Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 26 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 67

67

 

CHAVEZ ET CARUSO arrivèrent aux abords de l’aéroport à deux heures trente du matin, juchés tous les deux sur la moto, seulement lestés des sacs de randonnée qu’ils avaient utilisés toute la journée pour leur mission. Le reste de leur équipement était resté à leur planque dans la vieille ville, mais ils avaient décidé de s’en passer pour ne pas retarder leur exfiltration du pays. Les deux hommes connaissaient suffisamment les procédures de sécurité pour savoir qu’ils ne laissaient rien derrière qui pût les conduire à eux ; quant aux portables et autres équipements électroniques, tous étaient cryptés et configurés par Gavin Biery pour qu’on pût si nécessaire effacer à distance leur disque dur.

Abandonner une planque sans la nettoyer intégralement n’était pas optimal, mais compte tenu des nouvelles fragmentaires évoquant une attaque en cours quelque part dans le pays, Chavez avait choisi de mettre un terme à l’opération et de se concentrer sur leur exfiltration tant qu’il en avait encore la possibilité.

Les deux hommes s’arrêtèrent le long d’un large conduit d’évacuation pluviale qui se trouvait non loin de l’aéroport ; là, ils démontèrent les armes que leur avait procurées le renseignement lituanien. Alors que Ding lâchait le récepteur de sa mitrailleuse MP5, après l’avoir entendu tomber dans l’eau derrière lui, il remarqua : « Je regrette qu’on n’ait pas le temps de retrouver Herkus Zarkus pour lui refiler ces armes. Ça ne peut pas faire de mal d’en avoir une ou deux de rechange. »

Caruso balança lui aussi dans l’eau son pistolet, en pièces détachées.

« En fait, le mieux pour lui, vraiment, ce serait de lui flanquer un bon coup sur le crâne, puis de l’embarquer avec nous. »

Ils abandonnèrent leur moto sur le parking proche du terminal qu’ils rejoignirent à pied pour se rendre aussitôt au poste de sécurité ; là, les visages inquiets des agents armés prouvaient à l’évidence qu’ils étaient déjà au courant de l’agression contre leur pays. Mais tout comme les deux Américains, ces hommes ne disposaient pas d’informations concrètes. Ils supposaient simplement que l’invasion venait de débuter tout à l’ouest, à la frontière avec l’enclave de Kaliningrad, ou bien juste à quarante kilomètres à l’est de la capitale, à la frontière biélorusse. De mauvaises nouvelles, assurément, mais aucun ne se doutait de l’imminence du danger qu’ils couraient.

Les Américains expliquèrent qu’ils avaient un jet privé garé dans la zone d’aviation générale et, après un coup de fil de vérification, on les fit passer sous un portique détecteur de métaux et admettre dans la zone d’embarquement.

Caruso nota les regards envieux de ces hommes qui manifestement auraient bien voulu pouvoir monter à bord d’un jet privé et quitter eux aussi le pays.

Une fois les deux Américains ressortis du terminal pour rejoindre le Gulfstream garé sur le tarmac à deux cents mètres de là, ils furent surpris par la plainte soudaine d’un signal d’alarme. Au début, Caruso crut qu’ils avaient pris la mauvaise porte et l’avaient déclenché eux-mêmes, mais bien vite un message se fit entendre dans la sono, en lituanien. Aucun d’eux ne comprit ce qu’on disait mais, au ton de sa voix, l’annonceur semblait bougrement plus agité que s’il avait signalé à la cantonade que deux nigauds venaient d’emprunter la mauvaise porte dans l’aérogare assoupie.

Dom et Ding pressèrent le pas pour rejoindre leur avion qu’ils apercevaient au loin, sous la lumière des projecteurs face au hangar d’aviation générale.

Ils en étaient encore à cent mètres quand ils entendirent un unique coup de feu, loin vers le sud, par-delà l’extrémité de la piste. En scrutant l’obscurité dans cette direction, ils virent d’autres flashes lumineux, et un instant après leur parvint le bruit d’une fusillade.

« Putain, c’est quoi ça ? s’exclama Dom. Ça ne peut pas déjà être les Russes.

– Et pourquoi pas ? » répondit Dom avant de se mettre à courir vers l’avion.

Une explosion derrière eux dans le terminal leur fit penser à la détonation d’une grenade explosive de quarante millimètres et celle-ci fut suivie d’une alternance du staccato de rafales et des coups brefs tirés par des armes automatiques et semi-automatiques.

Ils n’étaient plus qu’à cinquante mètres du but quand leur parvint le bruit soutenu d’une autre fusillade, celle-ci en provenance de la partie nord de l’aérodrome.

« Ils tiennent les deux bouts de la piste ! dit Caruso. Quel que soit le sens qu’on choisira, on va essuyer des coups de feu ! »

Ding regarda le poste de pilotage et reconnut derrière la vitre Helen Reid, la pilote du Campus, déjà aux commandes, et, alors qu’il se précipitait pour contourner le nez de l’appareil et rejoindre l’autre côté, il vit le copilote Chester « Country » Hicks posté à la porte d’accès, une mitraillette HK UMPS posée contre les jambes. Il regardait vers le sud, en direction de la fusillade la plus proche.

Même si Country n’avait pas la formation de l’agent chargé de la sécurité en vol du Campus, Adara Sherman, il avait été pilote dans les marines et il savait parfaitement manier quantité d’armes.

Les deux hommes du Campus escaladèrent au galop l’échelle de coupée et Country referma aussitôt la porte derrière eux. Chavez baissa la tête pour entrer dans l’étroit cockpit du luxueux jet d’affaires.

« Il y a des fusillades au terminal et aux deux bouts de la piste. Qu’est-ce que vous allez faire ?

– Ont-ils des SAM 1 ? interrogea le capitaine Reid.

– Aucune idée.

– Des RPG 2 ?

– Aucune idée non plus. J’ai juste entendu des armes automatiques de petit calibre et des grenades de quarante millimètres. »

Chavez dut sortir à reculons pour laisser Country s’installer dans le siège de droite, puis il se pencha de nouveau vers le poste de pilotage. Reid poussait déjà les gaz du moteur gauche pour faire pivoter l’appareil sur tribord. À sa droite, Country était en train de boucler son harnais tout en scrutant dehors par tous les angles du pare-brise, afin de décider de la meilleure direction à prendre.

« Le plus gros de la fusillade se déroule en ce moment côté sud, annonça-t-il. Un vrai feu d’artifice. Mais une fois que les autres auront traversé le terminal, le milieu de la piste sera à son tour directement sous le feu.

– Alors, on ne traîne pas, conclut Helen Reid. Je vais prendre la voie d’accès rapide au milieu de la piste, m’arrêter, mettre les gaz à fond tout en gardant les freins serrés. Et je tenterai un décollage court vers le nord.

– Vous pensez être assez haut pour éviter les tirs en bout de piste ? »

Elle avait déjà commencé le roulage à une vitesse qui força Ding à se retenir des deux mains à l’accès au cockpit.

« Non, répondit la capitaine Reid. On sera encore très bas quand on les survolera.

– On peut virer à droite toute juste avant, suggéra Country.

– À droite toute, opina-t-elle. Dès que les roues auront quitté la piste, on va grimper cap à l’est. » Un coup d’œil à Chavez. « Dom et vous, vous avez intérêt à boucler vos ceintures. »

Chavez rejoignit précipitamment la cabine et s’assit dans le fauteuil pivotant voisin de celui de Caruso. Ce dernier regardait dehors par le hublot près de son siège.

« Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

– Ils ont dit que le repas à bord serait servi en retard. »

Dom rigola malgré la tension.

« Pas de problème. J’ai dans l’idée que je ne vais pas tarder à perdre l’appétit. »

Le Gulfstream n’attendit pas l’autorisation de décoller de la tour parce que Reid apercevait distinctement les flashes de la fusillade derrière les baies vitrées de la tour de contrôle. Comme elle n’avait jamais vu d’aiguilleurs du ciel lourdement armés, elle en conclut que les installations seraient d’un instant à l’autre aux mains des Russes. Alors elle serra les freins, poussa les deux réacteurs à fond et attendit qu’ils se mettent à hurler.

Elle relâcha les freins, l’appareil au fuselage blanc élancé fit une brusque embardée et elle le maintint dans l’axe de la piste à l’aide du palonnier. Chester « Country » Hicks lui annonçait sa vitesse tandis que ses yeux passaient de la ligne médiane pour garder son cap aux éclairs lumineux déchirant l’obscurité tout au bout de la piste. La fusillade semblait se rapprocher d’eux à chaque seconde et leur appareil fonçait vers le cœur d’une bataille qu’il ne pouvait plus éviter.

Reid gardait normalement sa cabine « stérile » pendant toute la phase de décollage : aucune conversation, rien d’autre que les brefs messages indispensables au bon maniement de l’appareil. Mais ce n’était pas un décollage banal. Elle observa : « Si jamais on est touchés, il faut qu’on sache où faire un atterrissage d’urgence dans le sud.

– Quatre-vingt-dix nœuds, annonça Country. Euh… si c’est vraiment grave, il faudra qu’on se trouve une grande route. Si on arrive à se traîner jusqu’à la Pologne, c’est encore la meilleure option. Cent nœuds. »

Reid avait besoin d’atteindre cent vingt nœuds pour tirer sur le manche mais, droit devant, une averse d’étincelles se mit à exploser en travers de la piste. « Ils nous tirent dessus. » Elle appuya sur le palonnier pour quitter l’axe de la piste et foncer vers le côté droit tandis que l’appareil accélérait toujours.

« Cent dix, annonça Country avant d’ajouter : tu sors de l’épure. »

Les étincelles crépitaient maintenant tout autour d’eux. Reid n’avait aucune idée des raisons qu’avait l’armée russe de lui tirer dessus, mais elle supposa que les agresseurs avaient reçu l’ordre d’empêcher tout appareil de quitter le pays.

Quand elle ne put apercevoir la lisière droite de la piste sous le nez de son appareil, elle attendit encore un bref instant, puis se mit à tirer sur le manche.

À sa droite, Country prononça d’un trait son annonce suivante : « Centvingtdécollage. »

Reid tira plus fort, le nez se souleva quelques mètres à peine avant que la roulette avant ne quitte le tarmac et ne s’enfonce dans l’herbe. Le train arrière quitta le béton encore plus près de celle-ci, mais l’avion était désormais dans les airs, trois cents mètres à peine avant l’extrémité nord de la piste.

Sitôt qu’ils furent assez haut, mais sans doute pas à plus de quinze mètres du sol, Reid inclina son appareil de vingt degrés sur la droite.

« Train remonté », annonça Country en se chargeant lui-même de la manœuvre.

Les vingt degrés devinrent trente, les trente, quarante et bientôt ils avaient mis le cap au sud-est.

L’éclat des balles traçantes rasait la fenêtre gauche de Reid.

Une minute plus tard, Dom Caruso apparut entre les deux pilotes.

« Je vous paye une bière mais pas avant qu’on ait rejoint notre destination. »

Hicks éclata de rire, faisant de son mieux pour se la jouer détendu. Helen Reid, en revanche, n’avait pas le douteux privilège de jouir de l’assurance bravache de l’ancien marine et de l’espion, aussi se contenta-t-elle de remarquer : « Messieurs, si nous laissions tomber les fanfaronnades jusqu’à ce que nous ayons quitté l’espace aérien lituanien ? Pour autant qu’on puisse dire, deux MiG sont peut-être lancés à nos trousses au moment où nous parlons.

– Vous avez raison, reconnut Caruso, mais nous serons dans l’espace polonais d’ici deux minutes.

– Corrigez-moi si je me trompe, rétorqua-t-elle, mais il y a une demi-heure, vous ne saviez même pas que la Russie avait attaqué la Lituanie. Qu’est-ce qui vous dit qu’ils n’ont pas attaqué aussi la Pologne ? »

Mouché, Caruso quitta le poste de pilotage.

Reid lui lança : « On se posera à Bruxelles dans trois heures. Vous feriez mieux de vous reposer un peu. »

Caruso se retourna. « Bruxelles ? Pourquoi Bruxelles ? »

Country claqua les doigts. « Avec toute cette agitation, j’ai oublié de vous prévenir. Appelez Gerry, il a besoin de vous en Belgique, les gars. »

 

1. Missiles sol-air.

2. Lance-grenade antichars.

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