Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 30 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 71

71

 

 

LE LIEUTENANT-COLONEL Rich Belanger avait passé le plus clair de sa première journée à bord d’un blindé léger, issu de son peloton de reconnaissance, pour superviser les préparatifs de tous ses marines. Il s’arrêta à chaque poste de commandement de ses compagnies pour rendre visite à chacun de leurs officiers.

Le PC de la compagnie India, baptisé « Diesel », était installé dans une vieille ferme gardée par des hommes enterrés dans des positions à l’entrée des bois. Le PC de la compagnie Kilo, « Masse », était situé à l’arrière, en réserve, avec les chars d’assaut, prêts à s’élancer dès que serait ordonnée la contre-attaque. La compagnie Lima, dite « Chienlit », se trouvait au sud des autres, dans les bois, en position d’embuscade dominant l’E28, la principale route est-ouest qui, selon la sagesse populaire, serait empruntée par les Russes pour foncer droit sur Vilnius.

La compagnie d’armement qui utilisait l’indicatif « Vandale » avait réparti ses mitrailleuses lourdes M 2.50 sur trois compagnies avec les mortiers de 81 et 120 placés bien à l’arrière du bataillon, prêts à faire pleuvoir un déluge d’acier sur les lignes avancées des Russes. Durant le combat, le commandant de Vandale rejoindrait le centre de commandement Darkhorse d’où il dirigerait l’ensemble de ses moyens d’artillerie, y compris l’aviation et les mortiers. Également présent dans le PC, l’officier de renseignement de Darkhorse venait de mettre en service le système de communications satellite et il était maintenant en train de télécharger les toutes dernières infos en provenance de l’EUCOM, le Haut Commandement pour l’Europe.

En début d’après-midi, le lieutenant-colonel Belanger, dont l’indicatif personnel était « Darkhorse Six », était confiant : son bataillon était prêt au combat mais ses préoccupations s’étendaient au-delà des mille deux cents hommes placés sous ses ordres. De petites poches sporadiques de troupes de l’armée lituanienne continuaient de surgir et de passer à l’attaque dans toute la partie orientale du pays, sans véritable plan d’ensemble, d’après ce qu’il pouvait discerner via leurs officiers de liaison.

Elles évoluaient du sud de Vilnius jusqu’à mi-distance de la frontière lettone, au nord, et Belanger s’inquiétait de recevoir l’ordre de se lancer dans l’action juste pour que lui et ses hommes se retrouvent ralentis par des routes encombrées de leurs guimbardes se traînant pour rejoindre les régions frontalières ou, pis encore, par des flots de réfugiés refluant devant l’avance des troupes russes.

Et ce n’était qu’un des nombreux écueils de la journée. Son supérieur, un colonel de marines, également commandant de la Force de rotation en mer Noire, avait assigné à son officier chargé du renseignement tout un tas de tâches supplémentaires de collecte de données. Parmi les plus urgentes, il y avait celle de fournir en permanence aux divers PC des régiments de la BSRF les toutes dernières informations en provenance de Vilnius.

Finalement, l’officier de renseignement appela Belanger à bord de son blindé léger, alors que ce dernier était en train d’inspecter les zones d’engagement de la compagnie, pour lui suggérer que les rapports concernant l’armée lituanienne avaient commencé à coïncider avec les dépêches d’actualité qu’ils suivaient sur Internet et sur CNN. Seuls subsistaient quelques petits groupes de saboteurs russes ; le reste avait été nettoyé ou bien avait fui dans les bois au nord de la capitale. Leur petite manœuvre d’infiltration en Lituanie semblait avoir tourné court.

À la télévision, le gouvernement lituanien exhibait deux douzaines de prisonniers russes à l’aéroport. Vaincus, tête basse, les mains ligotées dans le dos avec des bracelets en plastique.

Belanger n’eut qu’à leur jeter un coup d’œil pour reconnaître des hommes du groupe Alpha, l’élite des forces spéciales russes. Alors que la majorité des profanes voyait dans cette victoire sur le commando le signe que leur nation pouvait se défaire de tout ce que pouvaient leur envoyer les Russes, le lieutenant-colonel de marine avait une analyse bien plus mesurée de ce scoop.

Le fait que les Russes disposent d’une centaine d’hommes du groupe Alpha à sacrifier dans ce qui ressemblait surtout à une mission suicide lancée au beau milieu du pays avant même le déclenchement des hostilités, révélait en réalité à Belanger que la Russie disposait de milliers d’autres commandos de Spetsnaz du ministère de l’Intérieur et du GRU à mobiliser sur les lignes de front. Des troupes qu’il était certain d’affronter dans les heures ou les jours à venir parce qu’il savait que quantité d’autres de ces salopards en combinaison noire l’attendaient juste de l’autre côté de la frontière, devant lui.

Parmi les personnels affectés au renseignement, le mot se répandit que des analystes du Pentagone avaient repéré que l’armée russe se massait sur une largeur de près de soixante-quinze kilomètres à la frontière biélorusse ; c’était sans doute là qu’ils ouvriraient une brèche. Plus loin au nord ou au sud, ils se retrouveraient loin des grandes voies praticables et surtout trop loin de Vilnius, leur principal objectif.

Sur cette étendue, quatre artères principales traversaient la frontière et, tandis que les chars russes n’avaient pas besoin de se cantonner aux routes pour attaquer, l’infanterie, avec ses camions, la logistique et l’artillerie lourde devait obligatoirement emprunter celles-ci, de sorte qu’il paraissait logique que l’attaque débuterait dans un de ces secteurs. Sans l’infanterie, l’artillerie et une source d’approvisionnement régulier, les chars se retrouveraient bien vite en difficulté entre les épaisses forêts et les mosaïques de champs séparés par des haies de la campagne lituanienne.

Tout cela resserrait encore la localisation de l’attaque, estimaient Belanger et son officier de renseignement. Compte tenu du fait que Belanger avait divisé son bataillon en trois sections autosuffisantes, placées sur trois positions distinctes à proximité des quatre routes identifiées, ils s’estimaient parés.

Certes, une seule compagnie de fantassins ne pouvait pas arrêter l’équivalent d’une division blindée russe, mais Belanger devait avoir quelqu’un prêt à engager l’ennemi le temps que son service de renseignement vérifie les données des satellites et puisse lui confirmer que oui, il s’agissait bien du fer de lance de l’invasion, alors le reste de ses forces pourrait manœuvrer pour contrer l’avance ennemie.

L’appel de l’EUCOM, qu’il attendait depuis maintenant douze heures, lui parvint enfin au crépuscule. Les plates-formes de surveillance survolant les troupes ennemies en Biélorussie indiquaient qu’une poussée en direction de la frontière était en cours et qu’elle se déroulait simultanément en deux points : à la hauteur de la ville lituanienne de Magunai, au nord, et carrément sur la nationale E28 reliant Minsk à Vilnius.

Belanger comprit aussitôt que son bataillon allait devoir livrer bataille sur deux fronts distants de cinquante kilomètres. C’était l’hypothèse qu’il redoutait : il allait devoir diviser ses forces.

La moitié de la maigre résistance lituanienne était déjà à peu près positionnée sur le passage à la frontière de l’E28 ; c’était le point du territoire biélorusse le plus proche de Vilnius, aussi la zone était déjà défendue par des soldats de l’armée de terre, équipés d’obusiers de 105 mm datant de la Seconde Guerre mondiale, de quelques obusiers de 155 plus récents de fabrication allemande et de dizaines de mortiers de tout calibre. Des milliers d’hommes étaient déjà retranchés et des sacs de sable barraient les routes, mais la voie restait grande ouverte pour les chars russes, à travers champs et pâturages, pour gagner la capitale.

Belanger savait qu’ils allaient hacher menu les Lituaniens sauf si les défenseurs recevaient une aide massive de Darkhorse.

Certes, la défense locale était insuffisante mais Belanger ne pouvait pas se passer de sa compagnie India, de même qu’il devait conserver un peloton de sa compagnie d’armement, quelques chars et hélicos de combat Cobra, postés au sud sur des positions qui avaient été prédéfinies grâce au programme de déploiement Sentinelle avancée. Chaque missile antichars, chaque mortier, chaque mitrailleuse lourde et chaque escouade de fantassins s’était vu assigner une position précise par GPS et un angle de tir. On avait creusé des trous de combat, mis à couvert les équipements et dessiné des cartes de disposition des nids de mitrailleuses et d’armes lourdes destinées au soutien des défenses intégrées.

Quant aux compagnies d’infanterie Kilo et Lima, équipées d’une certaine quantité de mitrailleuses, missiles et roquettes antichars fournis par la compagnie d’armement, elles furent dépêchées vers le nord à Magunai, où on leur assigna des positions défensives dans toute la ville, et dans les fermes et forêts environnantes. Lima était à l’avant, à portée de vue de la frontière, et Kilo demeurait au sud-ouest, prête à jouer la force de contre-attaque pour Belanger ou de redescendre en hâte vers le sud épauler India en cas d’absolue nécessité.

L’agent de renseignement de Belanger avait conclu que la zone où l’on s’attendait à voir les Russes effectuer une percée côté nord était quasiment non défendue par les Lituaniens, de sorte que les marines auraient à se taper la part du lion pour bloquer l’attaque ennemie.

Belanger transféra son poste de commandement avancé vers une position de soutien derrière sa compagnie Lima, puis il ordonna aux contrôleurs aériens, épaulés par un certain nombre de jTAC – des contrôleurs aériens avancés récupérés d’autres unités – de se répartir entre les principales positions défensives de sa compagnie.

À vingt et une heures, les marines de la compagnie India – celle positionnée au sud – furent informés par leurs homologues lituaniens que les phares de centaines de véhicules avaient été repérés de l’autre côté de la frontière. Sur le front nord, près de la zone de Lima et du PC de Belanger, on avait aperçu une vaste zone éclairée derrière les collines couvertes de terres agricoles, révélant que les blindés russes se mettaient en position.

Belanger se trouvait dans le labo de sciences naturelles installé au deuxième étage d’une école primaire de Magunai, aussi près de la ligne de front que pouvait se l’autoriser un commandant sur le champ de bataille. Les éléments de pointe de son bataillon, ses éclaireurs tireurs d’élite, se trouvaient à Prienai, quinze cents mètres plus à l’est, mais le plus gros de ses forces était dispersé dans les rues, les maisons et les boutiques de la ville, ainsi que dans les fermes et les hameaux alentour. Ses mortiers lourds et moyens étaient installés à l’abri d’un bosquet, sur une route gravillonnée, un kilomètre en retrait.

Juste en face de Darkhorse, les estimations du renseignement suggéraient qu’il pouvait y avoir jusqu’à quatre-vingts chars russes T-90, tous équipés d’ordinateurs de tir dernier cri, d’amplificateurs nocturnes, de détecteurs infrarouges, de blindage réactif explosif et de viseurs et d’optiques permettant une détection à plus de dix kilomètres. Belanger avait étudié dans le temps la doctrine antisoviétique et dans le combat à venir, il allait avoir besoin de tout ce que lui avaient enseigné ses vieux maîtres à l’école de guerre. La plupart étaient des vétérans de la guerre du Golfe qui avaient affronté des T-72 de seconde génération. Merde, lui-même avait vu son content de T-72 quand il se battait contre les rebelles en Irak, mais ceux-là n’étaient plus que des épaves cramées et nettoyées par les Bédouins.

Belanger se rendit compte qu’il avait tout de même un élément en sa faveur. Le même qui avait sauvé la couenne de ses frères d’armes de l’armée à Bastogne. Un incroyable soutien aérien de l’Amérique et de ses alliés. Des Harrier, des F-18, des Cobra, des Apache, qu’il pouvait mettre à contribution. Et maintenant que pointaient les premières lueurs de l’aube, il était bougrement certain qu’il allait avoir du boulot pour eux.

Une voix lui parvint du sac à dos de son radio.

« Chienlit Six pour Banshie Deux, à vous ? »

Belanger était en train de consulter une carte numérique avec son chef des opérations mais il se retourna en entendant l’appel et saisit le casque accroché au sac. Il savait que Banshie Deux était l’une de ses meilleures équipes d’éclaireurs tireurs d’élite, placée sous les ordres du sergent McFarland. Les hommes étaient installés dans un bosquet à l’orée d’un champ, à deux kilomètres des positions défensives de Prienai et à un kilomètre de la position actuelle de son PC avancé.

Le commandant de la compagnie Lima était un capitaine du nom de Ludlow et son indicatif était Chienlit. Belanger écouta la réponse de Ludlow.

« Banshie Deux pour Chienlit. C’est bien Six 1 en fréquence.

– Compris. Question : Requête à Six en fréquence confirmation absence

ventilos allées sud-ouest ligne progression Rouge 2.

– Compris, Banshie. C’est bien Six en fréquence. Reçu et confirmé. Darkhorse conduite de tir signale ensemble aviation amicale toujours au sol sur base avancée ravitaillement ou en pré-alerte décollage.

– Bien reçu. Dans ce cas, information : Contact drone ennemi. Drone ennemi trajectoire cap est, au-dessus ligne progression Blanche. Va traverser ligne progression Rouge dans approx trois minutes. Altitude six cents niveau mer. Vitesse progression approx vingt-cinq kilomètres-heure. »

Belanger continua d’écouter le dialogue, tandis que Ludlow demandait des précisions supplémentaires sur le drone : son comportement, s’il était ou non assez gros pour embarquer des armes ou s’il s’agissait d’un simple appareil de reconnaissance.

Au bout de plusieurs minutes d’échange, Belanger laissa échapper un long soupir de frustration en rendant le casque à son opérateur radio.

« Banshie Deux pour Darkhorse. Pouvez-vous engager avec les SASR ? » Il faisait référence aux fusils anti-matériel Barrett M82 calibre .50 BMG équipant ses tireurs d’élite.

« Négatif, mon colonel. Sa vitesse est trop élevée. Suggestion recours arme lourde ou lance-missiles Stinger. Sinon, il aura visuel parfait sur toutes les positions alliées compagnie Lima dans approx. deux minutes.

– Banshie Deux pour Darkhorse, reçu cinq sur cinq. Poursuivez mission, scannez et reportez activité dans votre zone sur ce réseau. Urgent, urgent, Vandale Trois pour Darkhorse Six. »

Vandale Trois était la section mitrailleuse assignée à la couverture de la compagnie India.

« Vandale Trois écoute, lança la voix du chef de section mitrailleuse.

– Vous avez ce drone en visuel ?

– Affirmatif, Darkhorse ! »

Belanger n’hésita pas. « Éliminez ! »

Le lieutenant-colonel eut vraiment l’impression d’entendre le sourire de l’artilleur quand il lui répondit : « Bien reçu. Engagement ; mise en œuvre immédiate. »

Le grondement rauque et grave du M2 résonna dans les bois et les rues du village. Il tirait par brèves salves de cinq cartouches. Pause. Nouvelle salve. Belanger n’avait pas de visuel sur le tir mais ses vingt ans d’expérience lui disaient que l’artilleur utilisait la séquence de quatre balles traçantes sur les cinq d’une salve pour guider visuellement son tir sur la cible. C’était le genre de discipline de tir qu’il avait toujours prêchée à sa compagnie et à ses commandants de peloton. Il réfléchit une minute, cherchant à se rappeler l’identité du servant. Il connaissait assez bien tous ses hommes mais ils étaient si nombreux qu’il lui fallait parfois y réfléchir un moment.

Ça y est, ça lui revenait. C’était le sergent Ascherbrock, le chef de section de cette mitrailleuse. Ascherbrock connaissait son boulot.

En moins de dix secondes, les salves s’arrêtèrent.

« Darkhorse avancé ou Darkhorse Six, demanda le sergent.

– Darkhorse Six en fréquence, à vous.

– Compris, mon colonel. Drone éliminé, au tapis à un kilo ouest de votre position. Besoin coordonnées ?

– Négatif, avons la position approximative. »

Belanger hocha la tête et se permit un léger sourire. Les hommes qui l’accompagnaient au PC avancé Darkhorse brandirent le poing de concert.

Le lieutenant-colonel leva les yeux au ciel.

« Félicitations, les gars. Maintenant, on se calme. On vient de détruire la plus petite miette de rien du tout de l’arsenal russe. »

L’officier de renseignement leva les yeux de son poste et remarqua : « Faut un début à tout, mon colonel, et ça ne me dérange pas qu’on élimine une partie de leurs yeux.

– Ouais, Deux, compris, mais je parie que leurs chaînes d’info sont en ce moment même en train de repasser en Technicolor les vidéos de nos lignes de front.

– Pas grave, mon colonel, ces enculés viennent de se faire Darkhorser ! » s’exclama l’opérateur radio.

Belanger rit sous cape. S’il survivait à cette nuit, il savait que jamais il ne l’oublierait.

Son rire ne dura pas, parce qu’il identifia aussitôt ce qui leur arrivait dessus. Direct. Tout de suite.

Le hurlement des roquettes l’assourdit.

 

1. Dans les forces armées américaines, et entre autres pour les communications radio, on

utilise une série d’indicatifs numérotés où :

• 6, désigne le commandant de l’unité,

• 5, son second,

• 4, les officiers chargés de la logistique et de l’approvisionnement, • 3, ceux des opérations,

• 2, ceux du renseignement,

• 1, les hommes de troupe [source : http://www.mrfa.org/callsign.htm].

2. Ou Phase line, terme repris de la cartographie, définissant la représentation sur une carte de

l’évolution dans le temps d’un facteur donné (source : NATO Glossary of Terms and Definitions).

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