Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 16 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 57

57

 

JOHN CLARK avait décidé de dormir dans la cabine de son voilier pour mieux rester à l’écoute des bruits environnants de l’anse où il avait mouillé. Il y avait certainement des pieux plus confortables dans la cabine de luxe, mais en bas il risquait de ne pas relever une présence inopportune ou l’apparition d’une menace quelconque. Il faisait un peu plus chaud dans le poste de pilotage mais Clark décida de renoncer à ce léger surcroît de confort au profit d’un léger surcroît de sécurité. Il s’allongea donc sur le sofa rembourré longeant le bord de la cabine.

Il savait que sa mission aux Antilles aurait été plus efficace avec plus de personnel, mais même avant la mort de Sam Driscoll ils avaient déjà eu du mal à conduire de multiples opérations en simultané. Depuis la disparition de Sam, toutefois, le concept même d’engager les agents actifs du Campus sur trois zones à la fois était devenu ridicule. N’empêche… Clark devait bien admettre que l’ennemi avait voix au chapitre et donc il se retrouvait ici, tandis que Jack était en Virginie occupé à une tâche, et le duo Ding et Dom en Lituanie occupé à une autre.

Clark se dit qu’il avait la plus facile des trois, du moins, tant qu’il n’avait pas abordé le trimaran gris et confirmé la présence à bord des Walker. Ensuite, ça risquait de devenir… intéressant.

Mais pas cette nuit. Cette nuit, il devait se contenter de dormir pour être prêt à attaquer le Spinnaker II.

Il était au bord du sommeil quand il entendit un bruit et rouvrit aussitôt les yeux.

Il demeura plusieurs secondes immobile, essayant de définir ce qui l’avait dérangé. Mais il n’entendit rien d’autre que les bruits naturels d’un bateau en bon état mouillé dans une petite anse paisible.

Il allait se rendormir, et puis il se redressa, décidant qu’il avait besoin d’aller aux toilettes.

Il se leva, les jambes lourdes, fit deux pas pour traverser le cockpit ; le troisième l’aurait conduit sur la première marche de l’escalier des cabines. Mais il décela de nouveau quelque chose, tout près. Pas comme auparavant : cette fois, il était suffisamment sûr de lui pour pivoter brusquement, tout en sortant le pistolet de son pantalon de toile.

Il n’acheva pas son mouvement.

Il ne sut même pas que c’était une clé de marine de 35 en acier chrome vanadium qui l’assomma. Il entendit le craquement, sentit l’impact juste derrière son oreille droite, perçut la perte d’équilibre – une sensation de chute. Il ne se rendit même pas compte qu’il avait lâché son arme. Ses mains ne lui obéissaient plus et il était incapable de tenir debout.

Comme en apesanteur, il ne comprit pas comment il pouvait mettre si longtemps à tomber sur le plancher du poste de pilotage qui s’était trouvé juste là, sous ses pieds, quelques secondes à peine auparavant.

Le coup à la tête, asséné sauvagement mais avec une perfection redoutable, le plongea dans l’inconscience en un peu plus d’une seconde, si bien qu’il était déjà évanoui avant même son premier impact sur les marches de l’escalier, à mi-descente. Il reçut des coups aux bras, à la hanche et en travers du dos, tandis que son corps dévalait les marches pour terminer en un tas inerte sur le plancher verni du salon.

Durant plusieurs secondes, Clark resta seul, toujours complètement groggy, mais bientôt le rejoignirent deux hommes qui venaient de descendre l’escalier. Ils étaient en combinaison de plongée, sans autre équipement ; ils étaient pieds nus, leurs visages étaient recouverts d’une cagoule en néoprène qui ne révélait que les yeux, le nez et la bouche. C’est à la seule lueur des quelques diodes vertes sur la radio et des autres appareils électroniques équipant la console de navigation qu’ils se guidèrent dans le salon.

Ils s’arrêtèrent au-dessus du corps et le contemplèrent.

Au bout de quelques secondes, l’Américain sortit son couteau de plongée de l’étui fixé à sa cheville, s’agenouilla au-dessus de l’homme torse nu en pantalon de toile blanche et lui souleva la tête, en empoignant une touffe de cheveux argentés. Il approcha le couteau de son cou, plaquant la lame de dix centimètres sur l’artère carotide.

« Attends, l’interrompit le Sud-Africain, tout en parcourant des yeux la cabine.

– Mais tu m’as dit de…, protesta l’Américain.

– Oublie ce que je t’ai dit. Voici qui est encore mieux : quand ils le retrouveront, ils croiront que le vieux débris s’est fracassé le crâne en dévalant l’escalier, paniqué. Ça paraîtra une mort naturelle, de sorte qu’il y aura moins de flics à courir dans toutes les îles en posant des questions.

– Pourquoi cette panique ?

– En se rendant compte qu’il était en train de couler. »

À son tour, l’Américain contempla la cabine. Il savait qu’il était un subordonné dans cette mission, c’était le mercenaire de Joburg qui était aux manettes, mais le gars de Cincinnati était assez futé pour voir que le bateau n’était pas en train de sombrer.

Avant qu’il ait pu soulever cette objection assez évidente, le Sud-Africain lui intima l’ordre de couper l’alarme de la pompe de relevage.

– Ça se trouve où ? »

L’Américain n’y connaissait rien en marine, contrairement à son collègue.

« Laisse tomber. Je m’en occupe.

– Tu veux que je lui brise le cou ?

– Il est toujours H.S. ?

– Il est H.S. mais il pourrait bien être toujours en vie.

– Je ne veux pas de nouvelles marques bizarres sur son corps. Laisse-le tel qu’il est.

– Je pense qu’on devrait le tuer.

– Et moi, je pense que tu devrais faire ce qu’on te dit de faire, mec. Je lui ai fendu le crâne comme on brise un œuf, et un type de son âge a dû se rompre tous les os du corps en dégringolant jusqu’ici. Si même il retrouve ses esprits, il ne rejoindra sûrement pas la côte à la nage. »

Ils soulevèrent la trappe d’accès à la pompe de relevage qu’ils coupèrent. Puis ils localisèrent l’alarme de panne et la coupèrent aussi. Le Sud-Africain en trouva une seconde, placée sous la table au milieu du salon, et il la débrancha avant de la jeter au sol.

Pendant ce temps-là, l’Américain avait trouvé une caisse à outils dans le placard de la chambre principale et il s’était mis à fouiller dedans.

Revenus sur le pont, les deux mercenaires passèrent un moment à inspecter le poste de pilotage, à la recherche d’indices éventuels. L’Américain trouva sur le plancher de la cabine le pistolet calibre .45 SIG Sauer qu’il récupéra en guise de récompense, et en moins d’une minute le Sud-Africain était redescendu pour arracher deux tringles à rideaux dans la cabine de luxe. Il rejoignit son partenaire sur le pont et tous deux se servirent de la chaîne d’ancre pour regagner la surface. Leur équipement de plongée était arrimé là où ils l’avaient laissé, accroché à la chaîne et ils se harnachèrent de nouveau avec bouteilles, masque et détendeur, puis enfilèrent leurs palmes.

Puis ils passèrent sous la coque, et après avoir introduit leurs tringles métalliques dans les tuyaux d’aspiration, ils les secouèrent violemment pour mettre hors d’état les vannes de coque en délogeant de son axe le papillon de fermeture.

Ils en profitèrent pour défoncer également le clapet antiretour, envoyant l’eau finir d’envahir le fond de la coque.

Tous les dégâts étaient occasionnés sous le niveau du plancher de la cabine, de sorte que quiconque plongerait le lendemain pour examiner l’épave n’y trouverait aucune trace visible de brèche ou de trou dans la coque.

Il fallut aux deux hommes bien plus de temps qu’ils n’auraient voulu ; ils mirent dix bonnes minutes à bloquer les tringles dans les divers sabords, mais au bout du compte ils avaient provoqué une douzaine de brèches importantes.

Le voilier gîtait déjà sérieusement sur bâbord quand les mercenaires s’éloignèrent pour rejoindre leur canot, dissimulé dans une crique à quatre cent cinquante mètres de là.

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