Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 58
58
TATIANA MOLCHANOVA se leva à l’entrée du président Ryan. Il y avait dans son attitude une réelle déférence, ce qui n’avait guère été le cas durant l’interview. Ryan ignorait si elle était consciente d’avoir été manipulée ou si son comportement devant les caméras n’était qu’un numéro pour rester dans les bonnes grâces du Kremlin. Il se dit qu’il n’avait pas le temps d’y réfléchir. Il n’allait pas changer les idées ou le comportement des journalistes des médias gouvernementaux, et ce serait ridicule de perdre son temps à essayer.
Ryan traversa la chambre mais en restant à trois mètres de la femme, comme si c’était une pestiférée. Il se sentait bien moins à l’aise qu’il ne l’avait escompté et il savait qu’il ne pouvait pas le montrer.
« Très bien, me voici, je vous écoute, mademoiselle Molchanova », se contenta-t-il de dire.
La journaliste semblait exceptionnellement excitée et fière d’avoir été choisie comme émissaire entre les deux dirigeants. Le menton relevé, elle annonça : « Le président Volodine propose la tenue d’un mini-sommet. En vérité, une réunion secrète. Entre lui, vous, et les chefs d’État ou de gouvernement allemand, français et britannique. Rien que vous cinq. Le président Volodine sera ravi de vous retrouver à Zurich, sitôt que vous pourrez tous organiser vos agendas pour vous y rendre. Si vous préférez un autre endroit, il est prêt à accueillir vos propositions.
– Je ne comprends pas, dit Ryan. Pourquoi en secret ?
– Il dit que la rencontre traitera d’affaires d’État concernant l’avenir de la région. Il vous assure qu’il se montrera prêt à faire des concessions pour le bien mutuel de toute l’Europe.
– Des affaires concernant toute l’Europe ne peuvent-elles pas être discutées devant toute l’Europe ? »
Bien vite, Ryan nota dans les yeux de la femme qu’elle n’avait pas été « préchargée » de réponses toutes faites à ses questions. Elle avoua piteusement : « Je suis désolée, monsieur le président. C’était le message. Dois-je vous le répéter ?
– Je pense que j’ai compris, fit Ryan en hochant la tête. Encore une question, toutefois. A-t-il également présenté cette offre en secret aux quatre autres leaders ?
– Il a demandé que vous transmettiez aux autres le message. »
Jack se contenta d’un léger hochement de tête. Il ne dit rien, fixant simplement le mur pendant quelques secondes.
Molchanova semblait à présent mal à l’aise. Enfin, elle reprit la parole :
« Avez-vous un message que vous voudriez qu’à mon tour je transmette au président Volodine ? Si oui, je vous promets que je garderai le secret absolu et n’en parlerai à personne d’autre que lui. »
Ryan la dévisagea un long moment avant de répondre par l’affirmative.
Elle eut une brève inspiration, les lèvres serrées, visiblement excitée. Hochant la tête, elle demanda aussitôt : « Quel est votre message, monsieur le président ?
– Mon message est celui-ci : transmettre par le truchement d’une journaliste la proposition d’un sommet tenu en secret n’est pas une façon pour des dirigeants nationaux de conduire les affaires. J’ai connu une meilleure gouvernance lors de mes tractations avec des tribus togolaises. S’il désire être traité comme le chef d’une nation de premier rang, encore faudrait-il qu’il se comporte comme tel. »
Elle écarquilla les yeux, crispa les mâchoires, mais ne répondit rien.
« Vous avez mon message, mademoiselle Molchanova.
– Monsieur le président, je ne peux pas lui dire ça. »
Ryan haussa les épaules. « Eh bien, ne lui dites pas. » Et sur ce, il la salua d’un bref signe de tête, tourna les talons et quitta la chambre d’hôtel.
Arnie Van Damm et Scott Adler l’attendaient dans sa suite quand il la rejoignit cinq minutes plus tard.
« J’espère que vous avez entendu, tous les deux.
– Jusqu’au moindre mot, confirma Van Damm. Tu l’as sacrément mouchée. Elle doit être en train de frissonner sur ses talons aiguilles en essayant de se demander comment elle va pouvoir annoncer ça à Volodine. »
Ryan ôta son veston et l’accrocha au dossier d’une chaise avant de s’installer dans le divan en face des deux hommes.
« Il veut s’adresser à un panel de membres de l’OTAN. Les États-Unis, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni. Manifestement au sujet de l’Europe centrale. Mais il ne veut pas de la présence des pays directement concernés.
– Pourquoi ? » demanda Van Damm.
Jack Ryan connaissait la réponse.
« Si vous n’êtes pas autour de la table, alors c’est que vous êtes au menu.
– Dieu tout-puissant ! s’exclama Van Damm. Il veut découper l’Europe, comme au bon temps de la guerre froide ! »
Ryan acquiesça.
« C’est Yalta bis.
– Tu ne vas pas te rendre en Suisse, n’est-ce pas ? demanda Adler.
– Bien sûr que non. S’il veut proposer un sommet, il peut le faire en passant par les canaux officiels. S’il doit se tenir, il inclura des délégués désignés par l’OTAN. On n’est plus en 1945 et je ne suis pas Roosevelt.
– Mais lui, il se prend pour Staline, observa Adler.
– Il pense que nous pensons qu’il se prend pour Staline. Toute cette embrouille n’est qu’un bluff pour booster artificiellement ses pouvoirs de négociation quand nous nous assiérons autour de la table. »
Ryan contempla la ville de Copenhague qui s’étendait derrière la baie vitrée et il hocha la tête, incrédule.
« Mais quel connard. »
Une heure plus tard, Ryan était assis dans la suite de la chancelière allemande. Tous deux ignorèrent le service à café disposé devant eux, tandis que Jack relatait à Marion Schöngarth sa conversation avec la journaliste de Canal 7.
« Il cherche à repartitionner l’Europe centrale, observa Marion quand il eut terminé. Une nouvelle répartition, pour compenser ce que la Russie a perdu à l’issue de la guerre froide. Il y a trente ans, ils n’avaient aucun moyen de pression pour faire autre chose qu’accorder l’indépendance à quasiment tous ceux qui la demandaient. Mais aujourd’hui que Volodine est aux affaires, il croit pouvoir récupérer une partie de ce que la Russie a perdu à l’époque. »
Ryan acquiesça.
Elle poursuivit :
« Il veut les États baltes et, pour les obtenir, il multiplie les effets de levier. Il menace la Pologne, mais la Pologne est en fait sa monnaie d’échange. C’est comme s’il disait : “Donnez-moi les États baltes, je détournerai mes chars de la Pologne.”
– Parfaitement exact. »
La chancelière songeait à des ramifications plus profondes.
« Mais tout cela veut dire que ce n’est qu’un vaste bluff, n’est-ce pas ? Jusqu’ici, il s’est contenté d’essayer de faire monter les enchères, d’affoler l’Occident pour l’amener à accepter plus docilement un compromis. »
Ryan secoua lentement la tête.
« Hélas, peu importe que ce soit ou non un bluff de sa part. Disons qu’il ne veut pas attaquer, mais juste remporter cette guerre hybride en la réduisant à un jeu de poules mouillées géopolitique avec l’Occident. Si ça échoue, si nous refusons de lui laisser la voie libre, les bruits de bottes ne cesseront certainement pas pour autant. Il s’attend à nous voir ciller, mais si ce n’est pas le cas, il ne peut pas reculer. Il a accumulé trop d’énergie potentielle aux portes de la Lituanie. Comment pourrait-il décemment préparer le terrain pour une agression, puis soudain s’en détourner ? C’est un individu instable qui exploite son instabilité pour renforcer son pouvoir. Il a mobilisé ses troupes, préparé sa marine au combat, il est passé à la télévision pour annoncer que les pays Baltes sont des entités illégitimes. Si nous ne reculons pas, il sera forcé d’attaquer en espérant qu’une fois que les cadavres auront commencé à s’accumuler, l’Occident lâchera l’affaire. »
La chancelière prit le relais. « Et tout cela ne pourra déboucher que sur une seule issue. » Elle marqua un temps. « Nous allons entrer en guerre avec la Russie.
– Ça m’en a tout l’air, effectivement.
– Les Russes ont cinq cents Iskander à Kaliningrad. Ces missiles ont des capacités nucléaires, même si nous ignorons s’ils sont bien armés de telles charges. Leur portée nominale est officiellement de quatre cents kilomètres, ce qui les place au-dessous de la limite inférieure du traité sur les Forces nucléaires intermédiaires. Mais la plupart des experts s’accordent à dire que l’Iskander est en réalité capable d’atteindre des cibles distantes de sept cents kilomètres. Une décision de Valeri Volodine et le Bundestag part en fumée.
– Je sais, dit Ryan. Et en ce moment même, un sous-marin nucléaire russe croise quelque part au large des côtes américaines. Sa présence à cet emplacement réduit la probabilité de nos défenses antimissiles balistiques d’intercepter un de ces Boulava. Il s’est positionné là parce que Volodine veut embarquer les États-Unis dans le même bateau que l’Europe après avoir lancé sa proposition de mini-sommet territorial.
– Donc, vous êtes dans une situation similaire à la nôtre, observa la chancelière.
– Similaire mais pas identique. Nous ne sommes soumis à aucune menace d’attaque conventionnelle comme c’est le cas ici, je l’admets volontiers. Mais j’enverrai en Lituanie tous les hommes dont je dispose en Europe pour arrêter ce cinglé. »
À cet instant précis, Arnie Van Damm présenta ses excuses à la chancelière avant de se pencher vers l’oreille de Ryan.
« Vous avez le président français au téléphone. Vous devez le prendre. »
Ryan s’excusa à son tour pour se diriger vers une table sur laquelle un combiné l’attendait, déjà décroché.
« Allô, Henri ?
– Allô, Jack, répondit le président français. Je voulais vous parler personnellement. Nous allons nous opposer au déploiement en Lituanie des forces de l’OTAN. »
Ryan n’était pas surpris mais il se sentit déprimé. Il avait consacré près d’une semaine à cet objectif et il avait échoué.
Le président français poursuivit :
« Les pays Baltes n’ont pas leur place au sein de l’OTAN. Du temps où
la Russie appartenait encore à l’organisation 1, eh bien oui, c’était parfaitement logique. Mais à présent que la Russie constitue une menace, et avec tous ces petits pays qui tendent plus naturellement à tomber dans la sphère d’influence russe que sous celle des idéaux du monde occidental… ma foi, mon unique préoccupation, c’est la Pologne. Nous allons donc faire une contre-proposition, pour demander que l’OTAN augmente son niveau d’alerte en Pologne. Cela rendra moins probable une attaque.
– Et plus probable une attaque en Lituanie, contra Ryan. Nous dirons à Volodine que la Baltique est à lui, aussi longtemps qu’il ne cherche pas à s’approprier la Pologne.
– Telle est ma décision, coupa le président français. J’ai le soutien de plusieurs États membres. »
Je n’en doute absolument pas, s’abstint de répondre Ryan. Il remercia son interlocuteur de l’avoir appelé et lui dit au revoir ; il ne pouvait rien faire de plus pour l’instant.
Il retourna auprès de la chancelière et lui donna les nouvelles. Quelques minutes plus tard, ses assistants et lui regagnaient sa suite.
Ils n’échangèrent pas un mot durant le parcours parce que les couloirs et les ascenseurs n’avaient pas été déclarés sûrs par les techniciens du contre-espionnage. Mais sitôt revenus à l’intérieur de la suite de Ryan, Adler lui demanda : « Que vas-tu faire, maintenant ?
– Je vais me rendre en Suède. Je veux en appeler aux États non membres de l’OTAN, obtenir d’eux un minimum de soutien pour nos actions. Leur montrer que nous nous soucions également de leur sort. »
Scott Adler l’interrompit aussitôt :
« Tu penses pouvoir compter sur des clients sérieux. Mais la Suède n’a quasiment plus d’armée digne de ce nom. Et ils ne veulent sûrement pas froisser un peu plus Volodine. Le fait que la Russie ait abattu leur Airbus les a certes mis en pétard, mais en dehors d’un embryon d’aviation à peu près potable, ils ne représentent plus vraiment une force.
– C’est à ce point ?
– Comme je te l’ai dit, leur armée de l’air est correcte mais ça s’arrête là. Notre évaluation de leurs capacités actuelles de défense n’est guère optimiste.
– Ce qui signifie ?
– Ce qui signifie que si la Suède décidait d’entamer aujourd’hui un programme intensif d’investissements en matière militaire, d’ici cinq ans ils seraient tout juste capables de se défendre… une semaine.
– Donc, reprit Ryan, la Russie peut traverser à toute vapeur la Baltique depuis Kaliningrad ou venir par le sud-ouest et la mer du Nord et s’emparer de la Suède.
– À leur guise, en effet. »
Le président Jack Ryan se massa les paupières sous ses lunettes, appuyant avec insistance, comme pour contenir une frustration débordante.
« On va aller les voir et leur demander une autorisation de survol. Un accès à leurs bases aériennes. Réclamer un soutien logistique pour notre marine en mer Baltique. Et on demandera le soutien de leur aviation pour notre mission en Lituanie. Si on déclenche les hostilités et qu’on déploie nos forces, alors on aura besoin de toute l’aide possible.
– Ça ne fera pas grand-chose, Jack.
– Eh bien, on fera avec. Et j’aimerais au passage les persuader de rejoindre l’OTAN. S’ils peuvent nous aider aujourd’hui, je pense alors que la Suède et le reste de l’Organisation pourraient envisager un tel rapprochement. »
1. Faut-il préciser que ce fut bien le cas dans le Ryanverse, et que par ailleurs les pays Baltes
n’y ont pas non plus encore intégré l’Union européenne et la zone Euro. Relire entre autres, L’Ours et le Dragon, Albin Michel, 2000.
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