Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 72
72
CES SIX DERNIERS JOURS, Martina Jaeger n’avait cessé de se plaindre auprès de son frère, répétant qu’elle s’ennuyait à mourir parce qu’il n’y avait rien à foutre à Amsterdam. Ce à quoi son frère Braam avait obligeamment remarqué qu’elle était sortie dans tous les clubs techno de la ville, qu’elle avait dégusté les meilleurs plats et pris les meilleures drogues. Elle avait fait une virée de cent kilomètres en vélo dans la campagne environnante et elle avait usé sa carabine à air comprimé au stand de tir.
Certes, avait-elle admis, mais il n’empêche qu’à force d’enchaîner sans interruption les missions pour les Russes toutes ces dernières semaines, ce temps d’arrêt était particulièrement lent et futile.
Elle avait besoin de se bouger pour de bon.
Quant à Braam, il avait apprécié de se retrouver à Amsterdam. Il s’était entraîné dans sa salle de gym, avait combattu dans son dojo habituel, fait du vélo avec sa sœur et pas mal regardé la télé. Il s’imaginait sans mal passer encore une semaine à profiter de la vie avant d’éprouver l’impatience que Martina avait ressentie dès le deuxième jour de leur retour au pays.
Ce soir, pourtant, il fut ravi pour elle de découvrir l’annonce de l’arrivée d’un nouveau message instantané sur l’application TOR de son ordinateur. Il savait que ce devait être les Russes et il savait aussi que lorsqu’ils se manifestaient, ce n’était pas pour leur demander le temps qu’il faisait.
Non, sa sœur et lui étaient sur le point d’avoir un nouveau contrat.
Braam ouvrit la messagerie instantanée et lut. Pour sa part, il était ravi de l’ordre reçu, mais il savait qu’il allait falloir devoir convaincre Martina.
Il l’appela – elle était à l’autre bout du séjour – en prenant un ton faussement enjoué.
« Goed nieuws, sis ! » Bonnes nouvelles, frangine ! « Ils veulent qu’on retourne aux îles Vierges ! »
Martina laissa échapper un grognement de contrariété.
« Non ! Dis-leur qu’il n’en est pas question. On en revient juste et c’était aussi mort qu’ici. »
Braam lui lut tout haut le message.
« Nous requérons votre retour immédiat comme renfort pour une opération en cours aux îles Vierges britanniques. » Il leva les yeux. « Moi, ça m’a l’air de promettre plus d’action que la dernière fois. »
Martina se redressa sur le canapé.
« Non, pas pour moi. Quand il s’agit d’une opération de nettoyage, ils identifient toujours très clairement la cible.
– Je demanderai plus de détails, tempéra Braam.
– Comme tu voudras, mais moi, j’y vais pas. »
Braam tapota quelques minutes sur son clavier, sous le regard de Martina, toujours assise dans le canapé. Finalement, il précisa leur réponse.
« Voilà ce qu’ils disent : “La direction s’inquiète de la présence sur zone d’acteurs hostiles qui tentent d’infiltrer nos activités. Votre expertise est requise pour éliminer la menace.” » Braam regarda sa sœur. « C’est bien une opération de nettoyage.
– Non, c’est encore une mission de baby-sitting.
– “Éliminer une menace”. Qu’est-ce que ça peut bien signifier d’autre ? »
Elle dévisagea longuement son frère, soupira, puis se laissa rouler hors du divan, avec un mouvement aussi mélodramatique que lorsqu’elle s’y était laissée choir. Braam voyait bien qu’elle n’était pas ravie d’accepter le contrat mais qu’elle le remplirait néanmoins.
Elle reprit : « Ça veut dire soit qu’il a quelqu’un à nous faire éliminer, soit que je vais l’éliminer, lui, pour m’avoir fait perdre mon temps. »
Braam haussa les épaules.
« Moi, je suis content qu’on y retourne. Ce coup-ci, tu devrais essayer la langouste Anegada. Franchement, ça vaut le voyage. »
Martina Jaeger hocha la tête, incrédule.
« Parcourir la moitié du globe pour un dîner, c’est idiot. Couvrir cette distance pour aller tuer un type contre de l’argent, là, c’est un voyage qui vaut le coup.
– Je te laisserai presser la détente si tu me laisses déguster ma langouste. Comme ça, on sera contents tous les deux. »
Elle ébouriffa les cheveux de son frère quand elle passa derrière lui pour gagner sa chambre et faire ses bagages.
Il était midi et Jack Ryan Junior dormait comme un loir, entortillé dans les couvertures, un gros oreiller sur la tête pour bloquer la lumière. Il s’était tapé le quart de nuit, seul, huit heures d’ennui passées en surveillance, pendant que les deux hommes tout juste de retour de Lituanie s’étaient accordé une vraie nuit de sommeil, et maintenant ils étaient debout, en pleine forme, et lui totalement flapi, effondré sur l’un des deux lits jumeaux de la chambre du fond de leur appartement au deuxième étage.
Sa cible s’était encore saoulée la nuit précédente après être restée tout l’après-midi à son hôtel. Jack avait même réussi à mater son type au bar de l’hôtel du bas de la rue en utilisant sa lunette de visée, même si le signal vidéo récupéré de la caméra de surveillance de l’établissement lui procurait en gros la même information. Malgré tout, c’était sympa de se retrouver ici, à cent mètres à peine de Salvatore, après des journées passées à l’observer depuis la Virginie, à cinq mille kilomètres de distance.
Toute la nuit, Jack avait écouté d’une oreille la BBC sur son ordinateur, afin d’avoir les derniers développements de la situation en Lituanie. Bien entendu, il aurait préféré voir les nouvelles à la télé mais il ne l’allumait jamais de nuit dans la planque parce que les lueurs fluctuantes filtrant par les fenêtres auraient attiré l’attention des guetteurs effectuant leur contre-surveillance depuis la rue ou l’immeuble d’en face.
Mais la BBC était une bonne source d’informations et quand il alla se coucher à sept heures du matin, on avait confirmé aux infos que les marines américains et l’armée de terre lituanienne étaient engagés dans d’intenses combats avec les forces armées russes sur le sol du minuscule État balte. L’armée de l’air américaine et l’aéronavale effectuaient des sorties constantes et même la Pologne s’était mise de la partie, avec ses F-16, ses MiG-29 et jusqu’à de vieux Su-22, pour des raids sur les batteries de missiles installées dans l’enclave de Kaliningrad.
Jack se demanda si les avions américains n’avaient pas de problèmes pour se repérer entre tous ces MiG volant pour les deux camps.
Les experts de la BBC avaient exprimé leur surprise en constatant que l’invasion russe provenait exclusivement du flanc est ; l’oblast de Kaliningrad avait pourtant vingt-cinq mille combattants prêts à envahir la Lituanie par l’ouest mais, jusqu’ici, ils étaient restés de leur côté de la frontière. Certains suspectaient que ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne s’ébranlent quand d’autres expliquaient doctement que la Russie estimait qu’en attaquant depuis la Biélorussie, ils protégeraient Kaliningrad des frappes de représailles de l’OTAN si l’organisation venait finalement à s’impliquer.
Quand Chavez et Caruso s’éveillèrent, Jack passa à chacun une tasse de café avant de leur rapporter les nouvelles concernant la Lituanie. Puis il leur annonça qu’ils n’avaient absolument rien raté du côté de Bruxelles pendant qu’ils récupéraient. Peu après, il allait au lit à son tour, espérant être reposé et prêt à l’action quand Salvatore se déciderait enfin à faire quelque chose, n’importe quoi, pouvant enfin justifier le déplacement des trois Américains en Belgique.
Il espérait que ce serait dans la journée et s’endormit, les doigts croisés.
Il dormait depuis quatre heures quand il sentit quelqu’un lui secouer la jambe. Il se rassit vivement, les poings serrés, un bras replié, prêt à frapper.
« Relaxe, cousin. C’est moi. »
Ses yeux chassieux firent enfin le point sur Dominic, qui se tenait près du lit dans la chambre plongée dans l’obscurité, blouson noir et bonnet marron.
« C’est parti. Salvatore vient juste de recevoir un coup de fil de quelqu’un qui pourrait bien être son contact russe. »
Jack enfila son jean à tâtons tout en sortant précipitamment de la chambre, pour retrouver Ding dans le séjour, quelques secondes plus tard. Chavez était lui aussi vêtu d’un blouson matelassé de couleur foncée, assorti d’un bonnet tricoté noir. Les clés de sa voiture étaient posées à côté de lui, sur le bureau devant la fenêtre.
« Écoute ça », dit Chavez. Il repassa un fichier audio enregistré sur l’ordinateur ouvert devant lui. Une voix au fort accent s’exprimait en anglais. « Vous allez vous rendre immédiatement au Sofitel Bruxelles Europe, quatrième étage. Là, quelqu’un vous retrouvera pour vous donner vos instructions. Restez simplement attendre dans le couloir. » Puis Jack reconnut la voix de Salvatore. « Je comprends. Où est-il ?
– Prenez un taxi. Le chauffeur connaîtra l’itinéraire. C’est à dix minutes de votre hôtel.
– J’y vais. »
Ding regarda dans la lunette de visée installée devant la fenêtre. Elle était réglée sur l’entrée du Stanhope en haut de la rue.
« Il vient de monter dans un taxi. Faut qu’on se bouge. »
Jack chaussa ses tennis puis enfila son blouson marron et coiffa un bonnet gris.
Chacun des trois hommes saisit son 9 millimètres Smith & Wesson M&P Shield et le glissa dans l’étui discret placé sous sa chemise. Chacun avait également une pochette de premiers secours et deux chargeurs de huit cartouches glissés sous le bandeau d’étoffe qui plaquait leur revolver au corps.
En moins de trente secondes, ils avaient récupéré leur sac à dos posé près de la porte et dévalaient l’escalier. Une fois sur le parking derrière l’immeuble, ils montèrent dans leur SUV Audi noir. Chavez se mit au volant, Caruso à ses côtés et Jack s’assit derrière. Dom et Jack ouvrirent le portable posé sur leurs genoux.
Alors qu’ils démarraient, Jack envoya rapidement à Gavin un texto. « Liste des clients du Sofitel. À comparer avec adresses connues Mikhaïl Grankine, adresse connue Andreï Limonov plus FSB, Kremlin ou mafia russe. »
Jack savait que Gavin avait déjà créé des bases de données pour toutes les relations identifiées des divers participants à cette opération et leur informaticien avait également un vaste fichier parfaitement à jour des personnalités de la mafia russe. En moins de vingt secondes, il recevait un accusé de réception de Gavin.
Pendant que Jack attendait ses résultats, il se rendit sur le site du Sofitel et y consulta la liste des conférences prévues dans les prochains jours. Il y avait une réunion des contributeurs d’un orchestre symphonique local, une rencontre des notaires européens et une conférence sur la thérapie génique. Rien qui fût d’ordre à susciter l’intérêt soit de paparazzi ou d’espions russes.
Au volant, Chavez remarqua : « Eh, Jack, je ne sais pas s’il y a un rapport, mais on arrive quasiment au cœur de l’Union européenne. »
Jack quitta des yeux son écran et, de fait, il reconnut derrière les vitres la forme massive du bâtiment Berlaymont, le siège de l’Union. De l’autre côté de la rue, ils passèrent devant le bâtiment Charlemagne, qui accueillait plusieurs organes de la Commission.
« Certes, observa Jack, et côté cibles, par ici, le renseignement russe a l’embarras du choix. Je suis sûr qu’ils aimeraient bien, s’ils le pouvaient, espionner tous les bureaux de la dizaine de pâtés de maisons qui nous entourent. On va devoir se contenter de voir ce que mijote Salvatore. »
Gavin rappela sur ces entrefaites et Jack répondit aussitôt.
« Du nouveau, Gavin ?
– Nada, Ryan. Désolé. Si un complice connu ou un espion russe est descendu à cet hôtel, il s’est inscrit sous un faux nom et pas un seul de nos cinq services d’espionnage ne l’a repéré.
– Merde. OK, Gav. On se reparle. » Ryan releva les yeux : ils passaient au pied du Lex, qui accueillait le Conseil des ministres de l’Union. Au pied de l’immeuble ultramoderne, un groupe de manifestants brandissait des pancartes. Jack ne put les déchiffrer mais ça venait de lui donner une idée. « Attends ! T’es toujours là ? »
Gavin Biery n’avait pas encore raccroché.
« Qu’y a-t-il ?
– Laisse tomber les Russes. Regarde plutôt si l’un des associés de Salvatore est descendu au même hôtel. Un membre d’un de ces groupes protestataires avec qui il a partie liée. Greenpeace, les mouvements antimondialisation, ce genre de truc.
– Putain, Ryan, ça va prendre des plombes. Je n’ai pas automatisé ce champ de recherche comme je l’ai fait pour les Russes.
– C’est important, Gavin. Tu peux déjà m’envoyer la moitié des noms et je commencerai de les examiner.
– Non, ce que je vais faire, c’est regrouper tous les clients de l’hôtel dans le même fichier et le croiser avec celui d’Interpol, voir lesquels, éventuellement, ont été arrêtés. Il faudra ensuite que je les examine un par un pour découvrir le motif de cette arrestation. Il y a deux cent vingt clients, alors tu me laisses à peu près… »
Gavin s’interrompit soudain. Quand il reprit, ce fut sur un ton interloqué.
« Eh bien, voyez-vous ça !
– Quoi donc ?
– Une des chambres du Sofitel. La 514. Elle est au nom de Luigi Vignali. »
Jack avait déjà entendu ce nom.
« Attends… mais c’est le vrai nom de Salvatore. »
Cette fois, la voix de Gavin exprimait la perplexité.
« D’accord. Qu’est-ce que ça veut dire, selon toi ? »
Jack réfléchit rapidement, conscient que le temps lui était compté. Il avait entendu Salvatore récupérer le message l’envoyant au Sofitel. Il n’avait pas eu l’air de savoir où se trouvait l’établissement. Ça ne tenait pas debout qu’il y ait déjà pris une chambre, en plus de celle au Stanhope.
Jack regarda de nouveau dehors. L’hôtel était droit devant.
« Ça veut dire, reprit-il, que Salvatore s’est fait piéger. Quelqu’un l’a appelé pour l’attirer à un endroit précis. Après l’y avoir associé en prenant une chambre à son nom.
– Mais qui ? » intervint Chavez.
Caruso tourna la tête pour regarder Jack.
« La bombe au terminal de gaz liquéfié, en Lituanie.
– Oui, et alors ?
– Le corps rejeté par la mer. La plongeuse. Les Lituaniens pensaient à un maquillage. Une diversion montée par les Russes pour la faire passer pour une manifestante écologiste qui aurait été tuée. Juste pour brouiller les pistes, éviter qu’on découvre qu’il s’agissait de bout en bout d’une opération du FSB. »
Jack ne savait pas grand-chose de l’attentat de Klaipėda. Il n’avait pas du tout suivi l’affaire. Pour ce qu’il en savait, la présente mission n’avait strictement aucun rapport.
« Es-tu en train de suggérer que quelqu’un aurait appâté Salvatore pour lui faire porter le chapeau d’un nouvel attentat ?
– On sait que les Russes se sont déjà servis de lui. »
Jack baissa les yeux vers son portable et tapa dans un moteur de recherche « conférences UE Bruxelles » en rajoutant la date du jour.
Un bref coup d’œil lui montra que plus de deux douzaines d’événements se déroulaient aujourd’hui dans la capitale européenne, la plupart ici même, dans le quartier de l’Europe, dans toutes les salles de réunion ou de conférences des divers bâtiments de l’Union. Il fit lentement défiler la liste et l’une des manifestations attira soudain son regard. Il annonça : « La conférence européenne sur le pétrole et le gaz vient de débuter, ce matin même. Il est précisé qu’il s’agit d’une rencontre annuelle avec trois cents participants, dirigeants de l’industrie gazière et pétrolière européenne, comme ministres de l’Énergie de tous les États membres.
– Où se tient-elle ? » demanda Caruso.
Jack tapa sur Google Maps le nom du centre de conférences où se tenait la réunion. Pendant ce temps, Chavez avait trouvé à se garer sur la place Jourdan, pile devant le Sofitel.
Jack quitta des yeux son ordinateur.
« Le centre de conférences jouxte le Sofitel. Là, juste au coin. » Il recolla de nouveau le smartphone à son oreille. « Gavin, passe-moi les images vidéo du quatrième étage de l’hôtel. »
Rien n’apparut sur son écran.
« Gavin ?
– Je n’ai rien du tout. Quelqu’un d’autre aurait piraté le signal ? Non, ce n’est pas… En fait, c’est tout le système de vidéosurveillance de l’hôtel qui a été coupé. Ça n’a pu être réalisé que depuis l’intérieur du bâtiment. Les mecs, j’ignore ce qui se passe, mais vous avez intérêt à faire gaffe. »
Les trois Américains sortirent aussitôt de l’Audi, sans trop savoir ce qu’ils allaient découvrir au quatrième étage de l’hôtel qui se dressait devant eux ; leur seule certitude était que Salvatore n’était pas venu pour prendre des photos de célébrités.
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