Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 18 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 59

59

 

CLARK rêva de la douleur avant de s’éveiller et de l’éprouver pour de bon. Dans son cauchemar, il était au lit, à la maison ; Sandy devait se trouver à côté de lui mais il était incapable de se tourner pour vérifier. Un camion était alors entré dans la chambre, lentement, comme si de rien n’était, et il était carrément passé sur le lit, le clouant au sol. Il avait les jambes croisées l’une sur l’autre, c’était ce qui le faisait le plus souffrir, mais les gros pneus lui avaient plié le dos et la chaleur du tuyau d’échappement brûlé le côté de la tête, juste sous l’oreille droite.

C’était un affreux cauchemar, assurément, pourtant il le trouva préférable à ce qu’il ressentit à son réveil. Son esprit embrassa la sensation, celle d’un corps envahi par la souffrance, et ses membres étaient tout aussi lents à réagir que lorsqu’il rêvait.

Son regard était braqué vers le haut de l’escalier, de sorte qu’il distingua le vague carré de pénombre venue d’une nuit presque sans lune, mais en dehors de cela, il était toujours enveloppé par les ténèbres.

Il ne savait pas depuis combien de temps au juste il gisait là, tout comme il n’avait aucune idée de la gravité de son état, mais le pire était encore cette douleur derrière l’oreille droite, aussi se força-t-il à lever la main pour effleurer l’emplacement, en espérant que l’ecchymose était située à l’extérieur du crâne, et non à l’intérieur, car dans ce cas son pronostic vital serait engagé, même plusieurs heures après la blessure.

Son doigt effleura le centre de la douleur et, effectivement, il sentit une bosse imposante, ce qui en soi aurait dû être une bonne nouvelle, mais Clark n’était pas rassuré pour autant, parce que en ramenant la main vers sa tête, il s’était éclaboussé le visage d’eau de mer.

S’il ne venait pas de subir une commotion, s’il n’avait pas tout juste repris conscience à la suite d’un coup violent porté à la tête, alors Clark aurait compris bien plus vite que son lit de douleur se trouvait dans les entrailles d’un bateau en train de sombrer. De fait, il lui fallut plusieurs secondes pour décrypter l’information ; seul le goût du sel sur ses lèvres et la sensation que de l’eau s’infiltrait dans ses oreilles, bloquant les bruits de l’extérieur, réussirent à lui faire mesurer la gravité de la situation.

Désormais, le mal de crâne et les douleurs au dos et aux jambes étaient passés à l’arrière-plan. Peu importait la gravité de ses blessures, ou son état dès qu’il se fut mis à bouger, il n’avait plus qu’une idée en tête.

John Clark était un gars de la marine, certes, mais il ne se sentait d’aucune obligation de couler avec son navire.

Ses jambes n’avaient sans doute subi que des ecchymoses ; le mollet droit et le genou gauche avaient heurté le nez des marches. Il n’avait pas besoin de se repasser au ralenti les événements pour le savoir. Son dos lui faisait un mal de chien, il s’était bloqué dans un spasme et il ne savait vraiment pas comment il allait réussir à nager quand l’une des plus importantes séries de muscles de son corps refusait d’obtempérer aux ordres envoyés par son cerveau mais enfin, c’était un problème qu’il aurait à régler d’ici une minute ou deux. Pour le moment, il s’agissait de quitter le salon, puis de s’extraire du cockpit et enfin de sauter par-dessus bord avant que l’Irwin ne chavire et ne l’entraîne par le fond.

Il réussit à s’extraire de l’eau et à remonter les marches dans l’obscurité. Sur sa droite, les circuits électriques de la radio et de la station météo cramaient dans une succession de claquements et d’étincelles, alors que l’eau de mer lui arrivait déjà à mi-cuisse.

John avait déjà assisté à des naufrages et il savait qu’il était impossible de prévoir la vitesse de descente. Un bateau qui s’emplissait au rythme de trente centimètres d’eau par minute pouvait brusquement voir ce taux multiplié par deux ou trois quand l’eau atteignait de nouvelles ouvertures non étanches, d’autres voies pour chasser l’air de sous la ligne de flottaison. C’était précisément ce qui était en train de se produire, en fait. Il n’avait repris conscience que depuis deux minutes tout au plus, et déjà le niveau de l’eau était passé de quelques centimètres au-dessus du plancher du salon à près d’un mètre.

Il réussit à gagner le cockpit ; il fit porter son poids sur ses deux jambes et se redressa pour la première fois. Il se sentait faible et instable, l’impression d’avoir été drogué, mais il savait que c’était dû au coup reçu sur la tête.

Mais pas entièrement. Alors qu’il traversait en titubant le poste de pilotage à la recherche de son flingue et de son téléphone mobile, il sentit que le voilier s’était mis à gîter sérieusement sur bâbord. Il résista pendant un moment, le temps de continuer à chercher les deux objets qu’il ne voulait absolument pas laisser à bord derrière lui, mais bientôt il retrouva ses esprits et décida qu’il avait un peu trop poussé sa chance ces temps derniers pour la risquer une fois encore.

Juste en pantalon et sandales, il sortit sur le pont principal et plongea dans l’eau noire, luttant contre la douleur qui lui vrillait le dos, pour s’éloigner de l’épave à la nage, suffisamment au moins pour éviter d’être assommé par un des mâts lorsqu’il s’abattrait.

Souffrant du dos, il renonça à la brasse ou au crawl et choisit la nage indienne. Il fut heureux de constater que ses facultés n’avaient pas été entamées au point de l’empêcher de progresser avec efficacité et rapidité.

Il marqua une pause avant de rallier la plage, le temps de voir encore de nouvelles étincelles crépiter sur le pont, puis le fanal du mât clignoter et s’éteindre dans une gerbe d’étincelles.

Enfin, le voilier se retourna comme un animal mourant, dévoilant sa quille sous la chiche lumière de la lune.

Par-delà le triste spectacle qui se déroulait à cent mètres de lui, il aperçut un détail qui l’excita quelques instants : les feux d’un navire au loin. Il se déplaçait, mais sans autre point de référence, il était difficile de savoir s’il s’approchait ou s’éloignait.

Bien vite toutefois, Clark dut modérer son enthousiasme. Les feux au loin ne constitueraient pas son salut. À la disposition des fanaux, il reconnut la configuration des mâts et comprit qu’il observait en fait le Spinnaker II, derrière la pointe septentrionale de l’île de West Seal Dog. Du fait même qu’il n’apercevait que le feu blanc de la poupe, il en déduisit que le trimaran s’en allait, cap au nord-est, peut-être pour l’île d’Anegada.

Pas un bruit ne lui parvint sur les flots alors qu’il perdait bientôt de vue le navire.

Ces feux qui s’évanouissaient dans le noir emportaient avec eux une femme et un enfant détenus contre leur gré et dont la vie était la clé pour débloquer un puzzle aux ramifications internationales.

Clark reprit sa nage indienne, en se forçant à se concentrer sur sa situation personnelle. Il s’avisa qu’il n’avait aucun moyen de prouver ce qui venait de se dérouler. Ses blessures le feraient simplement passer pour un locataire de bateau un peu âgé qui avait glissé dans l’escalier des cabines en se précipitant dans la cale pour inspecter une voie d’eau. Le fait que l’alarme de la pompe ne se soit pas déclenchée pour hurler à cent quarante décibels ne révélerait rien de particulier à la plupart des enquêteurs, car pour autant qu’ils pussent savoir, le vieux locataire de l’Irwin n’avait sans doute même pas pris la peine de la tester avant d’appareiller.

Bien avant les premières lueurs de l’aube, le corps rompu et couvert d’ecchymoses d’un homme encore en vie mais trop brisé, trop épuisé pour nager, termina les deux cents derniers mètres de sa traversée, porté par une douce houle qui vint le déposer sur la plage, tel un vulgaire tas de détritus.

Clark remonta en rampant la plage de sable, parmi les coraux et les coquillages déposés par la marée, se prenant au passage les bras et les jambes dans les algues marines.

Il était épuisé, il était blessé, et pour l’heure, dépourvu de tout plan. Mais tandis qu’il s’asseyait, crachant le sable qui lui encombrait la bouche, il se promit de retourner au combat. Il n’avait pas besoin d’hôpital. Il avait juste besoin des trois éléments les plus essentiels perdus cette nuit : son téléphone, sa cible et son putain de flingue.

Jack Ryan Junior était tranquillement assis, le corps aussi immobile qu’une statue, les yeux rivés sur Salvatore en train de s’installer au bar dans le hall du Stanhope. Le paparazzo italien avait un verre posé devant lui sur le comptoir, et il tenait son mobile dans la main.

Jack examina avec attention le visage de l’homme pour essayer de jauger son humeur le mieux possible, ses intentions. Était-il blasé, concentré, excité, effrayé ? N’était-ce pour lui qu’une journée de travail comme les autres, ou bien l’avait-on envoyé en mission ?

Jack se pencha en avant, s’approchant le plus possible du visage de cet homme tout en continuant de le détailler attentivement.

Rien. C’était trop difficile de se faire une opinion, rien qu’à contempler un homme devant un écran d’ordinateur.

Jack était installé dans son box et le signal de la caméra de vidéosurveillance de l’hôtel était transmis en temps réel sur son portable, récupéré par les soins de l’équipe d’informaticiens de Gavin Biery.

Ce n’était pas vraiment de la surveillance. En fait, il y voyait plutôt comme une plaisanterie. À moins que, et jusqu’à ce que Salvatore se lève et fasse quelque chose de tangible, Jack n’avait strictement aucune fichue idée de ce qui pouvait bien se passer.

Il avait consacré le plus clair de sa journée de travail à Salvatore, sous une forme ou sous une autre. En commençant par sa bio. Au cours de sa carrière, Salvatore avait visité quantité de lieux, pris et vendu des milliers de photos d’un bout à l’autre de l’Europe, presque toutes de célébrités essayant vainement de vaquer à leurs occupations. Bref, l’activité typique du paparazzo rentre-dedans. Mais parmi tous ces déplacements, Jack n’en avait pas trouvé un seul à Bruxelles.

Jack avait également parcouru l’activité présente de dizaines d’autres paparazzi installés en Europe, en les localisant grâce aux réseaux sociaux. Sur la cinquantaine qu’il était parvenu à repérer, pas un seul ne s’était rendu récemment à Bruxelles, ce qui le renforça dans sa conviction que ne s’y déroulait en ce moment aucun événement particulier susceptible d’intéresser cette catégorie de photographes.

L’Italien semblait passer les vacances les plus mornes du monde, se contentant de traîner au bar de l’hôtel en soirée et de se balader dans la journée, mais sans itinéraire précis, comme lorsqu’on a une activité et des horaires réguliers. Non, il s’éclipsait simplement une heure ou deux dans l’après-midi, puis regagnait son hôtel.

Jack n’avait décidément aucune idée de ce qui se passait, mais il avait la nette impression que Salvatore ne serait pas venu ici s’il ne travaillait pas d’une manière ou d’une autre pour les Russes, comme ç’avait été le cas de toute évidence à Rome.

Il avait donc répercuté tous ces détails à Gerry, ne les présentant toutefois qu’à titre d’information, une simple mise à jour de son enquête sur Salvatore. Devant l’absence de réaction du patron quand Jack lui avait suggéré subtilement qu’il pourrait être utile qu’il se rende à Bruxelles finalement, il tenta le tout pour le tout et, à brûle-pourpoint, lui avait demandé à nouveau son aval.

Et, comme auparavant, il avait essuyé un refus.

Jack revint à son bureau et passa le reste de la journée à surveiller les images de vidéosurveillance de l’hôtel où était descendu Salvatore et c’est là qu’il devait finalement le retrouver, à vingt-deux heures, heure locale. L’Italien était seul, il buvait de la vodka glacée et jouait avec son mobile, soit pour attendre un message, soit pour le consulter distraitement – impossible à préciser avec la faible définition de la caméra de surveillance.

Jack ne pouvait de toute façon pas préciser grand-chose via ce genre de caméra.

Il se rendit compte soudain qu’il devait absolument savoir ce que mijotait son bonhomme et qu’il n’y avait qu’un seul moyen d’y parvenir. Il ne pouvait pas attendre que Ding et Dom aient fini leur boulot en Lituanie, ou Clark le sien aux Antilles. Quoi que pût mijoter Salvatore à Bruxelles, le temps pressait.

Jack décida donc de défier les ordres directs de Hendley de se tenir à carreau et d’attendre le renfort de ses collègues.

Sa décision allait lui coûter son poste ; à ses yeux, ça ne faisait aucun doute. Certes, par le passé, Gerry lui avait autorisé quelques écarts. Ainsi le Ryan débutant avait-il parfois dû demander conseil lors de missions qui n’étaient pas vraiment dans l’esprit des ordres donnés par Hendley mais c’était toujours dans le feu de l’action et, surtout, incontestablement pour le plus grand bien de la mission.

Mais il en allait tout autrement dans le cas présent. On lui avait expressément ordonné de quitter le théâtre européen pour regagner le siège du Campus, or il avait demandé à retourner en Europe pour surveiller en solo Salvatore, et Gerry Hendley, le directeur du Campus, lui avait refusé tout net cette requête.

Pas possible de tourner autour du pot : dès que Jack monterait dans un avion pour la Belgique, il serait illico considéré comme déserteur du Campus et coupable d’insubordination.

Il serait fini.

Mais Jack savait qu’il le ferait malgré tout.

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