Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 62
62
LE PRÉSIDENT Jack Ryan avait fait de son mieux pour dormir autant que possible lors du vol de retour d’Europe pour être opérationnel dès son arrivée dans la capitale fédérale. Il avait réussi à se reposer quatre heures un quart, ce qui était moins que ce qu’il avait espéré ; toutefois, son horloge interne demeurait en vrac à cause des sept heures de décalage horaire.
La presse internationale n’avait pas été tendre au sujet de l’escale en Suède du président Ryan après son échec au sommet de l’OTAN. Beaucoup d’éditorialistes jugeaient sa démarche cynique, voire assimilaient son attitude quasiment à une capitulation en rase campagne. Dans la moitié des journaux du continent, les insultes pleuvaient, on l’accusait d’exploiter les victimes du vol de la compagnie aérienne suédoise et d’en faire de vulgaires pions dans son jeu de rôle militaire.
Mais sa rencontre avec le Premier ministre suédois s’était fort bien passée. Ryan avait omis de signaler qu’il envisageait une action unilatérale en Lituanie, mais il laissa entendre toutefois qu’il était prêt à aider les pays Baltes à résister aux Russes, d’une manière ou d’une autre. Le Premier ministre exprima sa colère envers les Russes pour la mort de ses compatriotes dans la catastrophe du SA44 et, sur une dernière poignée de main, il confia à Ryan qu’à titre personnel il ferait tout son possible pour encourager sa représentation nationale à soutenir l’Amérique si elle était conduite à intervenir dans la Baltique.
Il était maintenant seize heures trente et Ryan était installé dans le Bureau ovale et les dernières lumières d’un jour d’octobre traversaient encore la baie vitrée dans son dos, mais avec le décalage horaire, il avait l’impression qu’il était minuit après une journée bien chargée.
Et pour ajouter à sa fatigue, il y avait ses inquiétudes au sujet des deux mille marines qu’il envisageait d’envoyer au casse-pipe. Deux mille contre cinquante mille, c’était certes par trop schématique. Les Lituaniens disposaient de leur côté de l’équivalent d’une brigade de quatre mille hommes et quelques, plus une milice de cinq mille volontaires qu’on pouvait affecter aux tâches de l’arrière : barrages routiers, maintien de l’ordre et ainsi de suite…
Par ailleurs, les deux mille marines auraient le renfort de l’armée de l’air qui enverrait ses appareils de toute l’Europe, voire les B-52 et d’autres plates-formes en provenance des États-Unis.
Il n’en restait pas moins que les marines qui se dirigeaient vers la zone balte allaient se trouver en sérieux état d’infériorité et que bon nombre d’entre eux y perdraient la vie.
Ryan saisit sa tasse de café et il en avait bu le tiers quand la voix de sa secrétaire se fit entendre dans l’interphone :
« Monsieur le président, la directrice Foley et le ministre Burgess sont là. »
Ryan pressa sur la touche micro.
« Faites-les entrer, je vous prie. »
Tous trois s’installèrent dans les canapés disposés devant le bureau du président. Ryan pensait qu’ils auraient à lui présenter les premiers résultats de leurs services de renseignement en lien avec la défense ; il ne savait pas trop pour quelle raison ils avaient demandé cette rencontre impromptue mais il avait supposé que ça ne devait concerner que les photos satellitaires prises au-dessus de la Biélorussie.
Mais ils n’avaient rien apporté.
Mary Pat commença :
« Monsieur le président, des techniciens de la NGA, notre Agence nationale de renseignement aérospatial, travaillent depuis maintenant trois ans et demi sur un projet que nous aimerions porter à votre attention parce que nous pensons qu’il pourrait nous être utile en ce moment.
– J’ai eu des rapports sur les projets en cours de la NGA. Duquel s’agit-il ?
– En fait, intervint Burgess, c’est un que vous ignorez encore. Basé sur une idée qui paraissait encore farfelue il y a deux ans, du point de vue du ministère de la Défense, de sorte qu’il n’a pas vraiment reçu de financement ou d’attention. Mais à présent qu’au Pentagone nous avons pu voir ce que peut réaliser ce système, nous aimerions avoir votre aval pour l’employer. »
Ryan haussa les sourcils.
« Racontez-moi. »
Mary Pat n’avait toujours rien à lui montrer, ce qu’il trouva plutôt bizarre. Elle prit le relais.
« Le projet s’appelle EARLY SENTINEL – “Sentinelle avancée”. Il conjugue les dernières données accessibles par l’imagerie satellitaire, le réseau GPS, les données issues des interceptions de signaux et du renseignement électronique, en même temps que l’imagerie à haute résolution du matériel dévolu à la guerre spatiale, les données sur la puissance des charges et la trajectoire des missiles balistiques.
– Et dans quel but, au juste ?
– Pour accélérer radicalement le processus de déploiement de nos troupes dans les zones de combat, et pour accroître leur efficacité.
– C’est… un logiciel informatique ?
– Oui, monsieur le président.
– Et il doit accélérer le déploiement dans quelle proportion ?
– Comparé à la situation d’il y a quatre ans seulement, d’un facteur cinq. Ce qui exigeait alors une journée entière peut désormais être réalisé en cinq heures. »
Ryan était incrédule.
« Vous plaisantez.
– Je l’ai vu à l’œuvre. Il tient toutes les promesses qu’avait faites la NGA dès le début.
– Comment ça marche ? »
Mary Pat prit le relais : « Je vais vous en donner la version la plus simple possible, n’y voyez aucune condescendance, monsieur le président, c’est simplement parce que je n’y comprends pas tout moi-même. La NGA a entré dans son système l’ensemble des données concernant les troupes russes en position aussi bien à Kaliningrad qu’en Biélorussie, y compris les systèmes d’armes, les besoins logistiques et des dizaines d’autres critères additionnels. Et elle y a également inclus toutes les caractéristiques balistiques, trajectoires et forces d’impact de toutes les armes à disposition de nos troupes. La NGA a récupéré les informations du Pentagone et de la CIA en rapport avec nos hypothèses sur le plan d’attaque russe ainsi que sur la morphologie du terrain, ses caractéristiques géographiques, la météo, la composition du sol, le bâti, et des centaines d’autres éléments analogues.
– Même l’humidité, le pourcentage de feuilles restant aux arbres à cette période de l’année, renchérit Burgess, jusqu’à la fréquence des pluies et la force des vents.
– Poursuivez, ordonna Ryan.
– Toutes ces données, reprit Mary Pat, génèrent des ordres de positionnement spécifique lors du déploiement, jusqu’au niveau de chaque combattant pris individuellement. Nous pouvons, par exemple, dire à un fantassin des marines à quelle fenêtre de tel bâtiment il doit se placer pour avoir dans sa ligne de mire à la fois un clocher bien précis où pourrait s’être tapi un sniper russe, et une route, ce qui lui permettra de signaler à son commandant le passage de poids lourds. Nous avons cartographié toutes les géométries de tir pour toutes les armes engagées sur le champ de bataille, y compris les armes à tir direct, les systèmes de visée laser et autres dispositifs encore plus techniques.
– De sorte que, intervint à son tour Burgess, au moment du déploiement, nous puissions fournir toutes ces informations au commandant du bataillon, qui à son tour donnera ses ordres en conséquence à ses chefs de compagnie qui eux-mêmes les transmettront à leurs sous-officiers, et cetera, et cetera, et cetera. Lorsque les hélicos, les Osprey et les C-130 se poseront en Lituanie, nous disposerons d’un bataillon de marines dont chaque élément saura très exactement où il devra se positionner.
« La NGA a calculé que les options d’attaque des Russes sont extrêmement limitées. La faute essentiellement au terrain. Leurs chars ne peuvent pas choisir à leur guise leur itinéraire pour franchir la frontière. Ils doivent emprunter un passage suffisamment élevé et sec s’ils veulent éviter de s’embourber.
« Ce seront bien entendu les équipes logistiques qui auront le plus de travail, mais une fois tout le monde en place, ce sera à chaque fantassin de dix-huit ans de savoir que s’il s’oriente précisément dans la bonne direction, il sera le mieux placé pour exploiter pleinement sa position. »
Ryan demeurait sceptique. « Fort bien, mais ce n’est pas une carte. Nous avons depuis deux semaines des agents en Lituanie qui ont pris des centaines d’images à haute résolution qu’on a entrées dans votre système pour en accroître encore la précision. »
Burgess s’était préparé à cette contre-attaque de Ryan.
« La NGA avait trouvé pas mal de sceptiques au Pentagone, vous l’imaginez, moi compris. Et, bien évidemment, nous avons intégré le fait qu’il reste dans l’équation un certain nombre de facteurs que nous ne pouvons pas maîtriser. Mais nos stratèges qui ont étudié ces dernières semaines la zone en Lituanie où doivent se dérouler les opérations, affinant encore leurs paramètres juste comme nos satellites nous dévoilaient les effectifs présents lors de leur exercice improvisé… ces stratèges sont convaincus que Sentinelle avancée peut nous procurer le plan de déploiement le plus performant pour faire de nos marines une force de blocage efficace contre un ennemi largement supérieur en nombre.
– L’élément le plus important de ce programme, monsieur le président, précisa Mary Pat, c’est le facteur tromperie.
– Tromperie ?
– Oui, monsieur. Avec une vitesse de déploiement multipliée par cinq, nous pouvons garder nos unités en réserve jusqu’au moment où l’attaque sera imminente. Les Russes ne verront aucun obstacle devant eux et ils procéderont à leur déploiement en conséquence.
– Et puis, sitôt qu’ils ont traversé la frontière, voilà qu’ils se retrouvent soudain face à des marines parfaitement entraînés qui n’étaient pas là quatre heures plus tôt.
– Correct.
– Je veux voir comment ça marche », dit Ryan, toute fatigue soudain effacée par l’excitation devant ce nouveau programme.
Mary Pat n’eut pas l’air surprise.
« Je serais ravie de m’en charger, monsieur le président. Je peux faire préparer un PowerPoint que je me ferai un plaisir de vous présenter moi-même. »
Ryan hocha la tête.
« Il y a malentendu, Mary Pat. Non, je veux me rendre au Pentagone, tout de suite, ou au siège de la NGA à Springfield, s’il le faut. Je veux m’asseoir devant un écran et voir ça de mes propres yeux. Ne vous inquiétez pas. Pas question pour moi de m’ingérer dans les décisions de notre armée. Si le Pentagone veut utiliser Sentinelle avancée, à la bonne heure. Mais je tiens absolument à voir ça », répéta-t-il.
Mary Pat acquiesça, toujours pas surprise que Ryan, ancien analyste à la CIA, demande à avoir sous les yeux les données brutes pour décider de la meilleure façon de procéder.
Le Granite était un pétrolier qui transportait du kérosène de Houston à Tallinn, la capitale de l’Estonie, avec une escale en Pologne, à Gdańsk. Il venait de quitter ce port trois heures plus tôt et faisait maintenant route, cap au nord-est, dans les eaux internationales, passant juste à l’ouest de Kaliningrad.
Le capitaine du navire était sud-coréen et son équipage presque exclusivement malaisien. Il avait dérivé délibérément à l’est des sillons navigables réguliers, espérant ainsi éviter la grosse mer qui s’annonçait avec l’arrivée d’une tempête venue de l’ouest. Il avait gardé l’œil sur ses ordinateurs de navigation, tout en se maintenant à bonne distance des écueils et du reste du trafic et en prenant soin de se maintenir dans les eaux internationales.
Il était vigilant mais jamais il ne vit le bateau qui devait le tuer, pas plus que l’instrument de son trépas. Le bateau était le Vyborg, sous-marin russe de classe Kilo, en service depuis trente-cinq ans. Et l’arme était une torpille de Type 53-65, longue de huit mètres et pesant plus de deux tonnes.
Le Kilo avait fait route à l’arrière du Granite, ce qui n’était pas la meilleure position pour attaquer mais l’énorme bâtiment ne croisait qu’à vingt nœuds. La torpille 53-65, le commandant du Vyborg le savait, filait à quarante-huit nœuds et son système de guidage acoustique n’aurait aucun mal à capter la signature du gros et bruyant navire de transport, naviguant seul dans ces parages.
C’était le onzième bâtiment que le sous-marin russe traquait depuis deux jours. Les ordres du capitaine avaient été de trouver un navire commercial effleurant, dans l’idéal, les eaux de Kaliningrad, dérivant manifestement du côté intérieur, et de le détruire. Et s’il mesurait plus de cent mètres, c’était d’autant mieux.
Le Granite en mesurait cent quatre-vingt-cinq, il se trouvait à moins de deux cent soixante mètres des eaux territoriales russes et le capitaine du sous-marin savait qu’une fois qu’il aurait perdu ses capacités à manœuvrer, son épave dériverait nettement à l’intérieur de la zone d’exclusion maritime.
Donc, le Granite devait mourir.
Il tira une seule torpille. Si le bâtiment de surface avait constitué la moindre menace, le capitaine aurait lancé une salve d’au moins deux torpilles, mais le navire voguant cinq mille mètres devant sa proue était une proie tellement facile… Aussi facile qu’au tir au canard, sauf qu’un canard pouvait toujours s’enfuir à tire-d’aile.
La torpille était conçue pour échapper à toutes les formes de contre-mesures, de sorte que ça revenait à tirer au fusil sur un poisson en caque. Elle se dirigea vers la signature acoustique caractéristique de sa cible, puis en s’approchant de celle-ci, elle se cala dans son sillage.
Dans la phase ultime de l’attaque, la torpille plongea de dix à vingt mètres de profondeur pour se glisser sous la coque du Granite et se positionner à sa verticale avant de déclencher son détonateur électromagnétique.
L’explosion fut spectaculaire. Le Kilo n’y assista pas en temps réel. Non, il avait suivi le protocole et plongé aussitôt après le tir, et il se trouvait quatre-vingts mètres sous la surface, soit bien au-delà de la profondeur d’immersion périscopique, mais les opérateurs sonar entendirent la détonation, puis la mort du grand navire.
Nul à bord ne connaissait la raison de ce qu’ils venaient de faire. Les ordres spécifiques de traque et de destruction étaient venus du commandant de la flotte de la Baltique à Kaliningrad et, comme d’habitude, nulle explication n’avait accompagné cet ordre. Mais une rumeur circulait parmi l’équipage selon laquelle le renseignement russe avait pu déterminer que le bâtiment qu’ils attaquaient était en fait un navire-espion américain bourré d’électronique, dérobant des informations sur le personnel de la marine russe en interceptant les communications radio qui encombraient les airs si près de la côte de Kaliningrad.
D’autres – guère nombreux, mais un certain nombre quand même – pensaient que Valeri Volodine était devenu fou et qu’il cherchait à se prendre une raclée.
Conformément à ses ordres, le Kilo mit le cap au sud, laissant derrière lui l’épave du Granite sombrer avec tout son équipage, pour se rapprocher du port de l’enclave russe.
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