Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 47
47
CHAVEZ, Caruso et Herkus Zarkus étaient juchés sur le toit du préau d’un lycée situé dans la ville de Pabradė, qui leur offrait une vue sur la frontière biélorusse, au loin vers l’est. Ils prirent des photos des champs entre celle-ci et leur position depuis trois angles différents sur le toit, ce qui était pour eux un grand soulagement puisque cela permettait de cocher d’un coup trois objectifs de plus sur leur liste sans devoir entre-temps recharger puis décharger leur véhicule et avoir à se déplacer vers un nouveau site.
Les deux Américains étaient dorénavant plus certains que jamais que leur travail contribuait au soutien de la défense militaire lituanienne. Il leur semblait quand même bizarre que ce soit la directrice du renseignement national qui les ait expédiés ici, ou même qu’ils aient dû s’y rendre, vu que le ministère de la Défense avait son propre service de renseignement pour s’acquitter en principe de ce genre de tâche.
Cela dit, aucun des deux ne se plaignait de l’aspect technique de cette activité de collecte de données. Elle leur offrait l’occasion de jauger le secteur.
Un peu plus tôt et après s’être assuré d’être hors de portée de voix d’Herkus, Dom avait ironisé sur le fait que le travail qu’ils effectuaient pourrait à l’avenir aider aux missions de la CIA derrière le « nouveau rideau de fer ». Les deux hommes savaient en effet que le sol qu’ils foulaient pouvait aisément devenir, d’un jour à l’autre, territoire russe, tout comme le sol qu’ils avaient foulé en Crimée l’année précédente était désormais devenu partie intégrante de la Russie, au même titre que la place Rouge.
Ils terminèrent leur imagerie de précision, redescendirent du toit du préau et remercièrent d’un signe de la main un responsable de l’entretien aussi perplexe que serviable.
Alors qu’ils remballaient pour se rendre sur le site suivant, le mobile de Chavez pépia dans sa poche.
« Chavez.
– Greg Donlin, l’APP de Branyon. »
Chavez se souvenait d’avoir rencontré l’agent de protection personnelle de Pete Branyon la semaine précédente, quand le chef d’antenne était passé à l’improviste les voir à leur planque. « Eh Greg, tout baigne ?
– Je me rappelle que vous m’aviez suggéré de nous filer un coup de main à vos heures perdues. J’espère que l’offre tient toujours.
– Bien sûr. Nous nous arrêtons en général quand il ne fait plus jour pour bosser, soit aux alentours de dix-neuf heures. Mais si vous êtes dans le pétrin, on peut toujours faire une exception.
– Ça serait pour dix-sept heures : Branyon doit se rendre ce soir dans l’est du pays pour y retrouver un agent au village de Tabariškės. C’est à huit cents mètres, maxi, de la frontière biélorusse.
– Ah, merde.
– Ouais. J’ai bien essayé de l’en dissuader mais il dit que c’est vital. Son réseau dans le secteur signale la présence de nouveaux Petits Hommes verts. Il veut les rencontrer en personne pour voir ce qu’ils fabriquent ici.
– Ça me paraît risqué.
– Ça se pourrait bien, mais nous avions un agent illégal 1 dans ce village la nuit dernière qui nous a envoyé un RAS. Nous ne nous faisons pas trop de souci pour le patelin mais c’est le trajet pour s’y rendre qui nous préoccupe un brin : la route étant située loin des grands axes, il n’y a quasiment pas de présence policière ou militaire et les hommes qui patrouillent sur zone sont vraiment trop dispersés.
– On serait ravis de vous escorter tous les deux jusque là-bas, mais comme vous le savez, nous n’avons pas la moindre arme.
– Ça peut s’arranger. Si vous nous accompagnez, je vous refilerai quelques flingues. Un détail, toutefois. Branyon ne veut pas que vous entriez dans le village. Il craint de compromettre les membres de son réseau si des étrangers se pointent là-bas. Alors il vous demande juste de nous suivre, de vous trouver un coin où vous garer à l’ouest de la ville, puis d’attendre notre appel vous signalant qu’on s’apprête à regagner Vilnius.
– Vous êtes sûr qu’il est bien prudent de vous retrouver tout seul à assurer sa sécurité dans ce village si proche de la frontière ? demanda Chavez.
– Putain, non, sûrement pas. Si ça ne tenait qu’à moi, j’y entrerais avec un char Abrams, mais ce n’est pas moi qui décide.
– D’accord, convint Chavez. Bon, eh bien, on vous surveillera de près lors des trajets aller et retour. Et dans le patelin, restez en communication avec nous au cas où vous auriez besoin d’un coup de main.
– Ça me paraît un bon plan. Retrouvons-nous à dix-sept heures pile, pour que je puisse vous donner des armes et qu’on ait le temps de nous organiser. »
Branyon et Donlin entrèrent sur le parking d’un supermarché IKI situé à Nemėžis, un faubourg au sud-est de Vilnius. Il était dix-sept heures, il faisait encore clair, toutefois de lourds nuages d’orage roulaient dans le ciel et la météo prévoyait des averses dans la soirée. Alors qu’ils finissaient de se garer à bonne distance de l’entrée, un Toyota Land Cruiser noir vint manœuvrer pour se ranger juste à côté d’eux. Chavez et Caruso en descendirent pour monter aussitôt à l’arrière du véhicule des hommes de la CIA.
Branyon était assis à la place passager. Après un rapide échange de poignées de main, le chef d’antenne remarqua : « Votre compagnie est la bienvenue, les gars, merci.
– De rien, répondit Dom. Mais vu l’heure, ça va être ric-rac, les enfants. Je ne sais pas combien de temps vous comptez rester avec votre contact, mais on dirait bien qu’on va revenir dans la nuit et sous l’orage. »
Donlin ne dit rien. Les deux hommes du Campus avaient l’impression que ce scénario ne lui plaisait pas du tout, ce qui impliquait qu’eux-mêmes n’étaient pas trop chauds non plus pour y participer.
Branyon vit leur expression.
« Écoutez, je ne fais pas ça pour le plaisir. Il y a tout un tas de gens là-bas près de la frontière qui comptent sur nous autres Américains pour les protéger. Ils travaillent pour moi et ils sont super nerveux, mais j’ai encore besoin d’eux pour faire le boulot. Je ne peux pas les rappeler comme ça, puis filer à l’abri de l’ambassade en leur garantissant que j’assure leurs arrières. Je dois descendre là-bas pour les convaincre au contraire que je continue de veiller sur eux et qu’ils peuvent continuer de me fournir des renseignements. » Il haussa les épaules. « Pour ce que ça pourra servir… L’autre enculé de Volodine vient d’annoncer à la télé qu’en gros, leur région lui appartient, ce qui a généré plus d’anxiété que ne peut en exprimer mon joli minois. »
Sourire de Chavez et Caruso.
Greg Donlin poursuivit : « Vous trouverez sur le plancher à l’arrière une AK et un pistolet pour chacun, avec quelques chargeurs de rab. Les flingues sont un peu âgés mais ils fonctionnent assez bien pour faire des trous dans les gens s’il faut en venir là. Vous nous collez au cul pendant le trajet, mais vous décrochez dès qu’on entre dans le patelin. Je vous signalerai par radio dès qu’on s’apprêtera à repartir.
– Reçu cinq sur cinq », dit Chavez.
Les deux Américains récupérèrent leurs nouvelles armes. Elles étaient rangées individuellement dans un sac de sport bleu, ce qui leur éviterait de brandir un arsenal sur le parking du supermarché. Ils mirent simplement les sacs à l’épaule et regagnèrent leur véhicule.
Une fois remontés à bord du Land Cruiser, ils prirent quelques minutes pour inspecter fusils et pistolets. Les AK avaient une crosse pliante évidée et une simple mire métallique. Les pistolets, d’imposants Glock 17, étaient du même acabit : visiblement beaucoup utilisés mais bien entretenus. Ils les glissèrent à la taille, sous leur blouson, puis les sacs contenant les fusils allèrent rejoindre sur le plancher à l’arrière leurs affaires personnelles : les sacs renfermant matériel de surveillance, trousse médicale et autres bricoles dont ils savaient qu’ils auraient besoin lors de ce genre de mission d’escorte.
Alors qu’ils emboîtaient le pas au SUV Mercedes blanc, Dom examina sur l’écran de son téléphone une carte de la région frontalière, à la recherche d’un emplacement proche de Tabariškes où attendre Branyon et Donlin pendant qu’ils discuteraient avec leur contact. En même temps, il observa : « Ding, tu le sens, ce truc ?
– Côté sécurité personnelle ?
– Ouais.
– Pas du tout, admit Chavez. Je respecte Branyon pour son désir de ne pas se contenter de jouer les ronds-de-cuir, mais comme il l’a dit lui-même, je ne sais pas si c’est bien utile qu’il descende là-bas. Si les Russes se mettent à balancer la sauce, ces obus de mortier se ficheront bien de savoir si la CIA est présente dans ce village.
– D’après la carte, précisa Dom, on dirait qu’il y a une exploitation agricole surplombant le village à environ cinq cents mètres au sud-ouest. Qu’est-ce que tu dirais qu’on se trouve une planque en hauteur pour mieux surveiller la position de Branyon ?
– Ça me plaît bien. Ce n’est pas qu’on pourra faire grand-chose à une telle distance, mais j’imagine qu’on pourra toujours le prévenir si on découvre un truc pas catholique dans le secteur.
– Genre chars russes T-90 ou salve de roquettes ? »
Rire de Chavez. « Oui, par exemple. D’ici là, gardons l’œil sur la route. Ça ne fait pas cinq minutes qu’on a démarré et on a déjà passé une demi-douzaine de coins idéaux pour une embuscade. »
Un léger crachin se mit à tomber sur le SUV alors qu’ils mettaient le cap sur la frontière.
1. En fait, un agent tout ce qu’il y a de légal mais qui, contrairement aux officiers de
renseignement « officiels » et déclarés, travaille sous couverture, et donc dans la clandestinité.
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