Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 56
56
TATIANA MOLCHANOVA avait déjà interviewé des dirigeants internationaux mais jamais encore un leader dont le pouvoir approchait celui de son propre président. Aujourd’hui, tout cela allait changer et c’était assez excitant, mais le piment supplémentaire apporté par sa rencontre avec le président américain l’avait positivement électrisée.
Molchanova parlait un excellent anglais ; ses parents avaient immigré au Royaume-Uni au début des années quatre-vingt-dix, comme tous ceux qui à l’époque en avaient le désir et, surtout, les moyens. Elle avait passé neuf ans à Sheffield et elle n’était revenue dans son pays natal que pour poursuivre ses études universitaires. Elle était restée en Russie depuis, de sorte que son russe était mâtiné d’un accent britannique tout en conservant les voyelles chantantes de sa langue d’origine.
Qu’elle eût regagné son pays natal avait bien sûr ajouté à son pouvoir de séduction auprès de ses compatriotes : elle avait renoncé aux sirènes de l’Ouest grâce à cette fierté d’être une femme russe qu’elle ressentait au tréfonds de son cœur.
C’était certes un excellent avantage promotionnel mais cela n’avait rien à voir avec la véritable raison de son retour au pays. Elle voulait travailler dans l’audiovisuel et elle savait que son accent russe, aussi discret fût-il, l’aurait empêchée de faire carrière en Angleterre parce que l’anglais n’était pas sa langue maternelle.
L’entretien devait avoir lieu dans le séjour d’une suite à l’hôtel Radisson Blu Royal de Copenhague. Pas l’appartement occupé par le président mais un autre, réservé traditionnellement aux chaînes télé. On avait monté un décor très simple en déplaçant le mobilier. Derrière, une fenêtre offrait une vue sur les jardins de Tivoli.
Le président Ryan apparut à l’heure dite, entouré d’un grand nombre d’assistants et de membres de son service de sécurité.
Molchanova fut d’emblée frappée par la taille de Ryan – il faisait une demi-tête de plus que Volodine – mais aussi par son calme, son attitude décontractée, là encore, par comparaison avec celle de son propre dirigeant. Ryan souriait, détendu, et il vint lui serrer la main avec délicatesse et déférence.
Elle avait déjà préparé son laïus pour briser la glace.
« Monsieur le président, je sais que le peuple de Russie apprécie que vous preniez le temps de lui donner votre avis sur des affaires importantes pour nos deux nations. »
Ryan se contenta de hocher la tête et répondit : « Ravi d’être en votre compagnie, mademoiselle Molchanova.
– Avec votre permission, nous mènerons notre entretien en anglais et des interprètes la traduiront avant sa diffusion demain soir. »
Ryan surprit alors la présentatrice de Canal 7 en passant au russe, avec une diction lente mais parfaitement compréhensible. « Malheureusement, je l’oublie de plus en plus chaque année. On a besoin de pratique, et je n’ai guère de temps. »
Molchanova ignorait totalement que Ryan parlait sa langue et elle fut désarçonnée, mais elle eut la présence d’esprit de réagir aussitôt et de lui répondre en russe.
« Très impressionnant, monsieur le président. J’imagine que vous avez appris notre langue quand vous étiez à la CIA ? »
Ryan repassa à l’anglais pour répondre, avec un hochement de tête.
« Non, m’dame. À l’université. » Il sourit. « Mais puisque votre anglais est impeccable, restons à votre idée première de recourir aux interprètes. »
Tandis qu’on équipait Ryan d’un micro et que Tatiana se préparait, assise sur une chaise à côté de lui, la jeune femme se rendit compte qu’elle n’avait pas vraiment su à quoi s’attendre avec le président américain. Elle avait pensé qu’il essaierait d’emblée de lui faire confirmer que sa chaîne diffuserait ses réponses sans coupure aucune, ou du moins que ses assistants les pousseraient, elle et son équipe, à s’y engager. Mais le personnel de la Maison-Blanche s’était plié de bonne grâce aux exigences des réalisateurs et de l’équipe technique, se révélant même bien plus accommodant que lorsqu’elle devait interviewer dans leur bureau des politiciens russes de seconde zone.
Et le président n’avait absolument pas abordé la question des sujets évoqués. Elle se demanda si elle ne s’était pas imaginée rencontrer une sorte de brute, ou si ce n’était pas elle qui avait peut-être pris l’habitude d’interroger des individus de cet acabit.
Les caméras se mirent à tourner et Tatiana lut son intro. Ensuite, avec un large sourire et les yeux pétillants de plaisir, elle se tourna vers le président Ryan.
« Monsieur le président, d’abord merci de nous consacrer votre temps ce soir, en un jour qui a manifestement été très important pour vous.
– C’est un plaisir pour moi de m’adresser aux citoyens russes chez eux. Encore merci de m’en avoir offert l’occasion.
– Je vous en prie. » Son sourire s’évanouit et elle lut sa première question. « Vous êtes ici, à Copenhague, pour demander à l’OTAN de déployer des forces de combat vers la frontière russe de la Lituanie. Comment pensez-vous que cette action sera perçue en Russie ?
– Des forces défensives, j’insiste, mademoiselle Molchanova. Il y a une différence.
– Seront-elles armées ? Leurs armes ne peuvent-elles pas servir aussi bien à la défense qu’à l’attaque ?
– Une arme, quelle qu’elle soit, n’est jamais qu’un instrument. Mais l’OTAN est une alliance strictement défensive. Si elle avait des visées belliqueuses, j’imagine qu’elle serait passée à l’offensive une fois au moins en Europe depuis soixante-sept ans que son traité a été signé. Or, elle n’en a rien fait. J’espère que vos téléspectateurs en sont conscients. Contrairement à tous les bruits alarmistes disant que l’Ouest est à votre porte et s’apprête à vous écraser, la présence militaire dans les pays de l’OTAN frontaliers de la Russie est absolument minimale.
– Mais vous désirez modifier cela en envoyant des troupes en Lituanie.
– J’ai en effet demandé à l’OTAN de déployer en Lituanie sa Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation. La Russie dispose de vingt-cinq mille hommes à la frontière est de la Lituanie, et vingt-cinq mille autres à sa frontière ouest. La Force interarmées, c’est cinq mille sept cents hommes et femmes. » Il sourit. « Ne vous inquiétez pas, mademoiselle Molchanova, si votre leader désire réellement envahir et conquérir la Lituanie, comme il l’a fait en Géorgie, comme il l’a fait en Crimée et dans le Donetsk, comme il a tenté de le faire en Estonie… je suis sûr qu’il peut le faire. Vous n’aurez qu’à venir à la télévision parler à sa place, pour expliquer à vos téléspectateurs pourquoi ils sont tout à coup en guerre avec l’Occident, pourquoi les sanctions ont été renforcées au point que vos seuls partenaires commerciaux sont désormais Cuba, l’Iran et la Corée du Nord, et pourquoi aucun Russe n’a plus le droit de voyager librement en dehors de ses frontières nationales. »
Ryan le vit sans peine dans ses yeux : elle pensait tenir la riposte idéale à sa déclaration.
« Toute cette longue litanie de menaces contre le peuple russe, monsieur le président ? Est-ce bien raisonnable ?
– Les menaces ne se concrétiseront que lorsque la sixième armée russe pénétrera sur le territoire d’un État indépendant. Si la Russie demeure dans ses frontières, ou seulement même chez son vassal, la Biélorussie, personne à l’Ouest n’engagera d’action militaire contre vous. Et c’est là une promesse. »
Ryan devina ce qu’elle pensait rien qu’à sa mimique quand les caméras étaient braquées sur lui. Elle n’avait pas encore réussi à démonter l’argumentation de Ryan ou le calme de son attitude et elle était en train de se ressaisir en vue de sa prochaine attaque. Il s’agissait de continuer à garder son calme.
« Vous dites que la Russie est à l’abri d’une action de l’Ouest s’il n’y a pas de guerre en Lituanie mais…
– Eh bien, vous avez également cinquante mille soldats à la frontière de la Pologne, aussi nous préférerions que vous n’envahissiez pas, non plus, la Pologne. »
Elle ignora le trait.
« Mais dans toute l’Europe et même dans votre pays, vous en appelez aux représailles après la catastrophe aérienne survenue en début de semaine au-dessus de la mer Baltique. Je ne vois pour ma part personne menacer la Suède, l’autre pays impliqué dans l’accident. Seulement la Russie est menacée. Pourquoi cela, monsieur le président ?
– Parce que l’appareil militaire russe volait sans transpondeur, ce qui signifiait qu’il était invisible des autres avions et des contrôleurs du ciel.
– Les règlements internationaux de navigation aérienne sont parfaitement clairs, monsieur le président. Les appareils militaires n’ont pas besoin de voler avec leur transpondeur en service. Bien souvent, des appareils américains volent clandestinement, tout comme leurs homologues russes. Vous devez certainement le savoir, alors pourquoi deux poids, deux mesures ?
– Parce que aucun appareil américain n’est jamais entré en collision avec un appareil commercial. Il est de la responsabilité du pilote de surveiller les autres avions, à condition qu’ils se conforment à ces règles. Or la Russie a conduit ces derniers temps ce genre de vols à haut risque sur un rythme resté sans précédent. Le président Volodine devrait en être tenu pour responsable. »
La journaliste roula des yeux.
« Vous pensez que le président Volodine a demandé à son pilote de sciemment éperonner un avion de ligne suédois ?
– Bien sûr que non. Mais je crois, et je sais, de source sûre, qu’il a ordonné à son aviation d’augmenter ses incursions et à sa flotte de la Baltique de harceler le trafic marchand croisant dans les eaux internationales au large de Kaliningrad. Et qu’il a pour ainsi dire converti cette dernière enclave en base militaire, avec des batteries de missiles sur tout son périmètre.
– Je me suis rendue à Kaliningrad, monsieur le président. Ce n’est pas une base militaire. C’est un endroit superbe, habité par des gens admirables. L’avez-vous visité vous-même ?
– Non, mademoiselle Molchanova, je confesse que vous avez vécu bien plus d’expériences que moi. »
Elle redressa légèrement la tête, triomphante.
« Par exemple, je n’ai jamais vécu sous un régime totalitaire. C’est pour cette raison que, à l’instar d’autres personnes de par le monde, je considère les actions unilatérales du président Volodine comme dangereuses pour l’ordre international. »
On doit mettre au crédit de la journaliste russe qu’elle ne se laissa pas démonter par cette humiliation. Elle se contenta de répondre, d’une voix égale :
« Le président Volodine ne dirige pas un régime totalitaire. Ses partisans diraient qu’il désire simplement la prospérité pour chaque citoyen russe. Certains en Occident semblent avoir de grandes difficultés à l’admettre.
– Cent onze Russes sont milliardaires, quand quatre-vingt-dix pour cent du pays vit sous le niveau de vie moyen des Occidentaux. Apparemment, et en contradiction avec certaines informations qui me sont parvenues de Russie, les désirs de Valeri Volodine ne se concrétisent pas forcément. Je prends un autre exemple : l’Estonie. Il voulait se l’approprier et il ne l’a pas eue. Nous savons maintenant qu’il convoite la Lituanie. C’est la raison de ma présence à Copenhague pour cette réunion d’urgence.
– Ce que le président a dit lors de mon émission, et il s’est montré très clair, c’est que puisque les Lituaniens n’ont pas réussi à protéger un mouvement de troupes russes vers notre Oblast de Kaliningrad, il était de son devoir d’assurer lui-même la sécurité de nos concitoyens.
– Les événements survenus à la gare de Vilnius sont en cours d’enquête, mademoiselle Molchanova. À votre place, j’éviterais des conclusions hâtives quant aux auteurs de cette attaque.
– Je pense qu’on peut aisément tirer ces conclusions. Les coupables sont des rebelles polonais œuvrant en collusion avec le gouvernement lituanien pour attaquer un transport de troupes russes.
– Il y a eu récemment quantité d’attaques qui ne sont pas ce qu’elles semblent être de prime abord.
– J’ignore d’où vous tenez vos éléments », rétorqua Molchanova, et elle s’apprêtait déjà à passer au sujet suivant.
Mais Ryan poursuivit :
« Et moi je sais, en revanche, d’où vous tenez les vôtres : directement du Kremlin. La désinformation est un élément-clé de la campagne de guerre hybride que mène Volodine.
– Vous pensez que ce que je fais relève de la guerre ? » protesta Molchanova.
Avec un sourire, Ryan lâcha : « C’est très exactement cela. La guerre de l’information. »
Elle sourit à son tour en fixant la caméra.
« J’avoue que c’est la première fois qu’on m’accuse de ressembler à un soldat. » Elle revint vers le président. « Vous avez récemment déclaré que la Russie d’aujourd’hui était plus dangereuse pour le monde que l’Union soviétique des années quatre-vingt. Voudriez-vous l’expliquer au peuple russe ?
– L’Union soviétique était potentiellement plus dangereuse, mais dès l’aube des années quatre-vingt les Soviétiques se montraient en gros satisfaits de l’ordre mondial. Ils avaient leur zone d’influence, nous avions la nôtre. Il y avait certes, aux marges, des guerres par procuration, mais aucun bouleversement majeur susceptible de renverser l’ordre établi. La Russie d’aujourd’hui est plus impétueuse, moins satisfaite de sa position, et par conséquent plus imprévisible. Volodine est la manifestation de ce malaise, tout aussi sûrement qu’Hitler était la manifestation du mécontentement de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale.
– Donc, maintenant, nous sommes plus dangereux que les nazis…
– Non, j’ai dit…
– Hélas, monsieur le président, le temps qui nous était imparti touche à sa fin. Merci infiniment pour cet entretien. »
Ryan hocha la tête et sourit, impavide jusqu’au bout. À vrai dire, il savait à l’avance qu’elle allait vouloir terminer sur un scoop polémique, et à cet égard il n’était pas déçu.
Les projecteurs s’éteignirent, signalant la fin de l’interview. Tatiana Molchanova attendit qu’on lui ôte son micro, puis elle se leva et serra la main de Ryan.
Jack lui adressa un bref « merci » et il s’apprêtait déjà à tourner les talons mais la journaliste russe le surprit.
« Monsieur le président, encore tous mes remerciements pour m’avoir accordé de votre temps, mais j’aimerais vous demander une autre faveur. »
Il était plus que soupçonneux devant une proposition venant de cette marionnette manifestement décérébrée par l’État russe.
« Laquelle ?
– Je me demandais si nous ne pourrions pas trouver un endroit plus discret pour parler. »
Ryan en rit presque. « Non. C’est hors de question. »
Elle se rapprocha un peu plus et il savait que Joe O’Hearn n’était qu’à deux pas, prêt à jeter au sol cette superbe créature, comme un défenseur plaque un attaquant sur le terrain. Mais son garde du corps se contint et Molchanova put respirer.
« Je vous apporte un message personnel et privé du président Volodine. »
Ryan la contempla un instant, incrédule, avant de répondre :
« Vous savez, il y a des procédures pour ce genre de chose. Les affaires d’État ne se règlent pas par le truchement des journalistes de la télé. »
Molchanova sourit, exhibant l’éclat de sa denture impeccable.
« Je le sais, et je conviens que la situation est inhabituelle. Mais le message est bien réel. On m’a dit que vous pouviez contacter l’ambassadeur de Russie qui se portera garant de ma personne. Il sait seulement que l’on m’a confié la tâche de vous faire parvenir un message. Il en ignore entièrement la teneur. »
Soupir de Ryan. Il n’avait pas spécialement envie d’un message de Volodine. Il aurait été le bienvenu s’il offrait la moindre chance d’éviter la catastrophe imminente en Baltique, mais Ryan présumait que tout ce qu’avait à lui dire cette femme n’allait être qu’encore une de ces tactiques dilatoires bien rodées typiques du Kremlin, entre rideau de fumée et diversion.
« Pouvez-vous m’accorder un moment ?
– Bien sûr, monsieur. »
Ryan s’approcha d’Arnie Van Damm. Il était au milieu d’un petit groupe, qui attendait pour l’accompagner à sa réunion suivante – un café avec le Premier ministre canadien –, mais à la surprise manifeste d’Arnie, Ryan s’adressa à lui à voix basse : « J’ai besoin d’avoir Canfield au téléphone. Tout de suite. »
Le président était en train de dire à son chef de cabinet qu’il avait besoin de contacter le directeur de la CIA, sur un mobile, au beau milieu d’un hôtel au Danemark.
Arnie obéit sans discuter. Il fallut une minute pour établir la connexion cryptée, et comme il était pile cinq heures du matin en Virginie, Canfield ne s’attendait certainement pas à un coup de fil. Ryan ne s’excusa même pas pour l’heure matinale, il était trop pressé.
« Jay, j’ai besoin d’avoir une chambre sécurisée dans ce bâtiment. Je veux qu’elle soit tapissée de haut en bas et de gauche à droite par des dispositifs d’écoute audio et de capture vidéo. Et j’en ai besoin tout de suite. »
Canfield n’hésita pas une seconde.
« Chambre 1473. Je les préviens de votre arrivée. »
Ryan ne comprenait pas.
« Hein ? Enfin, mais comment…
– Nous avons entièrement équipé d’écoutes deux des chambres de cet hôtel. Sans blaguer, n’essayez même pas d’avoir des pensées impures, une fois à l’intérieur, parce que la moitié des techniciens de la NSA sera aussitôt au courant.
– À quoi ça sert ? Je veux dire, à quoi servent-elles quand le président n’appelle pas pour qu’on les mette à sa disposition ?
– Vous avez été de la maison, monsieur le président. Ce genre de choses peut arriver, vous vous rappelez ? »
Jack sourit.
« Chambre 1473. Merci, Jay. »
Il coupa et se pencha vers Van Damm.
« Retarde de quelques minutes mon prochain rendez-vous. La journaliste russe et moi allons nous rendre dans la chambre 1473. »
Les yeux de Van Damm devinrent ronds comme des soucoupes. Il se pencha à son tour et murmura, sur le même ton de conspirateur : « Et moi qui pensais que l’interview était déjà une mauvaise idée.
– T’inquiète. Tout se passera bien.
– Nixon a dit pareil, un jour, pas vrai ? »
Nouveau petit sourire de Jack.
« Je crois bien qu’il l’a dit quantité de fois. »
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