avait répondu à son salut, mais bientôt la vigie descendit pour disparaître dans la cabine.

Clark saisit cette chance incroyable. Il dégaina et, gardant la tête baissée, grimpa sur le pont où il resta accroupi, avant de se diriger vers la cabine sur les pas de la sentinelle. Les blessures reçues trois jours plus tôt lui vrillaient le dos.

Il faisait bien plus sombre dans le cockpit, mais Clark se rendit compte que l’homme avait gagné les cabines. Clark braqua son arme vers le salon avant de se tourner vers le poste de pilotage. Il parcourut rapidement les consoles de contrôle et il ne lui fallut que quelques secondes pour s’assurer qu’il saurait piloter ce bateau.

Il entendit des bruits dans l’escalier et se redressa, attendant patiemment dans la pénombre.

Clark reconnut l’Américain qui avait dit s’appeler Joe. C’est lui qui accompagnait le Sud-Africain, monté l’autre jour à bord de son Irwin pour le menacer. À présent, le dénommé Joe avait une tasse de café dans la main et il montait avec précaution pour ne pas en renverser.

Il se trouvait face à Clark, mais il ne le découvrit qu’en relevant les yeux, une fois parvenu sur la dernière marche.

Clark s’adressa à lui d’une voix calme :

« Posez le café sur la table. Levez les mains en l’air. »

L’homme obéit mais ses mains s’arrêtèrent au niveau du torse.

Clark eut un petit sourire. « Et si l’on commençait par mon pistolet ? »

L’Américain baissa les yeux vers son short et vit ce à quoi Clark faisait allusion : dépassait de sa ceinture la crosse du gros SIG Sauer récupéré à bord du voilier en train de couler, la nuit même où il avait abandonné à son triste sort l’homme qui se tenait à présent devant lui.

Le dénommé Joe était dans l’impossibilité de nier qu’il se trouvait à bord quand l’homme avait été attaqué et cela signifiait, pour le mercenaire américain, qu’il allait devoir jouer serré pour justifier la possession du flingue.

« Écoutez, monsieur, commença l’Américain, jouant la montre, espérant trouver une échappatoire.

– Vous allez me dire que vous êtes allé nager et que vous avez découvert un petit kilo d’acier en train de dériver gentiment sous votre nez ?

– Non, monsieur. »

Clark vit sans peine que le bonhomme cherchait une ouverture. Il reprit :

« Si vous me rendez l’arme et que vous me dites où sont les Walker, sans élever la voix, je vous laisse la vie sauve. »

L’homme ne dit rien.

« Ou pas. Vous devinez sans peine ce qui va se produire alors. »

L’Américain parut se détendre légèrement. Clark le vit glisser un coup d’œil en douce vers la tasse de café pleine posée à sa droite. « Vous n’allez pas tirer. Ça ferait bien trop de bruit.

– Je vais tirer. Puis je resterai là, avec mon arme, attendant patiemment en haut des marches pour descendre le prochain connard qui se présentera. »

L’Américain hocha la tête. Continuant de soupeser la situation. « Ils tueront les otages.

– Non, rétorqua Clark, d’une voix calme. Seul un idiot ferait une chose pareille, renoncer à sa seule monnaie d’échange tout en sachant que le tueur les attend toujours ici, avec un avantage tactique. Ils pourraient être effectivement assez cons pour ça, mais mon hypothèse est que c’est vous l’abruti de la bande.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

Avant d’avoir achevé sa question, l’homme avait dirigé la main vers la tasse de café, il s’en était emparé et s’apprêtait à la balancer vers Clark.

Celui-ci lui logea une balle en plein front. La tête du type fut projetée en arrière et il s’effondra sur le plancher du poste de pilotage.

« C’est en général le premier à mourir. »

L’ex-marine presque septuagénaire se dépêchait maintenant : il s’approcha du cadavre gisant sur le dos pour récupérer le SIG passé à sa taille et la radio rangée dans sa poche de devant. Puis il reprit position devant le poste et se mit à basculer des interrupteurs, alluma les aides à la navigation, démarra le moteur.

Un second type apparut en haut des marches. Clark le descendit sans lui laisser le temps de jauger la situation.

Il entendait à présent des cris en provenance de la colline, puis, dans la radio, un homme à l’accent hispanique venait aux nouvelles.

Clark passa accroupi de l’autre côté du poste de pilotage, pointa son arme vers l’entrée de l’escalier descendant aux cabines et pressa la touche émission de la radio.

« Balancez vos flingues à l’extérieur du salon. Tous vos flingues. Puis je veux que vous montiez me rejoindre un par un, les mains levées bien haut. J’ai dans l’idée que vous travaillez pour de l’argent. Croyez-moi, maintenant que je suis à bord de votre rafiot, votre salaire ne suffira plus vraiment pour ce genre de connerie, alors je vous propose de donner gentiment votre démission. »

Il doutait d’obtenir la réponse qu’il désirait, mais il attendit quand même. Puis il entendit une femme hurler.

Braam et Martina Jaeger étaient à l’héliport desservant Beef et Tortola et regardaient le pilote du Robinson effectuer le contrôle extérieur pré-vol de son hélico. Frère et sœur s’étirèrent en bâillant de concert ; le vol en Falcon depuis Amsterdam avait duré une éternité.

Le mobile de Braam se mit à sonner.

« Allô ?

– C’est Popov. Écoute-moi bien ! Le bateau est attaqué !

– Où ça ?

– Je vous envoie les coordonnées. L’équipage est pris sous le feu. Ils ont toujours le contrôle des otages mais ils n’ont pas réussi à se débarrasser de la menace. Vous descendez là-bas et vous me réglez ça. »

Braam raccrocha et prit à part Martina. Quelques secondes plus tard, le couple revenait vers lui.

« Où pouvons-nous trouver des parachutes ? » demanda la Néerlandaise.

La question parut surprendre le pilote mais il répondit :

« Il y a un club parachutiste. Leur bicoque est près du terminal, mais aujourd’hui ils n’ouvrent pas avant huit heures. »

Martina fit demi-tour et se dirigea vers le terminal.

Cinq minutes plus tard, elle revenait avec deux parachutes pliés. « M’enfin ? s’écria le pilote. Vous les avez volés ? »

Braam sortit alors de son sac un pistolet Steyr qu’il braqua sur le pilote. « Tu nous emmènes là-bas. » De son autre main, il lui tendit le téléphone pour lui montrer un point sur une carte numérique de la carte de Salt.

John Clark vit la tête de Kate Walker apparaître au sommet de l’escalier des cabines. Comme il s’y était attendu, un pistolet était plaqué contre sa gorge. Derrière elle, Clark reconnut le Sud-Africain, qui faisait de son mieux pour rester planqué.

Quand tous deux furent au sommet des marches, le mercenaire lança : « Lâche ton putain de flingue ou j’abats cette salope. »

Clark surgit de derrière le poste de pilotage et visa avec soin.

« Non, sûrement pas, répondit-il.

– Putain que si, mec. Je vais l’abattre ! »

Les larmes ruisselaient sur le visage de Kate. Clark s’en aperçut et s’adressa directement à elle.

« Madame Walker, ne vous inquiétez pas. Il ne va pas vous abattre. Il va se placer dans ce qu’il pense être une meilleure position, puis il va tourner son arme vers moi et se servir de vous comme bouclier. Dès que le canon de son arme s’éloignera de vous… je le descendrai et tout sera terminé.

– Putain, t’es vraiment cinglé, mec ! s’exclama le Sud-Africain. J’ai trois autres gars qui ne te laisseront pas t’échapper d’ici vivant.

– Ils n’attendent que ça, que tu sois mort pour réussir enfin à se tirer de cette mission pourrie, rétorqua Clark. Allez, connard. Vas-y. Pointe ton flingue sur moi. »

Clark ne le regardait pas dans les yeux, il continuait de fixer le guidon de son arme pour s’assurer qu’il était bien centré sur le petit bout de front qu’il pouvait viser, juste à droite de Kate Walker. Il savait ce qu’il aurait vu dans les yeux de l’homme. La panique, l’indécision et puis… lentement… la détermination.

Le canon du flingue pivota brusquement vers Clark. Ce dernier tira juste une seule balle et l’homme eut un sursaut et dégringola à la renverse jusqu’au bas de l’escalier.

Kate Walker s’évanouit.

Quelques secondes plus tard, les deux derniers mercenaires encore en vie balançaient par-dessus le bastingage les corps de leurs trois camarades, puis ils levaient l’ancre avant de plonger d’eux-mêmes dans les eaux de la baie. Clark vira en expert et poussa la manette des gaz, lançant les puissants moteurs à fond, abandonnant derrière lui les trois mercenaires sur l’île déserte.

Kate redescendit pour libérer Noah de ses entraves et Clark appela Adara Sherman pour lui signaler qu’il aurait rallié le port de plaisance de Tortola dans un petit peu plus d’une heure. Puis il appela Gerry pour lui annoncer la nouvelle. Gerry l’informa que les autres agents étaient en train de rentrer de Bruxelles à bord d’un Learjet du gouvernement américain, après avoir capturé un terroriste lié aux services d’espionnage russes.

« Et moi qui croyais être le seul à m’amuser comme un fou », observa Clark.

Gerry rigola avant de raccrocher.

Bientôt, Kate était de retour sur la passerelle avec Clark.

« Noah sera là dans une minute, mais d’abord j’ai quelques questions.

– Je m’en doute.

– Comment dois-je vous appeler ?

– Appelez-moi John.

– Qui êtes-vous ?

– Je suis un ami de votre mari.

– Mon mari n’a pas d’amis comme vous », dit-elle sèchement.

Elle le mettait au défi.

Il ne pouvait pas lui donner tort. Aussi répondit-il plutôt : « Il n’est pas trop tard pour changer ça. Il a fricoté avec des individus dangereux mais ceux qui vous ont enlevée l’ont fait parce qu’il ne voulait rien à voir avec eux. Il peut nous aider maintenant que vous êtes tous les deux sains et saufs ; il en a fait la promesse. Je vais vous sortir d’ici, puis il ne nous restera plus qu’à libérer Terry de ses ravisseurs. »

Elle le contempla un long moment. Clark avait l’impression de deviner ce qu’elle pensait, et quand elle parla ses soupçons furent confirmés :

« À vous seul ? »

Clark reporta son regard sur la mer libre devant lui, tout en tenant fermement la barre.

« Bon Dieu, j’espère bien que non. »

Vingt minutes plus tard, Kate apportait à John une tasse de café, puis, accompagnée de Noah, elle redescendit. Clark sirota lentement la boisson chaude tout en s’efforçant de tirer des moteurs le maximum de puissance. Le compteur de vitesse sur l’affichage multifonction indiquait trente nœuds, soit deux fois et demie la vitesse maximale de l’Irwin à bord duquel il avait navigué dans l’archipel la semaine précédente. C’était une machine impressionnante, songea-t-il, si l’on oubliait le sang maculant le pont et cette odeur tenace qu’avaient laissée les mercenaires.

Il venait juste de boire une gorgée de café quand il entendit un choc sourd, bien reconnaissable, en provenance de l’arrière. Plus curieux qu’inquiet, il enclencha le pilote automatique, scruta pendant quelques instants les eaux devant lui, puis se rendit à l’arrière pour en avoir le cœur net.

Il venait de sortir par la porte du cockpit quand il sentit quelque chose l’attraper par-derrière. L’écoute d’une des voiles avait été passée autour de son cou et l’étranglait ; l’inconnu qui tenait l’autre extrémité tirait si fort que ses pieds quittèrent le pont…

Droit devant, à la poupe, juste devant le canot, il vit une femme aux cheveux auburn en train de dégrafer le harnais de son parachute. Elle tenait un pistolet qu’elle pointa sur Clark.

Clark se débattait avec l’écoute qui l’étranglait et tandis qu’il projetait la tête en arrière pour essayer, en vain, de se dégager, il vit un homme allongé sur le pont supérieur juste au-dessus de lui, les bras tendus vers le cordage et le tirant de toutes ses forces.

La femme lança : « Qui d’autre à bord ? »

Clark n’aurait pas pu répondre même s’il l’avait voulu : les mains serrées autour du cordage, il essayait juste de ne pas mourir étouffé. Un bref instant, il réussit à atteindre sa poche de bermuda pour en sortir le Glock mais la femme devina ce qu’il voulait faire et s’avança aussitôt pour lui subtiliser l’arme avant qu’il ait pu la saisir. Elle fit glisser la coulisse pour s’assurer qu’une cartouche était engagée puis, pointant le canon sur le visage de Clark, elle répéta sa question :

« Combien d’autres à bord, à part toi ? »

Les mains de Clark revinrent au cordage, griffant sa propre peau pour tenter d’atténuer cette pression qui lui écrasait la trachée. Il était sur le point de perdre connaissance. Il avait laissé le SIG dans le cockpit et le couteau à sa cheville était hors d’atteinte.

Soudain, comme sorti de nulle part, Noah Walker apparut derrière Clark, les yeux soudain agrandis de terreur quand il reconnut la femme qui l’avait enlevé, bien des jours auparavant.

Martina Jaeger vit le gamin et leva les yeux au ciel. Elle fit un pas de côté et braqua vers le garçon le Glock de Clark ; elle n’en avait plus rien à cirer que les Russes aient insisté pour qu’il reste en vie quand, c’était maintenant évident, ces mecs n’étaient pas fichus de gérer le moindre putain d’aspect de cette opération.

Son bras armé se trouvait à la hauteur de Clark, à trente centimètres de son épaule gauche, quand ce dernier le constata, il prit un appel des deux pieds, se balançant le plus possible vers la gauche. Dans le même temps, ses mains lâchèrent le nœud coulant qui l’étranglait et se projetèrent vers le Glock, surprenant la femme trop occupée à viser le garçon.

Clark lui agrippa les poignets, tira vers l’arrière tout en les faisant pivoter pour projeter les mains, et le pistolet qu’elles tenaient, vers le surplomb du pont supérieur ; la crosse de l’arme heurta le plafond du cockpit, pile sous le grand type qui tenait le cordage enroulé autour de son cou.

Le grand type lâcha prise et Clark tomba lourdement ; il n’avait pas lâché les poignets de la femme et contrôlait suffisamment l’arme pour la tenir écartée de lui ou du garçon.

Noah disparut au bas de l’escalier.

Clark et Martina luttaient sur le pont arrière, mais ils s’arrêtèrent quand le grand type au-dessus d’eux cria d’une voix rauque : « Ik ben neergeschoten ! » J’ai reçu une balle !

Martina lâcha l’arme et se releva pour foncer vers l’échelle et grimper sur le pont supérieur pour s’agenouiller au-dessus de son frère.

Il fallut à Clark près d’une demi-minute pour se relever car il peinait encore à respirer. À genoux, il récupéra le Glock, et c’est alors qu’il vit le sang dégoutter dans le cockpit par un trou d’impact au plafond.

Juste au-dessus, la femme agenouillée auprès du blessé était secouée de sanglots hystériques qui bien vite se muèrent en cris de rage.

Putain de merde ! Ces deux assassins sont-ils en couple ?

Clark ne pouvait pas la voir, juste l’entendre. Il était incapable de dire s’il y avait un autre flingue là-haut, aussi préféra-t-il battre en retraite à l’intérieur du cockpit, juste au-dessous d’elle.

Kate apparut à son tour dans l’escalier, elle voulait monter sur le pont, mais Clark lui fit signe de redescendre et lui dit de ramener Noah dans la cabine principale et d’en verrouiller la porte.

On n’était pas sorti de l’auberge.

Clark savait qu’il pouvait de nouveau tirer à travers le plafond et peut-être atteindre la femme mais s’il ratait son coup, il aurait surtout réussi à dévoiler sa position exacte. Aussi choisit-il de se déporter plutôt vers le côté bâbord du cockpit pour essayer de jeter discrètement un œil au-dessus. Il vit alors que la femme s’était relevée, un pistolet automatique argenté entre les mains. Clark se carapata vite fait dans la cabine au moment où claquait un coup de feu. Il avait le Glock dans la main et il le braqua vers le plafond, mais il n’osait toujours pas tirer car elle pourrait aisément riposter et le tuer. Il formait pour elle une cible facile.

Alors qu’il envisageait de se rabattre vers les cabines, la femme se mit à tirer vers le bas et les balles transpercèrent le divan du cockpit.

Clark visa l’origine des tirs et il tira à son tour, transperçant d’une grêle de balles les lattes de bois laqué du plafond.

Au neuvième coup de feu, il entendit le pistolet de la femme tomber et rebondir sur le plancher du pont supérieur. Quelques secondes plus tard, la femme glissa et tomba brutalement sur le pont avant. Clark s’approcha d’elle sans cesser de la garder en joue, mais bientôt il rabaissa son arme. Elle était désarmée, gisait sur le dos, blessée d’une balle à l’estomac et de deux autres aux jambes. Les larmes ruisselaient de ses yeux, sa bouche était emplie de sang.

Clark s’agenouilla, posa le Glock sur le pont derrière lui, prudemment hors d’atteinte, et lui souleva la tête.

Elle le regarda, plissa les paupières pour chasser les larmes.

« Aidez-moi, monsieur. S’il vous plaît. Je vous en prie. »

Clark ne savait s’il pouvait faire quelque chose mais il laissa retomber la tête de la jeune femme et sortit sa trousse de secours. Il devait y avoir d’autres fournitures médicales quelque part à bord mais il ne voulait pas courir le risque d’aller à leur recherche. Il ouvrit une grosse pochette de pansements pour exercer une pression sur son estomac, puis il regarda la femme, vit qu’elle lui rendait son regard à travers les larmes. Elle avait manifestement compris qu’elle était secourue par l’homme qu’elle venait juste d’essayer de tuer, qu’elle était apparemment surprise, mais heureuse aussi.

« Merci, vous êtes si gentil. Merci beauc… »

Ses yeux quittèrent Clark pour se fixer vers un point au-dessus de son épaule, agrandis par la terreur.

« Non ! »

Clark pivota rapidement. Debout derrière lui, il vit Kate Walker, le Glock dans la main, posément braqué vers la femme blessée gisant sur le pont du Spinnaker II.

« Personne ne menace mon fils et s’en tire vivant. Personne. »

Elle tira une seule fois ; l’arme tressauta, crachant des flammes et de la fumée. Clark rentra les épaules et s’écarta de la blessée. Quand il regarda de nouveau, il vit que Kate l’avait touchée au sommet du torse. Elle avait les yeux toujours ouverts, rivés sur la mère australienne debout au-dessus d’elle, tandis qu’un gargouillis émanait du fond de sa gorge.

Puis ses yeux se révulsèrent et elle cessa de respirer.

« Donnez-moi cette arme, Kate », dit Clark, la main tendue.

Elle obéit, puis tourna les talons, regagna le cockpit et s’assit sur le divan.

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