Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 40 sur 41

Pages du PDF

Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 81

81

 

 

LE PRÉSIDENT des États-Unis était assis à son bureau, le dossier complet d’Arkady Dibourov ouvert devant lui. Le nouveau président russe n’était en fonction que depuis quatre heures et il s’apprêtait déjà à avoir sa première conversation au téléphone rouge avec son homologue américain.

Ryan trouva un peu dérangeant que cet homme soit soumis à des sanctions économiques par le ministère américain de la Justice, mais le dossier était éloquent. Au titre de directeur de Gazprom, il avait été le bénéficiaire des centaines de millions de dollars du règlement de factures pétrolières qui avaient été détournés vers des sociétés-écrans un peu partout dans le monde.

Ce type était un escroc, tout comme son prédécesseur à ce poste, Ryan le savait. Mais Ryan ne savait pas encore si ce type était un escroc susceptible d’accepter un marché.

C’était un siloviki, un milliardaire, un personnage douteux, mais peut-être pas autant que Valeri Volodine.

Je peux vivre avec ça, se dit Ryan.

Et Ryan ne savait pas non plus s’il serait capable de faire croire au bonhomme que son sous-marin lanceur d’engins tapi à proximité des côtes américaines était dans le collimateur de la Navy. En vérité, on ne savait fichtre pas où il se trouvait, aussi Ryan estima-t-il que sa meilleure option était encore de feindre une position d’autorité pour négocier avec le nouveau président alors que l’Amérique était au seuil d’une guerre nucléaire.

Un bruit lui parvint dans l’écouteur du téléphone, suivi d’une voix s’exprimant en russe. L’interprète lui transmit quelques mots d’introduction, puis Dibourov lui fit part de son souhait de voir leurs deux nations avoir de meilleures relations.

Ryan lui répondit qu’il partageait ses vœux mais que la situation ne s’améliorerait que lorsque la Russie obéirait aux lois et aux accords internationaux.

Après un silence, Dibourov répondit :

« Président Ryan, je constate avec regret que vous pensez pouvoir me rudoyer dès notre premier entretien.

– Mon intention, répondit Ryan, est d’énoncer des faits, parce que si nous nous accordons l’un et l’autre sur les faits, nos deux pays ne s’en porteront que mieux. Fait numéro un… nous savons où se trouve le Kniaz Oleg. Nous pouvons le détruire immédiatement si tel est notre désir.

– Vous avez dit que l’heure était aux faits, rétorqua Dibourov, mais ceci n’est pas un fait. C’est une menace, monsieur le président.

– Si vous faites si peu de cas des menaces, président Dibourov, que vient donc faire votre sous-marin à proximité de nos côtes ? Pourquoi n’a-t-il pas fait demi-tour pour retourner vers la Russie ? »

Le président russe resta silencieux.

Ryan poursuivit :

« Ce serait là un premier pas extrêmement utile dans la voie de la réconciliation.

– Mon sentiment est que nous ne sommes redevables d’aucune réconciliation. Mon administration n’est pas celle de Valeri Volodine.

– Non, certainement pas. Mais c’est bien votre administration qui est dorénavant celle qui a un sous-marin lanceur d’engins positionné à quelques encablures des côtes américaines, et vous devrez accepter ipso facto la responsabilité des initiatives, quelles qu’elles soient, qu’il pourrait prendre. La situation a mal tourné pour Volodine quand le Kazan a été coulé. Vous ne pourrez pas vous draper dans l’excuse que c’est la faute de votre prédécesseur quand le second bâtiment le plus perfectionné de votre flotte ira par le fond. »

Après un long silence, Dibourov reprit :

« J’aurai besoin de concessions significatives de votre part si cela devait se produire. Très significatives, à vrai dire. »

Ryan réfléchit et se dit que ce clown n’était pas encore prêt à jouer les vedettes, mais voilà, il était à présent détenteur des codes nucléaires russes, et par ce seul fait, il méritait quelque respect.

« Président Dibourov, cessez d’abord vos attaques sur tous les fronts et nous pourrons alors reparler d’un marché.

– Je suis désolé, monsieur le président, mais je refuse de prendre mes ordres de l’Amérique. »

Et la ligne fut coupée.

Vingt-quatre heures après cette conversation téléphonique pleine d’acrimonie, l’ambassadeur de Russie demanda à être reçu par le président des États-Unis.

Qu’il ait fallu un jour entier pour qu’il se décide préoccupa le président Ryan et son ministre des Affaires étrangères. Dibourov était donc plus roublard qu’ils ne l’avaient pensé. Il ne s’était pas couché comme une vulgaire carpette lors de la conversation téléphonique, il n’avait pas non plus vacillé sous la pression de l’imminence d’une invasion américaine sous vingt-quatre heures. Ryan et Adler commençaient à se dire qu’ils avaient totalement mésestimé sa force de caractère ; aussi s’étaient-ils sérieusement attelés à la tâche de poursuivre leur offensive diplomatique, trouvant le moyen d’élever la gouvernance politique jusqu’au seuil même de la guerre.

La dernière chose que voulait Ryan, c’était perdre les pays Baltes. Mais l’avant-dernière, pour ainsi dire, était d’avoir à envahir un territoire souverain de la fédération de Russie. Il enverrait des troupes de l’autre côté de la frontière s’il estimait que c’était son unique option, mais il était parfaitement conscient de ses conséquences.

Très vite dans leur conversation, l’ambassadeur russe observa : « Je suis fermement convaincu que nous pouvons trouver des points d’accord, monsieur le président. »

Ryan savait où il voulait en venir mais il fit l’idiot.

« Je suis très heureux de vous l’entendre dire, monsieur l’ambassadeur. Je me demande si vous avez une idée en tête, une initiative profitable à la Russie, mais sans pour autant compromettre la sécurité d’autres nations. »

L’ambassadeur s’exprimait comme si les idées lui venaient spontanément, mais Ryan n’était pas dupe. L’homme avait parfaitement mémorisé son laïus.

« Je n’entrerai pas dans le détail des récents déboires de la Russie sur le plan économique. »

Nous y voilà, se dit Ryan.

« Les sanctions économiques touchant des hommes d’affaires russes au rôle majeur entravent la croissance du pays. Nous y voyons une manœuvre illégale et contraire aux usages de la diplomatie. Le président estime que l’arrêt de cette mainmise sur les finances des principaux hommes d’affaires du pays contribuerait grandement à souligner la fraternité entre l’Est et l’Ouest. » L’homme corpulent eut un léger sourire. « Aucun de nous ne veut qu’on se combatte. »

Tu parles, songea Ryan. Dibourov prend les rênes du pouvoir au Kremlin et son premier acte est d’envoyer son ambassadeur dire à l’Amérique qu’il arrêtera une guerre si l’Amérique lui rend tous ses sous.

Les hommes, malgré tous les artifices dont ils s’entourent, peuvent se montrer des créatures si simples, à la base.

Ryan décida dès lors de jouer lui aussi son rôle dans cette petite comédie. Puisque l’ambassadeur avait fait mine d’avoir eu subitement cette idée, Ryan fit mine de ruminer longuement les conséquences de sa requête. Il laissa donc s’écouler une bonne trentaine de secondes avant de répondre :

« Monsieur l’ambassadeur, dois-je comprendre que vous suggérez qu’un adoucissement des sanctions internationales aurait pour résultat que la Russie retire ses forces de Lituanie pour réintégrer leurs casernes à Kaliningrad et ramène ses forces postées en Biélorussie vers le territoire souverain de la Fédération de Russie ? »

L’ambassadeur opina.

« Autrement dit, monsieur le président, nous avons besoin de relancer notre économie. C’est désormais plus important que les crimes perpétrés par l’Occident contre la Russie. »

Non, se dit Ryan. Ce sont ses avoirs personnels que Dibourov a besoin de relancer. Lui et ses sous-fifres ont placé toute leur fortune dans des paradis fiscaux. Libérer ces fonds aiderait les économies du Luxembourg, de Chypre, de Monaco et de Singapour bien plus que l’économie russe.

Mais l’objectif de Jack Ryan, pour l’instant, n’était pas les perspectives de politique intérieure de la Russie, c’était son expansion internationale. Et il semblait bien qu’il pourrait y avoir une voie de sortie.

Et finalement non, observa Ryan, Adler et lui ne s’étaient pas trompés sur le caractère de Dibourov. L’homme était bien tel qu’ils l’avaient imaginé. Le délai de vingt-quatre heures n’avait rien à voir avec sa résolution à poursuivre la lutte contre l’Occident. C’était plus probablement juste le temps nécessaire au nouveau leader pour se figurer comment formuler ses véritables desiderata et, surtout, accéder à sa tirelire, révélant ainsi sa vraie personnalité.

Un kleptocrate. Un de plus.

OceanofPDF.com