Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 45
45
LES PNEUS d’Air Force One touchèrent la piste de l’aéroport de Copenhague juste après dix-huit heures. Une averse persistante garantissait une foule clairsemée à l’arrivée et un comité de réception réduit au minimum, pourtant Ryan fut accueilli sur le tarmac par l’ambassadeur américain au Danemark, un haut fonctionnaire de l’OTAN ainsi qu’un membre du cabinet du Premier ministre danois.
Les amabilités terminées, on rejoignit le cortège officiel qui s’ébranla aussitôt.
Le sommet de l’OTAN devait s’ouvrir à l’Eigtveds Pakhus, une salle de conférences située en plein centre de la capitale, à deux pas du ministère des Affaires étrangères. Ryan et sa délégation passeraient la nuit dans le même hôtel. Puis dès le matin, il se rendrait au palais d’Amalienborg pour un petit déjeuner amical avec la famille royale, il rejoindrait ensuite le palais des congrès où dès midi on passerait enfin aux choses sérieuses.
La réunion de l’après-midi s’ouvrirait avec une courte allocution d’Eglė Banytė, la présidente de la Lituanie, pour demander l’aide de l’OTAN en mer Baltique, mais aussi le long de ses frontières terrestres afin de parer à la menace d’une invasion. Par la suite, la présidente Banytė avait accepté de consacrer une partie de son temps à Jack Ryan pour lui permettre de mieux appuyer sa demande d’un déploiement de l’OTAN.
La présidente regagnerait alors sans plus tarder son pays menacé ; elle insistait sur le fait qu’elle devrait être dans sa capitale si les Russes arrivaient ; il n’était pas question pour elle d’être plus en sécurité que ses concitoyens.
La véritable bataille de Copenhague devait commencer le jour suivant. Ryan retrouverait alors tous les autres chefs d’État pour discuter de cette proposition d’intervention urgente. Le débat se déroulerait sous forme de table ronde et Ryan s’attendait à une intense résistance de la part de bon nombre de pays européens.
Il n’y avait toutefois, selon les dispositions officielles, jamais de vote au sein de l’OTAN. L’organisation se vantait de prendre ses décisions selon le principe du consensus, à savoir qu’en gros tous les membres devaient parvenir à un accord avant de décider quoi que ce soit, à l’exception des cas de riposte à une action clairement définie dans la charte de l’organisation. En théorie, cela signifiait qu’une violation de l’article 5 – telle qu’une attaque avérée contre la Lituanie – entraînerait une réponse automatique des vingt-huit États membres mais, dans les faits, c’était bien plus flou.
Ryan voulait déplacer des troupes dès maintenant, avant le début des hostilités, mais à dire vrai, il n’était même pas convaincu que l’organisation accepterait de bouger des troupes après une violation du susdit article.
Une réunion finale était prévue l’après-midi suivant, durant laquelle un sondage auprès des membres permettrait de voir si tous étaient d’accord sur la proposition. En temps normal, si un ou deux États membres constataient qu’ils étaient en nette infériorité numérique avec leur désaccord, ils s’abstenaient pour le bien de l’institution et laissaient se dérouler l’action décidée, mais ce principe de prise de décision par consensus avait pour conséquence de donner un droit de veto effectif à chacune des vingt-huit nations membres.
Ç’avait peut-être été par le passé une excellente façon d’éviter la guerre, Ryan l’admettait volontiers pourtant aujourd’hui, ce n’était certainement pas la meilleure d’en livrer une.
Sitôt qu’il fut de retour à l’abri dans sa suite du Radisson Blu, Ryan se mit à réviser son discours avec son équipe, en aplanissant toutes les aspérités. Dès qu’il eut terminé, il assigna à son ambassadrice à l’OTAN le rôle du représentant permanent des États-Unis auprès de l’organisation, et à sa chef de mission adjointe, numéro deux de l’ambassade américaine au Danemark, la tâche de jouer le rôle des membres de l’OTAN prêts à flinguer chacune de ses propositions.
Tous trois s’assirent autour d’une table dans la salle à manger de la suite. L’ambassadrice et l’adjointe au chef de mission avaient des classeurs et des carnets bourrés de références, mais le président Ryan n’avait pour sa part qu’un calepin vierge et un stylo devant lui.
Après la première séance de simulacre de discussion, Ryan demanda une pause et tança ses deux diplomates sur la qualité de leur prestation. « Mesdames, nous allons devoir reprendre depuis le début. Vous vous adressez à moi comme si j’étais le président et vous, deux personnes que je peux virer à ma guise. »
La chef de mission jeta un regard confus à sa collègue ambassadrice, puis à Ryan. « Ma foi, monsieur le président, c’est bien le cas.
– Personne ne se fait virer pour m’avoir malmené, rétorqua Ryan. Ne prenez pas de gants et dites-moi franchement ce que je risque d’entendre demain. »
L’ambassadrice auprès de l’OTAN répondit :
« Oui, monsieur, mais n’allez pas dire ensuite que l’on ne vous aura pas prévenu. »
Ils passèrent une heure encore à cet exercice puis, quand ils eurent terminé, Ryan eut la nette impression d’avoir franchi l’obstacle. Ses deux pseudo-chefs d’État européens avaient soulevé toutes les protestations envisageables que Ryan avait pu imaginer et quantité d’autres auxquelles il n’aurait même pas songé.
Son ministre des Affaires étrangères avait assisté en silence à la répétition, installé dans un divan à proximité, prêt à offrir son verdict à la fin.
Ryan se tourna vers Adler et prit sur la table une bouteille d’eau minérale pour humecter sa gorge desséchée. Il avait l’impression d’avoir parlé sans interruption. « Que penses-tu de ma prestation, Scott ?
– Très bon travail, monsieur le président. Vous saurez parfaitement défendre notre cause. »
Ryan crut sentir dans son commentaire comme un sous-entendu négatif. « Mais tu penses que nous n’obtiendrons pas leur vote, pas vrai ?
– Si j’étais joueur, expliqua Adler, je parierais que les Européens choisiront la prudence de préférence à l’action et qu’ils vous répondront qu’ils doivent constater d’abord une violation de l’article 5 avant de se déployer en Lituanie.
– Et s’il y a bel et bien violation de cet article ? Est-ce qu’ils se bougeront enfin ? »
Adler étouffa un soupir.
« J’espère me tromper mais je me demande s’ils ne laisseraient pas passer un incident isolé en le mettant sur le compte d’une poignée de têtes brûlées chez les militaires qui auraient outrepassé leurs attributions, avant d’exiger la preuve d’une seconde violation de l’article pour daigner enfin intervenir.
– Tout ça, bien sûr, une fois que les officiers supérieurs du renseignement russe se congratuleront autour de chopes de bière, dans la salle à manger d’honneur du palais présidentiel de Vilnius.
– Encore une fois, j’espère me tromper, insista Adler, et j’espère bien qu’on débouchera sur un consensus.
– Une idée pour doper mes chances ?
– Faites simplement de votre mieux, n’en faites pas une affaire personnelle entre eux et vous, et tenez-vous prêt à encaisser les coups. »
Ryan savait Adler préoccupé à l’idée que son président oublie le sens du décorum et se mette à ergoter. Ryan s’aperçut qu’il partageait les inquiétudes de son ministre des Affaires étrangères. « Et toi, sois prêt à traiter les retombées diplomatiques si jamais je fais le con.
– Croyez-moi, monsieur le président, je suis prêt. Et franchement, si vous n’aviez pas une grande gueule, je serais au chômage », dit Adler en riant.
La rencontre démarra plus ou moins à l’heure, même si la réunion au même endroit de vingt-huit dirigeants mondiaux avait pour résultat ce que Ryan considérait comme un délirant étalage de protocole, en fait non officiel, pour savoir qui devait serrer la main le premier ou quel Premier ministre avait la préséance pour accueillir quel président, et ce dans quel ordre. Il y avait des caméras pour filmer l’entrée de chaque chef d’État dans la salle de conférences, puis la pose pour une photo de groupe.
Ryan savait que n’importe quelle chaîne de télé nationale se couvrirait de ridicule si jamais ses images révélaient que le comportement des autres leaders montrait que le leur n’était pas traité avec la déférence voulue.
Les photographes accrédités avaient droit à quinze minutes pour immortaliser la chronique de l’absurdité de tout ce cirque, puis on pria enfin caméras et appareils photo de quitter la salle et les vingt-huit hommes et femmes, flanqués de leurs principaux conseillers, se mirent au travail.
Le secrétaire général de l’OTAN était l’ancien Premier ministre norvégien et il était fort apprécié de tous. Ryan n’était pas trop fan de ses choix politiques, mais enfin, le bougre lui était sympathique. Après sa brève allocution pour lancer la réunion d’urgence, il donna la parole à la présidente lituanienne qui lut à l’assistance une déclaration.
Eglė Banytė était une oratrice éloquente, ses paroles étaient pleines d’une passion que, dans l’oreillette de Ryan, l’interprète simultanée transmettait avec un talent incroyable.
Au bout de dix minutes, elle céda la place à Ryan et le secrétaire général donna officiellement la parole au président américain. Debout au pupitre, Ryan se racla la gorge tandis que les regards des vingt-sept autres dirigeants nationaux convergeaient vers lui.
« Mesdames et messieurs, je suis heureux d’avoir l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui. Mes collaborateurs ont déposé devant vous une plaquette d’information résumant ce que je vais vous expliquer de manière plus détaillée. J’aimerais juste réclamer quelques minutes de votre temps afin de pouvoir défendre mon point de vue directement devant vous.
« Quand le président russe Valeri Volodine profitait d’un secteur énergétique puissant, c’était un homme dangereux. Il accrut alors de vingt pour cent ses dépenses militaires, décida ou renouvela des initiatives provocantes, voire menaçantes, qui impliquaient le renseignement, les forces militaires et même ses programmes d’armement nucléaire ; il plaça sa marine en position de combat ; se mit à survoler des pays de l’OTAN, ses bombardiers stratégiques sillonnant le ciel des frontières de son pays jusqu’à celles des États-Unis. Puis il menaça le commerce maritime international avec sa marine de guerre, les routes commerciales aériennes avec son armée de l’air. Il harcela les dissidents, assassina des ennemis et emprisonna ceux avec qui il avait des différends en affaires. Il transforma sa police, ses espions et ses soldats en manieurs de matraque, pour accroître son pouvoir, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
« Encore une fois, il fit tout ceci alors qu’il était au sommet de sa réussite. Lorsque les temps lui étaient favorables.
« Aujourd’hui, en revanche, Volodine est en train d’échouer sur tous les fronts et c’est pourquoi, permettez-moi de vous le dire, il n’en est devenu que plus dangereux.
« Au temps où tout allait bien pour lui, il semblait être intouchable. À coup sûr, il se croyait invincible et l’une des conséquences de cet état d’esprit fut l’invasion de l’Ukraine.
« L’Ukraine lorgnait vers l’Occident pour renforcer ses liens économiques et culturels, et Volodine paniqua. D’autres ex-républiques de l’Union soviétique ayant choisi la liberté avaient connu la prospérité, et le Kremlin voyait en ces nations une menace existentielle à ses méthodes autocratiques et rétrogrades. Il ne pouvait se permettre de laisser ses sujets assister à la réussite de leurs voisins, car ils exigeraient de se voir appliquer ces mêmes changements.
« Volodine fit le calcul que nous ne réagirions pas s’il attaquait l’Ukraine, alors il attaqua l’Ukraine. Nous ne nous sommes pas totalement abstenus de réagir, aussi n’envahit-il pas tout le pays. Mais nous n’en avons pas fait assez, si bien qu’aujourd’hui une bonne fraction du pays est devenue guère plus qu’un État fantoche de la Russie.
« Nous avons donc perdu l’est de l’Ukraine mais cette perte illustre un point important : aux yeux de Valeri Volodine, la sécurité de la Russie dépend de l’insécurité de ses voisins.
« Et maintenant, voici qu’il découvre une nouvelle menace : les États baltes, désormais dans l’OTAN, en train d’accroître leur indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Il voit, en particulier dans la Lituanie, un pays qui a réussi son indépendance, soulignant a contrario les échecs de sa politique ; par ailleurs, elle forme désormais un corridor potentiel vers sa province enclavée de la Baltique. Or Volodine a besoin d’une victoire. Elle aiderait l’économie du pays, renforcerait le pouvoir du Kremlin et atténuerait la pression engendrée par cette succession d’échecs.
« La guerre hybride menée par la Russie contre l’Ukraine est délibérément ambiguë. Aussi longtemps que l’agression russe demeure au-dessous d’un certain seuil, il y aura toujours assez de spécialistes et de pacifistes en Occident pour nous expliquer que les vraies menaces ne se trouvent pas à l’Est mais à l’Ouest. Ils continueront de le répéter jusqu’au jour où la situation sera devenue tellement différente de ce qu’ils affirment que le monde sera bien forcé de convenir que tous ces pacifistes avaient finalement tort, mais à ce moment-là, il sera bien trop tard pour y changer quoi que ce soit.
« Les gens parlent de guerre hybride comme si c’était un phénomène nouveau. Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans. Le Kremlin de Valeri Volodine est en train de répéter un plan bien rodé tout au long de l’histoire, qui consiste à exploiter toute la gamme des manifestations de la puissance. Aux États-Unis, nous le désignons par l’acronyme DIME : Diplomacy, Information, Military, Economics. Le recours aux forces de la diplomatie, du renseignement, des armées et de l’économie.
« La première phase est celle de la diplomatie. La Russie de Volodine s’affranchit de toutes les normes internationales, elle viole les traités et conclut des pactes avec nos ennemis pour accroître son pouvoir aux dépens des démocraties, des organismes internationaux et des règles communément admises. Elle s’est retirée de la Cour européenne des droits de l’homme et a enfreint presque tous les accords et garanties de sécurité conclus au cours des vingt dernières années.
« Volodine est aujourd’hui isolé diplomatiquement à cause de l’hostilité que manifeste son régime, mais ses diplomates n’en continuent pas moins de poursuivre cette politique agressive au sein de toutes les institutions qui leur restent encore ouvertes.
« Sur le front du renseignement, il pousse le bouchon le plus loin possible. Pour commencer, je crois que le FSB s’est lancé dans une opération à l’échelle planétaire destinée à faire flamber les prix de l’énergie. S’il y parvient avec le pétrole et le gaz, cela accroîtra sa puissance, à l’intérieur comme sur la scène internationale. L’assassinat du procureur vénézuélien qui enquêtait sur les fonctionnaires corrompus du secteur des mines et de l’énergie, l’attaque de la plate-forme de forage au Nigeria. Sans oublier l’attentat contre les installations de GNL en Lituanie. Ce n’est pas une coïncidence si tous ces événements sont survenus au cours des dernières semaines, et ce n’est pas non plus une coïncidence si tous ont eu pour effet de profiter à Volodine. Nous avons vu les prix du gaz s’envoler de quatorze pour cent le mois dernier et ceux du brut augmenter de près de dix.
« Sur le front militaire…, eh bien, nous avons tous pu voir ce qui s’est passé hier avec la perte du vol SA44. Volodine positionne ouvertement une force d’invasion aux frontières de ses voisins, il menace le trafic maritime dans la Baltique et envahit le ciel avec ses appareils militaires, engendrant les résultats catastrophiques que l’on sait. S’il agit ainsi, c’est parce qu’il a fait le pari que l’Ouest n’a pas vraiment l’intention de l’affronter, que nous le laisserons englober la Baltique dans sa sphère d’influence.
« C’est toutefois sur le dernier point – l’économie – que nous avons constaté l’échec le plus flagrant. Il a commencé par là et, durant un temps, il s’en est contenté. Quand les prix du pétrole et du gaz étaient élevés, Volodine s’est servi de ses compagnies énergétiques, Gazprom et Gazprom Neft comme armes. Mais les cours ont dégringolé après les records de l’année dernière et l’Europe se révèle un marché inamical car Volodine utilise depuis si longtemps Gazprom contre vous que vous avez fini par vous tourner vers d’autres sources d’énergie.
« Cette notion que l’énergie ne transite que de l’est vers l’ouest est désormais périmée. Aujourd’hui, ce sont les pays occidentaux qui approvisionnent l’Ukraine, via la Pologne et la Slovaquie. Le Nord Stream, ce gazoduc qui relie la Russie à l’Allemagne en traversant la Baltique, est désormais en service, et les nations d’Europe centrale sont soulagées parce que le gaz naturel liquéfié arrivant directement en Allemagne pourrait être renvoyé vers l’est si jamais la Russie leur fermait à nouveau les vannes.
« Au pic du marché, Gazprom était valorisé à trois cent soixante milliards de dollars. Aujourd’hui, il n’en vaut plus que cinquante. Je n’irai pas par quatre chemins : le modèle économique de Gazprom est mort.
« Quant au modèle économique russe en général : utiliser les revenus de l’énergie pour renforcer les forces armées et exploiter les besoins de l’Europe en énergie pour la menacer… ce modèle également est mort. »
Ryan but une gorgée d’eau avant de poursuivre : « Alors, que fait Volodine pour retrouver sa puissance ? Eh bien, il a décidé que s’il ne peut maintenir sa grandeur, alors il doit diminuer son adversaire. Il essaie d’enfoncer un coin entre les États-Unis et l’Europe, d’émasculer l’OTAN en arrachant la Lituanie à l’organisation, afin d’en démontrer la faiblesse. Il veut que celle-ci ne soit plus qu’un chiffon de papier. S’il y arrive, cela fera de son pays la première puissance militaire d’Europe et il y sera parvenu sans même avoir à livrer de guerre par procuration.
« La Russie ne peut, en effet, gagner un tel conflit mais elle peut, en revanche, harceler, provoquer un blocus, répandre la menace terroriste. Je vous demande à tous de considérer l’état du monde aujourd’hui. C’est très exactement la conséquence des actions de la Russie.
« Le président Volodine sait que nombre de pays d’Europe occidentale ont choisi le dialogue de préférence à la confrontation. On palabre en contemplant l’échiquier mais sans bouger la moindre pièce. Or les pays Baltes sont alliés de l’Amérique et membres de l’OTAN. S’ils sont attaqués et que nous ne réagissons pas, nos partenaires sauront que l’organisation qu’ils respectaient naguère n’est plus qu’une coquille vide.
« La dissuasion ne peut fonctionner que si Volodine est convaincu que l’Occident réagira. Pour l’heure, il ne le croit pas, et c’est pourquoi il n’y a aucune limite aux plans qu’il pourrait mettre en œuvre. En tant qu’alliance, nous devons montrer aux Russes notre résolution collective. »
Ryan parcourut lentement la salle du regard, prenant tout son temps avant de continuer :
« Alors, comment nous y prendre ? Quelle est la solution à la crise ? Étape numéro un, reconnaître et admettre le fait que les actions russes de l’an passé ont à jamais changé la sécurité en l’Europe et que nous ne reviendrons jamais au statu quo ante. La prise de conscience de la nouvelle réalité est cruciale si nous voulons adopter les mesures hardies devenues indispensables.
« Deuxième étape, renforcement des sanctions économiques contre les élites russes. Des milliers de citoyens russes de premier plan font leurs courses en Occident, leurs banques sont en Occident, ils envoient leurs enfants dans des écoles occidentales. Accroître les sanctions contre les puissants et les privilégiés serait aisé pour nous et sans grand impact sur eux, mais dévastateur pour leurs élites économiques et, surtout, politiques.
« Troisième étape… nous demandons à l’OTAN le déploiement immédiat en Pologne de la Force de réaction rapide. Une décision prise dans les tout prochains jours pourrait permettre de positionner sur zone en moins d’une semaine des effectifs considérables, et en l’affaire d’un mois le risque d’une invasion russe serait grandement réduit.
« La quatrième étape, mesdames et messieurs, est la plus urgente et la plus importante de toutes. Nous demandons à l’OTAN de déployer immédiatement la Force de réaction rapide en Lituanie, en la positionnant tant à sa frontière occidentale, côté Kaliningrad, qu’orientale, côté biélorusse. Elle pourrait s’ébranler dans les vingt-quatre heures et être en position dans les soixante-douze. Quand bien même elle n’est pas en mesure de contrer une véritable attaque russe, elle pourrait servir de fusible et amener le président Valeri Volodine à réfléchir aux conséquences d’une telle attaque. Elle lui montrerait que l’OTAN est bel et bien prête à défendre la Lituanie.
« Je vous parle ici d’une présence temporaire de l’OTAN en Lituanie et en Pologne, pas de l’installation de bases permanentes. Sitôt la crise désamorcée, nous retirerons les unités de la Force de réaction rapide de ces deux pays.
« Je ne me fais aucune illusion. Je m’attends tout à fait à une réaction négative des Russes à ces propositions. Ils réagiront effectivement à notre initiative, et nous n’aimerons pas cette réaction. Mais je crois fermement que les initiatives que nous allons prendre aujourd’hui sont la conséquence de notre inaction passée, et nous ne pouvons pas continuer ainsi. »
Ryan marqua une nouvelle pause pour contempler l’assistance.
« Volodine n’a pas de meilleures forces armées, une meilleure économie ou de meilleures idées que l’Ouest. Jusqu’ici, son seul avantage sur les nations du monde libre est la possession d’une denrée de valeur. » Ryan leva un doigt. « Seulement une. » Après une pause pour marquer son effet, il reprit : « Pour dire les choses simplement. Il possède la volonté. Le président Volodine a cette volonté que nous ne possédons pas. Et il en a à revendre. »
Et Ryan d’enchaîner : « On se figure en Occident, et même après tous les événements que je viens d’évoquer, qu’aujourd’hui encore, l’ordre et la sécurité en Europe sont stables. Nous avons des règles auxquelles chaque nation se conforme et ces règles garantissent la paix. Et puisque la paix est dans le meilleur intérêt de tous, pourquoi cela changerait-il ?
« Eh bien, mesdames et messieurs, la Russie est en train de réécrire sous nos yeux la règle du jeu. Elle n’attend pas demain. Et nous ne devrions pas attendre non plus. »
Jack Ryan se rassit. Un grand silence suivit son allocution, mais on n’était pas non plus au carnaval et il ne s’attendait pas à des jets de confettis.
À l’issue de la réunion, Ryan discuta quelques minutes en privé avec la présidente Eglė Banytė pour lui assurer qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour défendre la Lituanie. Elle le remercia et lui exprima sa confiance en l’approbation de la motion avant de regagner l’aéroport.
Ryan appréciait son optimisme et son cran.
Mais il était loin d’avoir ses certitudes.
OceanofPDF.com