Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 52
52
JACK RYAN Junior avait devant lui, sur son bureau, trois moniteurs de grande taille débordant d’informations. Ses yeux passaient de l’un à l’autre, puis il mit la tête dans ses mains, se massa les paupières.
La journée avait été aussi longue qu’entièrement infructueuse, alors qu’au début elle avait paru prometteuse. On lui avait fourni des renseignements solides en apparence, provenant de quantité de sources diverses, or jusqu’ici rien de concret n’en était sorti.
Les images des caméras de vidéosurveillance sur l’île Tarpon n’avaient conduit nulle part. Les deux individus manifestement blancs, manifestement de grande taille, qui avaient enlevé les Walker, savaient à coup sûr dissimuler efficacement leurs traits : tous deux portaient lunettes noires et chapeau, sans doute parce qu’ils savaient qu’un connard quelque part allait s’asseoir à son bureau et scruter les vidéos image par image en quête d’indices, puis passer les séquences au filtre des meilleurs logiciels de reconnaissance faciale disponibles.
Jack était le susdit connard et il n’avait rien trouvé.
Alors qu’il les regardait encore une fois commettre cette action particulièrement culottée, il fut frappé par leur calme et même leur nonchalance. La femme suivait ses futures victimes jusque chez elles tout en arborant un grand sourire. Puis l’homme, son complice, apparaissait sur l’allée remontant de la plage et pénétrait tranquillement dans la villa comme s’il était chez lui.
Ce couple n’en était pas à son premier forfait de ce type. Ils semblaient être parfaitement dans leur élément.
Ce qui donna à Jack l’idée d’enquêter sur d’autres enlèvements restés non résolus en se servant des bases de données internationales d’Interpol et du SIPRNet. Il examina les images de vidéosurveillance de soixante crimes, lut les rapports concernant une centaine d’autres, mais aucun ne correspondait au modus operandi de celui-ci.
Il sauta le déjeuner pour continuer ses recherches sur l’identité des ravisseurs mais n’en ressortit qu’avec des doutes supplémentaires. Son hypothèse d’avoir affaire à des ravisseurs expérimentés était battue en brèche par le fait qu’il ne trouvait nulle part d’enlèvement dont les suspects auraient correspondu à leur description.
Pourtant, il le sentait, il fallait de l’expérience, quelle qu’elle soit, pour arborer une telle assurance et pouvoir enlever tranquillement, à leur domicile, un gamin et sa mère.
Après avoir passé la matinée à travailler sur les ravisseurs, il consacra son après-midi à Andreï Limonov, essayant de pister pendant des heures son avion avant qu’il atterrisse dans la ville de Luxembourg, pour voir par où il avait pu passer auparavant et trouver avec qui il avait pu discuter. Là aussi, échec sur toute la ligne. Pour autant qu’il sache, le mois dernier le bombardier appartenant à sa société-écran était resté, la plupart du temps, garé sur une aire d’aviation générale à Biggin Hill, un aéroport d’affaires situé au sud-est de Londres.
L’avion n’avait pas décollé une seule fois, ce qui accréditait sans doute l’hypothèse que Limonov avait séjourné à Londres à ce moment-là, mais sans fournir à Ryan d’autre information exploitable.
Encore un échec.
Il avait également passé plusieurs coups de fil à Christine von Langer tout au long de la journée. Ysabel était sortie du coma artificiel et son état s’était amélioré, ce qui était évidemment une grande nouvelle, mais elle devrait rester hospitalisée au moins deux semaines encore.
Christine était demeurée à son chevet, même si les deux femmes ne se connaissaient pas. La richissime veuve américaine avait dormi sur une minuscule couchette avec un matelas en plastique et mangé les repas de l’hôpital qui, on pouvait le supposer, étaient meilleurs au Luxembourg qu’aux États-Unis, mais enfin, cela restait bien loin des mets auxquels elle était habituée.
Jack la remercia avec effusion et elle lui répondit qu’elle aurait volontiers voulu pouvoir en faire encore plus.
Jack trouvait qu’elle en faisait déjà beaucoup ; en fait, il était certain que Christine en avait fait bien plus que lui aujourd’hui.
C’est au moment précis où il se disait qu’il ferait mieux de renoncer pour la journée et se massait les paupières, assis les coudes posés sur son bureau, que Gavin Biery vint passer la tête dans son box.
« Comment va-t-elle ? »
Jack releva la tête et vit la silhouette de Gavin planer sur lui. Il sursauta presque. « Oh… hein, Ysabel ? Elle va s’en tirer. En fin de compte. Je n’arrive pas à décider si c’est vraiment une chance pour elle. Ou pas. »
Gavin alla s’asseoir de l’autre côté du bureau. « Elle peut déjà s’estimer heureuse d’être en vie. J’imagine que c’est tout ce qui compte, maintenant. Le reste, c’est du passé.
– Ouais. » Jack nota que l’informaticien tenait une chemise. « Je t’en supplie, dis-moi qu’il y a là-dedans un truc que tu veux me montrer.
– OK. Il y a dans cette chemise un truc que je veux te montrer.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Le relevé des conversations téléphoniques d’un certain Luigi Vignali.
– C’est qui encore, ce… » Jack s’interrompit et se redressa sur son siège. « Salvatore ?
– C’est ça. Salvatore n’est pas son vrai nom. C’est pas un scoop, si ?
– Qu’as-tu appris à son sujet ? »
Gavin étouffa un rire. « Ce gars est un vrai numéro.
– T’as trouvé quelque chose de compromettant ?
– Ouais, mais je ne sais pas trop par où commencer. Peut-être les histoires de drogue ou de petits larcins. » Gavin consulta son dossier. « Tout un tas d’arrestations pour troubles à l’ordre public, enfin tu vois le tableau, et ce dans toute l’Europe. La plupart en rapport avec le harcèlement de célébrités, mais il a été également impliqué dans des mouvements écologistes et antimondialisation. Il s’est fait arrêter à Paris lors d’une manifestation antinucléaire, à Francfort pour un sit-in devant la BCE, et à Davos, carrément pour une tentative d’incendie criminel lors du Forum économique mondial.
– Une tentative d’incendie criminel ? Ça veut dire quoi, au juste ?
– Il a jeté un cocktail Molotov sur un bus rempli de riches participants à la conférence, mais il avait oublié d’imbiber le chiffon d’essence, si bien que le truc s’est éteint avant d’atteindre sa cible.
– Un vrai petit génie », commenta Jack. Tout ça ne semblait pas vraiment concerner sa propre enquête mais révélait néanmoins quelque chose à la fois du caractère et des aptitudes du personnage. Jack était déçu. Il voulait trouver une collusion entre cet homme et le renseignement russe. « C’est tout ? »
Gavin rabaissa les yeux vers son dossier. « En gros, oui. Il a tabassé sa mère une fois, l’a envoyée à l’hosto, et fait deux jours de taule pour ça, mais maman a abandonné les charges.
– Seigneur, marmonna Ryan.
– Ah, ces chères mamans, ironisa Gavin. Il y a également deux ou trois détails logistiques. J’ai géolocalisé son téléphone et découvert qu’il n’était pas à Rome.
– Où est-il ?
– Il a pris l’avion pour Bruxelles aujourd’hui même, est descendu dans un hôtel du quartier européen où il a passé la nuit. J’ai récupéré les infos à la réception et il s’est inscrit sous le nom de Salvatore. Pour une réservation d’une semaine. C’est au Stanhope.
– Que se passe-t-il à Bruxelles en ce moment ? s’enquit Jack.
– Comment ça ?
– Son métier, c’est de photographier les célébrités. Y a-t-il à Bruxelles un événement quelconque qui justifierait la présence de paparazzis ? »
Gavin haussa les épaules. « Franchement, je ne sais pas, Ryan. »
Jack réfléchit de son côté. « J’avoue que je n’en sais rien non plus. »
Le geek et l’analyste demeurèrent silencieux face à face durant quelques instants. Aucun d’eux n’était en ce moment vraiment branché sur les frasques des vedettes du showbiz, si tant est qu’ils l’eussent jamais été.
Gavin proposa néanmoins : « Je vais faire des recherches de mon côté.
– Et comment ? »
Jack était curieux.
« J’sais pas. Peut-être en regardant la télé… »
Jack se fendit d’un sourire, son premier depuis l’épisode luxembourgeois. « Je me demande si Gerry accepterait de nous passer en frais de documentation un abonnement à Gala.
– Il laisse Clark passer en frais un putain de voilier, observa Gavin, alors je pense qu’il n’y verrait pas d’objection. »
Jack retourna à ses écrans et se mit à chercher les événements programmés dans la capitale belge lors des prochains jours. Il y avait des concerts, des pièces de théâtre, des conférences politiques, des congrès professionnels, mais faute de savoir ce qu’il cherchait au juste, il avait du mal à préciser ses requêtes.
Il haussa les épaules. « Le seul moyen de trouver ce qu’il mijote est de se rendre sur place et de le surveiller. Ou alors, de se rendre sur place, le prendre à la gorge et lui faire cracher tout ce qu’il sait.
– Je sais d’avance la méthode que tu préfères.
– Ouais. Il était en cheville avec les types qui ont attaqué et blessé Ysabel. Je ne sais pas s’il était au courant de ce qu’ils mitonnaient ou s’il n’a été qu’un pigeon. » Jack haussa les épaules. « Je ne suis pas sûr de vouloir savoir. Mais j’ai besoin de lui pour les retrouver. »
Gavin se pencha légèrement. « Bordel, il est totalement exclu que Gerry te laisse retourner tout seul en Europe. »
Jack savait que c’était vrai.
Gavin le surprit en suggérant : « Tu sais quoi ? Je vais lui parler, peut-être qu’il me laissera t’accompagner pour surveiller tes arrières. »
Jack lui adressa un sourire affectueux. Si Gerry ne laisserait pas Jack partir seul, il ne voudrait sûrement pas voir Jack épaulé par un directeur informatique obèse frisant la soixantaine dont l’expérience sur le terrain au cours des années écoulées s’était révélée des plus imprévisibles. Il lui donna une tape sur l’épaule. « J’y suis sensible. Mais j’ai besoin de me débrouiller tout seul sur ce coup-là. Je vais aller de ce pas voir Gerry, lui dire à quel point c’est important.
– Bonne chance. »
Dix minutes plus tard, Jack ressortait du bureau du patron ; son visage affichait une totale frustration. Gerry lui avait dit très exactement ce qu’il redoutait d’entendre : sa requête pour retourner en Europe surveiller en personne Salvatore lui était refusée. Il regagna son bureau, se connecta au réseau de surveillance de l’hôtel Stanhope à Bruxelles et se mit à balayer les images des diverses caméras.
Il se promit d’y passer la nuit s’il le fallait, mais il allait enfin apprendre quelque chose.
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