Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 68
68
JACK RYAN JUNIOR attendait à la porte d’embarquement C3 de l’aéroport international Dulles son vol Lufthansa de dix-sept heures cinquante à destination de Bruxelles. Il était en complet-veston et tirait une valise à roulettes, plus pour renforcer la crédibilité de sa couverture de cadre supérieur en voyage d’affaires que pour des raisons opérationnelles. Il se dit qu’il ne resterait sans doute pas en costume une fois sur place ; il s’attendait plutôt, sitôt dans sa chambre d’hôtel, à devoir se changer pour adopter une tenue décontractée aux tons neutres pour pouvoir discrètement et confortablement filer sa cible dans la capitale belge. Après tout, il allait agir en solo et donc il devait parer à toute éventualité.
Les écrans de télévision dans la salle d’embarquement diffusaient CNN et tous les bulletins ne parlaient que de l’intervention russe en Lituanie. Un journaliste venait de relayer l’information, non confirmée, que les forces armées américaines étaient déjà au sol à l’est et à l’ouest de la capitale, ce qui, si c’était avéré, ne manqua pas de surprendre Jack, puisque les journalistes n’avaient cessé de répéter en boucle depuis deux jours comment les tentatives paternelles pour envoyer des troupes de l’OTAN en Lituanie avaient lamentablement échoué.
Jack se demanda si son père avait pris la décision unilatérale de venir en aide à la Lituanie. Cela lui ressemblerait assez. Seigneur, Jack, je te souhaite bien du courage.
Un agent demanda aux familles voyageant avec des enfants de se présenter à la porte d’embarquement. Jack était en première ; on n’allait pas tarder à l’appeler, aussi se leva-t-il et sortit son mobile pour ouvrir l’application d’embarquement, mais quand il regarda l’écran, il vit que Gerry était en train de l’appeler.
Il ferma les yeux.
Au début, il songea à ne pas répondre, mais il ne pouvait pas esquiver ainsi ses responsabilités. Il savait qu’il allait se faire virer mais il savait aussi que Gerry ne lèverait pas non plus le petit doigt pour l’empêcher physiquement de se rendre en Europe. Ce n’était donc pas comme s’il pouvait, sous la menace, obliger les flics à venir le chercher dans la cabine et le conduire manu militari à la Maison-Blanche pour un tête-à-tête avec son père.
Quoique ?
Jack prit la communication, en essayant de faire passer dans sa voix une insouciance qu’il n’éprouvait aucunement, car il savait que c’était le moment où tout ce qu’il avait bâti au cours de ses cinq années de présence au Campus était sur le point de tomber en poussière.
« Salut, Gerry.
– C’est ton jour de chance, Jack. »
Jack ne se sentait pas si chanceux.
« Comment ça ?
– Ding et Dom sont en train de quitter Vilnius au moment où l’on se parle. Je viens de les avoir au téléphone, je les ai informés de ta situation. Ils te retrouveront à Bruxelles dès ton arrivée là-bas. Tu as le feu vert pour mener une surveillance sur Salvatore. »
Jack sentit ses genoux se dérober au point qu’il dut chercher un mur à tâtons pour garder son équilibre. Son cerveau était noyé sous un flot d’informations qu’il essayait de traiter aussi vite et aussi pertinemment que possible. Il s’était senti un bref instant soulagé, mais à présent il s’agissait avant tout d’avoir l’air le plus relaxé possible. Finalement, il lâcha une réponse mesurée.
« OK. Content d’apprendre que les gars sont loin de la zone de combat. C’est le plus important.
– Certes », admit Gerry.
Il y eut un silence au bout du fil. Jack leva les yeux et vit que l’écran au-dessus de la porte affichait : « Premières classes, bienvenue à bord. » Il demanda au patron : « Autre chose, Gerry ? »
Après une pause, le directeur du Campus remarqua : « Je sais parfaitement où tu te trouves, Jack. J’espère pour toi que tu sais ce que tu fais. »
Jack referma les yeux. Et merde. « Oui, monsieur. Je suis désolé, vraiment. J’aimerais mieux être ailleurs, mais je suis convaincu de faire ce qui convient le mieux.
– Pour cette mission, peut-être. Mais pas dans une perspective à long terme. Tu cours le risque de révéler ton identité.
– La seule chose qui importe, répondit Jack, c’est la mission. À la minute où le mandat de cette boîte inclura ma protection sous prétexte que je suis ce que je suis, c’est à cette minute que je devrai quitter le Campus. Il y a trop de choses en jeu dans cette mission pour transformer le Campus en garderie pour le fils du président. »
Le ton sudiste traînant de Gerry resta doux et calme mais on y sentait une pointe d’irritation. « File à Bruxelles. Fais ce que tu dois y faire, tout en gardant à l’esprit que c’est Ding Chavez le chef opérationnel sur cette mission. À ton retour… on discutera tranquillement.
– Oui monsieur. Au revoir. »
Jack coupa et rejoignit sa file pour embarquer dans le 777 et gagner son fauteuil de première. Sitôt installé, il sortit un carnet et se mit à prendre des notes en vue de la mission. Chavez pouvait certes prendre la tête des opérations mais il aurait besoin de lui pour le mettre au fait des derniers rebondissements.
Jack Ryan Junior se rendit compte à ce moment-là qu’il pouvait bien s’agir de son ultime opération au sein du Campus, aussi voulait-il qu’elle marque les esprits.
Le président Jack Ryan ne s’était encore jamais entretenu avec Sémionov, son homologue biélorusse ; il n’en avait pas franchement vu l’intérêt. La Biélorussie avait choisi son rôle dans les affaires internationales : celui de marionnette des Russes. Ryan ne leur en tenait pas forcément rigueur, ils étaient liés par la culture et l’histoire, c’était une nation frontalière sans possibilité de se protéger de son encombrant voisin et les problèmes chroniques de ses voisins occidentaux avec les pouvoirs en place à Moscou et à Minsk avaient renforcé une méfiance suffisant à justifier que Sémionov penchât plutôt vers l’est pour assurer sa protection.
Les États-Unis avaient une ambassade à Minsk, les deux gouvernements entretenaient des relations diplomatiques, mais Ryan n’avait pas voulu accorder à l’État vassal le poids politique d’entretiens directs avec les plus hautes instances du gouvernement américain.
Quant au but de son coup de téléphone, rien de tout cela ne faisait la moindre différence pour Ryan. Il avait bien l’intention de s’adresser de vive voix au président biélorusse et il n’allait pas mâcher ses mots.
Il ne s’agissait pas de diplomatie ; mais de guerre.
Dès que l’interprète eut confirmé que Sémionov était au bout du fil, le président Ryan fit les politesses d’usage auxquelles répondit le président biélorusse, non sans y ajouter une brève déclaration évoquant l’inquiétude de ses concitoyens à l’annonce de l’arrivée de troupes américaines aux confins de son territoire souverain.
Ryan ne voulut rien entendre.
« Monsieur le président, je ne vous ai pas appelé pour écouter vos critiques. Je vous ai appelé pour qu’on parle. Vous avez autorisé vingt-cinq mille soldats d’élite russes à pénétrer dans votre pays dans le seul et unique but d’attaquer un voisin pacifique. Voire deux. Vous avez parfaitement le droit d’admettre chez vous qui vous voulez, mais j’estime qu’il est de ma responsabilité de vous informer des conséquences potentielles de vos actes. J’ai déjà donné à mes forces armées mes instructions sur les règles d’engagement applicables dans le cadre de cette crise. Je leur ai dit qu’à l’instant où tout appareil volant, missile, roquette, ou projectile sera tiré ou lancé depuis le territoire biélorusse, les forces américaines auront l’autorisation de tirer sur toute cible militaire située en territoire biélorusse. Ça ne veut pas dire qu’ils s’arrêteront à un unique lance-missiles. Non, monsieur le président. Cela veut dire qu’à l’instant même où un seul lance-missiles tirera sur les forces de mon pays, toutes mes forces auront l’autorisation d’engager toutes les cibles militaires sur votre territoire. Nous ne ferons aucune distinction entre forces russes et biélorusses, matériel russe et biélorusse, postes de commandement russes et biélorusses. Nous ciblerons vos ponts, vos routes et vos aérodromes si nous les considérons comme des objectifs militaires.
« Vous avez choisi de faire allégeance à la Russie dans cette crise, monsieur le président, et vous devrez accepter la responsabilité des conséquences pour votre pays si votre partenaire menace les forces des États-Unis ou de nos alliés lituaniens. »
Le président Sémionov avait manifestement pensé que la raison de l’appel de son homologue américain était de lui demander son aide pour atténuer le passage des troupes russes sur son territoire, de lui offrir une porte de sortie pour refuser à l’armée russe sa liberté de mouvements.
Mais il se rendait compte à présent qu’il n’en serait rien. Ce n’était qu’attitude belliqueuse chez Jack Ryan. Menaces et agressivité.
Sémionov répondit :
« Monsieur le président, vous savez pertinemment que mon petit pays n’est pas en capacité de refuser quoi que ce soit au district militaire occidental russe.
– Je vois surtout que c’est une décision politique, président Sémionov, répondit Ryan. Vous avez accueilli les Russes à bras ouverts, et par conséquent vous avez facilité les crimes du président Volodine. Je ne vois rien en vous qui puisse vous distinguer de lui. »
Le ton de Ryan se fit grave et il espéra que l’interprète saurait transmettre ce sentiment. « Monsieur le président, il serait très dangereux et très coûteux pour mes forces de pénétrer dans l’enclave de Kaliningrad car c’est un territoire russe. Mais nous pouvons entrer en Biélorussie, et nous ne nous en priverons pas, si nous estimons que c’est indispensable.
– Quoi ? Envahir mon pays ?
– Si nous l’estimons nécessaire pour réduire la menace pesant sur la Lituanie. »
Il y eut un silence au bout du fil, le président biélorusse cherchait manifestement quoi répondre.
Ryan remplit le blanc :
« Une dernière chose, monsieur le président. Les chefs de ma diplomatie me rappellent que vos bureaux privés se trouvent dans le palais présidentiel. Et mes généraux m’ont signalé que c’est également là qu’est installée une partie de votre appareil militaire. » Ryan laissa sa menace en suspens, bien après que l’interprète eut fini de traduire ses propos. Il ajouta alors : « Pour toute la durée de votre conflit avec votre voisin, je vous suggère un déménagement, pour votre sécurité personnelle. » Nouvelle pause, puis : « Je ne voudrais pas avoir à renouveler ce coup de fil avec votre successeur, si jamais devait survenir un malheur.
– Votre remarque est scandaleuse ! » s’écria le président biélorusse.
À présent, Ryan agita la carotte. « Si vous prenez publiquement vos distances avec Valeri Volodine, pas avec la Fédération de Russie, uniquement avec l’actuel président russe, et si vous menez des actions tangibles pour limiter l’accès des Russes à la partie occidentale de votre territoire, ne fût-ce que par des mesures politiques, administratives ou logistiques, je considérerai le rôle de votre nation dans ce pays sous un jour entièrement différent et les actions des forces américaines seront ajustées en rapport. »
Après un temps d’arrêt, il poursuivit :
« Mais jusqu’à ce jour, vous vous êtes révélé comme le leader d’un État vassal, aussi ai-je quelques doutes sur votre capacité à penser par vous-même. J’espère juste me tromper parce que la vie de millions de personnes dans votre région est dans la balance. »
La communication s’acheva sur ses mots.
Ryan raccrocha et se tourna vers Scott Adler qui, durant toute la durée de l’entretien, était resté assis à côté de lui dans le Bureau ovale. Adler n’avait pas entendu les traductions mais il en aurait d’ici peu la transcription écrite.
Cependant il avait entendu les répliques de Ryan, qui suffirent à lui tirer un mince sourire.
« Ça, monsieur le président, c’est un tabassage en règle ou je ne m’y connais pas.
– Il fut un temps où j’étais chef de l’exécutif. Faute de succès, je suis devenu le chef de la diplomatie de ce pays. La diplomatie a, là aussi, marqué ses limites. Mon rôle désormais est celui de commandant en chef des armées. Je suis à fond pour que les Affaires étrangères travaillent nuit et jour pour tenter d’arrêter cette guerre, mais mon seul souci désormais est de la remporter. Sémionov n’est qu’un voyou de bas étage et il ne respecte que des voyous plus gros que lui. Raison pour laquelle il est devenu le sous-fifre de Volodine. Je devais lui montrer que je n’étais pas le type souriant et décontracté qu’on voit à la télé, que je peux aussi fendre des crânes si c’est nécessaire. »
Adler opina.
« Ce n’est pas vraiment la méthode qu’on m’a enseignée à l’Institut du
service extérieur 1, mais je dois bien admettre que quasiment rien de ce que j’ai pu y apprendre ne m’a servi avec la Biélorussie. »
Ryan sourit, puis se leva.
« Tout ce que j’ai réussi à faire jusqu’ici, c’est de foutre en rogne un leader slave corrompu de plus. On va voir ce que ça donne. » Il regarda sa montre. « Désolé, Scott. J’ai une réunion avec l’État-major interarmées, puis je file à l’ONU annoncer que j’ai engagé des troupes hors du cadre de l’OTAN. J’ai dans l’idée que cet entretien téléphonique avec Sémionov va se révéler la conversation la plus amicale et la plus enjouée de ma journée.
– Monsieur le président, répondit son chef de la diplomatie, si nous voulons que ce conflit demeure isolé, bref et limité, nous devons convaincre les forces polonaises de traverser la frontière pour aller aider la Lituanie et nous devons convaincre l’OTAN de se joindre à nous puisqu’on est désormais devant une violation manifeste de l’article 5. Il serait également bougrement utile que la Suède nous fournisse un soutien aérien. Je considère que c’est sur ces trois questions que je dois me concentrer maintenant.
– Entièrement d’accord. On en reparle ce soir, voir quelle position nous devons adopter. »
1. Foreign Service Institute (FSI), institut de formation pour les employés des Affaires
étrangères aux États-Unis.
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