Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 3 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 44

44

 

JUSTE APRÈS MINUIT, John Clark monta dans le canot amarré à son voilier, laissant derrière lui Adara Sherman à bord de l’Irwin. Il coupa le moteur alors qu’il était encore à un demi-nautique au large de l’île Tarpon, ce qui signifiait qu’il allait devoir ramer durant près d’un quart d’heure, mais les eaux dans cette baie étaient aussi calmes que celle d’une piscine et il avait l’avantage de pouvoir se guider directement grâce aux lumières venant des grosses villas bâties à flanc de colline, pile au-dessus de l’endroit où il avait prévu de toucher terre.

Cela faisait un sacré bail que l’ex-SEAL avait accosté sur une plage à bord d’une petite embarcation, mais il était certain de n’avoir jamais conduit de débarquement nocturne sur une station balnéaire cinq étoiles. Il se dit qu’il aurait pu demander à Adara de lui faire livrer une piña colada et un homard grillé sous cloche qui l’auraient attendu sur la plage sitôt à terre, à l’évident petit détail près qu’il n’était pas sur la liste des clients de cette retraite insulaire privilégiée.

Il hissa son canot sur le sable blanc et le traîna sous un bosquet entretenu avec un soin méticuleux, derrière deux transats en bois exotique. Puis il dépassa un petit pédiluve en cuivre où il pouvait plonger ses pieds pour se débarrasser du sable mais il déclina l’invitation. En silence, il remonta le sentier sur la colline en direction de son objectif.

Parvenu à mi-chemin, il entendit un bruit, droit devant. Il se dirigea vers une aire sablonneuse sous la mangrove juste à sa gauche et s’y tapit derrière un jacaranda. En dehors des craquements sonores de ses articulations quand il se mit à genoux, il était resté parfaitement silencieux.

Quinze secondes plus tard, deux jeunes gens passèrent, chacun muni d’un râteau. L’un d’eux portait un filet à l’épaule ; sans doute devaient-ils descendre sur la plage y récupérer les moindres bouts d’algue drossés par le ressac. Les hôtes de Tarpon ne voulaient pas découvrir au réveil leur impeccable paradis maculé par la nature.

Clark hocha la tête. Ancien membre des unités spéciales de la marine, il avait traversé à la nage des marécages si gorgés de vase verdâtre et collante qu’il aurait pu du bout du doigt écrire son nom à leur surface. Il était décidément taillé dans une étoffe bien différente de celle du client moyen de ce coin huppé.

Quand les deux hommes eurent disparu en contrebas, il sortit de sa poche un monoculaire de vision nocturne qu’il chaussa pour le guider sur le reste du sentier de pierre sinueux qui menait directement à la porte coulissante située à l’arrière de l’immense villa.

Il y avait de la lumière au premier – il l’avait vue depuis la baie –, mais le rez-de-chaussée s’avéra plongé dans une obscurité totale. John y chercha des yeux les minuscules points rouges trahissant la présence d’un système d’alarme ou de détecteurs de mouvements, mais il ne remarqua rien.

Il essaya d’ouvrir la porte vitrée et, surprise, découvrit qu’elle n’était pas verrouillée. Il l’entrouvrit de trente centimètres, puis battit en retraite vers un épais fourré bordant le patio.

Quelques minutes plus tard, n’ayant vu personne s’inquiéter à propos de cette brèche, il eut la quasi-certitude qu’aucun système de sécurité n’avait été activé, aussi retourna-t-il vers la porte de service et, lentement, s’introduisit dans la villa.

Il lui fallut près de cinq minutes de progression lente et régulière pour parcourir le rez-de-chaussée dans toute sa longueur. Les pièces étaient bien rangées mais trahissaient clairement une occupation des lieux, même si personne n’était présent pour l’instant.

Finalement, il rebroussa chemin vers l’escalier à l’entrée du séjour et gravit les marches, toujours de son train de sénateur. Il avait son monoculaire de vision nocturne à la main mais ses yeux s’étaient habitués à la pénombre, si bien qu’il n’eut pas à l’utiliser.

Au premier, il trouva une chambre d’enfant. Une fois encore, il semblait bien y avoir les traces d’une occupation récente, mais le lit était vide et il n’y avait personne dans la salle de bains attenante. On lui avait dit que Walker avait un jeune fils, et il fut surpris de ne pas trouver le gamin au lit à minuit passé.

Il se rendit ensuite dans la suite parentale dans un parfait silence et s’approcha du lit. Pas besoin de vision infrarouge pour constater que celui-ci aussi était vide.

Il prit encore une minute pour finir d’inspecter soigneusement l’étage et il redescendit.

C’est à son second tour du propriétaire qu’il nota le verre de vin brisé à côté du divan. Que quelqu’un l’ait laissé là comme ça, avec le liquide encore répandu sur le carrelage, ne tenait pas debout, sauf si ce quelqu’un avait dû quitter précipitamment les lieux.

Sauf s’il était survenu un incident sérieux.

En redescendant les escaliers, Clark avait repéré au plafond une caméra de surveillance. Un moment, il avait craint que l’appareil ne fût relié à la centrale de sécurité de la station, mais l’hypothèse ne tenait pas vraiment debout. Il avait du mal à imaginer un client millionnaire louer cette villa chic en sachant pertinemment qu’il serait constamment observé comme quelque spécimen rare.

Il examina la caméra de plus près. Elle était visiblement connectée par radio. Une antenne minuscule saillait de quelques centimètres à l’arrière du boîtier.

Clark avait déjà vu ce genre de modèle. Leur portée était limitée à une trentaine de mètres.

Il comprit aussitôt que c’était un système privatif. À destination des gardes du corps personnels du client susceptibles de l’accompagner dans ses déplacements.

Clark fouilla toute la villa à la recherche d’un poste de sécurité qu’il trouva en fin de compte à l’extérieur, dans un petit cabanon d’une seule pièce construit tout au bout de l’allée. La porte en était verrouillée, mais Clark força rapidement la serrure pour se glisser à l’intérieur, évitant d’allumer et maintenant la tête sous le niveau des fenêtres, au cas où quelqu’un se trouverait dans les parages.

Il constata que cinq caméras pouvaient s’afficher sur les moniteurs mais que les trois installées à l’intérieur de la villa avaient été coupées, à l’évidence pour préserver l’intimité des clients. Les deux autres, l’une devant, braquée sur l’allée d’accès, l’autre à l’arrière du terrain, embrassant le sentier qui descendait vers la plage, étaient en fonctionnement et transmettaient en direct des images en noir et blanc capturées par une caméra infrarouge.

Clark baissa les yeux pour examiner la console de contrôle. Il ne semblait pas que la pièce soit réellement utilisée, aussi ignorait-il si les enregistreurs vidéo étaient en route, mais, à sa grande surprise, il découvrit que l’ordinateur connecté au système procédait à un enregistrement numérique en boucle sur une durée maximale de huit heures.

Il sélectionna aussitôt la caméra de la porte principale, remonta jusqu’au début de la séquence qu’il regarda sur un des moniteurs. L’estampille temporelle indiquait qu’il était quatre heures de l’après-midi et l’image montrant l’allée et la végétation luxuriante qui la bordait était en couleurs et parfaitement nette. Il passa en défilement accéléré seize fois, à la recherche d’un indice quelconque.

Parvenu à six heures trente, il repassa en lecture normale. Une voiturette de golf s’était arrêtée devant la maison et une plantureuse femme noire en descendit, lestée de tout un tas de casseroles, poêles et plateaux. Apparemment, une cuisinière engagée pour l’occasion. Elle disparut à l’intérieur, puis fit plusieurs allers-retours pour ramener toute sa batterie de cuisine.

Clark accéléra encore une fois le défilement, pour s’arrêter quand la femme ressortit à sept heures trente, son mobile collé à l’oreille. Il l’observa quelques secondes, puis reprit le défilement accéléré.

À huit heures précises, la femme remballa toute sa batterie de cuisine et repartit avec sa voiturette.

Clark reprit le défilement à seize fois la vitesse normale tout en surveillant l’image jusqu’au point où il apparut lui-même en train de fouiner autour de l’allée et de la cabane du poste de sécurité. Il tâtonna un peu avec les commandes de la console pour effacer cette vidéo, puis il passa au visionnage de l’enregistrement pris à l’arrière de la maison.

Il le regarda pendant un moment, puis passa en accéléré de huit fois. Ne notant toujours rien de spécial, il passa à seize, mais à ce point précis, il vit du mouvement sur le sentier. Il rembobina, pressa la touche lecture, cette fois à vitesse normale.

Un petit garçon aux cheveux bruns, Clark estima qu’il devait avoir sept ou huit ans, apparut sur le sentier montant de la plage et fila sous la caméra, en direction de la maison. Derrière lui, deux femmes, l’une aux cheveux châtains, l’autre à la toison auburn, coiffée d’un large chapeau et portant de grosses lunettes noires, apparurent à leur tour, serviette et verre à la main.

Clark attendit une minute pour voir si Terry Walker les suivait mais il n’y avait personne d’autre. Il attendit une minute encore, puis accéléra, le doigt effleurant la touche qui lui permettrait de repasser en lecture normale. Il pressa dessus quand apparut un grand type aux cheveux auburn, lunettes noires et casquette de base-ball, en train de gravir le sentier d’un pas décidé.

Moins d’une minute plus tard, l’homme réapparut. Cette fois, il tenait le garçon par l’épaule. Derrière lui, les deux femmes marchaient collées l’une contre l’autre.

Clark se rendit compte d’emblée que c’était sans doute l’enlèvement le plus bizarre auquel il ait pu assister, mais ce qu’il voyait ne laissait place au moindre doute. Le couple de Blancs athlétiques s’était emparé de l’épouse et du fils de Terry Walker et les emmenait de force vers la plage.

John Clark passa les cinq précieuses minutes qui suivirent à jurer dans sa barbe en essayant de trouver le moyen de transférer cette séquence vidéo vers un enregistreur de CD déniché sur une étagère. Il abandonna finalement en continuant de pester contre la technologie, puis il se rabattit sur la caméra de son smartphone pour filmer l’écran. Il entendait déjà Gavin Biery le tancer d’avoir recouru à cette solution low-tech pour un problème high-tech, mais Clark ne pouvait pas non plus passer toute la nuit là.

Il effaça ensuite la seconde vidéo et quitta le cabanon.

Son exfiltration de la propriété, puis de l’île lui prit plus de vingt minutes. Sitôt de retour à bord du voilier, il appela Jack Junior qui se trouvait en Virginie.

Ryan attendait cet appel tardif, aussi Clark ne le réveilla-t-il pas.

« Mauvaises nouvelles, Jack. La famille de Walker vient de se faire enlever. »

Après un léger silence, Jack laissa échapper un soupir.

« Bon, voilà qui complique sérieusement la situation. Je présume que c’étaient Limonov et Kozlov.

– Je ne doute aucunement qu’ils sont à l’origine du coup, mais ils ont travaillé par procuration. J’ai une vidéo des ravisseurs, un homme et une femme, au visage dissimulé par un chapeau et des lunettes.

– Une idée de leur destination ?

– Je suppose qu’ils se sont servis d’un bateau pour les évacuer, mais les événements sont survenus à dix-sept heures trente, ils ont donc sept heures d’avance.

– Bref, ils pourraient déjà être à mi-chemin de Moscou si c’est ce qu’ils avaient prévu.

– S’ils ont quitté le pays, alors c’est sans utiliser l’avion de Limonov. Adara a quelqu’un à l’aéroport qui surveille pour nous l’avion du Russe et il est toujours garé. Hors de question qu’ils aient pu embarquer avec les Walker sur un vol commercial. Soit ils auront pris la mer pour rallier Porto Rico, et là pris un jet d’affaires, soit ils sont toujours dans le secteur. Si c’est le cas, ils sont soit dans une location, soit à bord d’un bateau. »

Jack réfléchit à la question.

« J’étais justement en train de faire des recherches sur Walker. S’ils comptent recourir à BlackHole pour blanchir de l’argent, ils auront besoin de le garder sous la main, au bureau ou à proximité. Selon la configuration de ses systèmes de sécurité, il est possible qu’il doive effectuer un grand nombre de transactions via son propre serveur. Si tel est le cas, ils s’y mettront probablement dès demain. » Puis Jack d’ajouter : « Peut-être a-t-il refusé d’obtempérer, ce qui expliquerait pourquoi ils viennent d’enlever sa femme et son enfant. Pour faire pression sur lui et le convaincre.

– Ouais, fit Clark. Et quand ils n’auront plus besoin de lui…

– Exact. Des idées ?

– Ouais. Je vais examiner son installation au bureau. Si Adara et moi retournons tout de suite à Tortola, je peux être sur place dès potron-minet. Peut-être alors que je verrai arriver Walker et trouverai un moyen de le tirer des pattes de Limonov.

– Je peux de mon côté prendre le premier avion.

– Non, Jack. Tu restes là-haut. Passe la vidéo que je t’ai envoyée, poursuis ton enquête sur Salvatore et, surtout, continue d’essayer de découvrir ce que mijotent Limonov et Walker.

– OK, convint Jack. Je fais ça, mais c’est drôle, j’ai l’impression que si vous parvenez à accéder à Walker, vous en apprendrez bien plus que moi au siège du Campus. »

Clark et Sherman filèrent au moteur dans la nuit pour rallier Tortola à plein régime. Clark avait d’abord pris la barre, mais au bout d’une heure environ Sherman lui demanda si elle pouvait le relever.

« Ça ne me fera pas de mal de prendre une ou deux heures de repos avant de débarquer, convint-il. La journée de demain risque d’être longue.

– Vous devriez descendre dans la cabine, dit Adara. Le lit dans la suite principale est déjà prêt. Nous serons au port à cinq heures du matin. Et il n’y a que cinq minutes en voiture du port de plaisance au bureau de Walker.

– Merci, mademoiselle Sherman. »

Adara hésita un instant avant de répondre enfin.

« Monsieur Clark, je sais que vous voulez me voir retourner à Washington dans la matinée, mais je redoute un peu que la situation ici devienne dangereuse pour un seul agent.

– Me proposez-vous de rester dans les parages ?

– C’est un grand voilier que vous barrez là, un coup de main ne sera pas de trop.

– Je suis sûr que vous avez raison, mais je ne veux pas vous distraire de vos autres tâches. Ding et Dom pourraient à tout moment nécessiter une extraction. Même en restant à Washington, vous êtes déjà cinq heures plus près d’eux qu’en restant ici. Sans compter que le Gulfstream peut se rendre là-bas d’un coup d’aile. Si vous devez filer en Lituanie depuis ici, vous devrez faire une escale pour ravitailler, ce qui rallongera le trajet d’encore quatre-vingt-dix minutes, au bas mot. »

À sa mine, il voyait bien qu’elle était soucieuse. Il insista : « C’est à eux que vous devez apporter votre soutien, pas à moi. Mon boulot ici n’est pas aussi ardu que leur mission là-bas.

– J’espère que vous avez raison.

– Moi aussi. »

Clark descendit dans les cabines et Adara Sherman prit la barre, l’œil rivé sur les eaux noires.

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