Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 49
49
CHAVEZ ET CARUSO avaient passé les cinq dernières minutes à se cogner dans l’habitacle de leur Land Cruiser qui fonçait à présent dans un pré que la pluie avait gorgé d’eau ; ils n’étaient désormais plus qu’à quatre cents mètres de la frontière avec la Biélorussie. Malgré les ceintures de sécurité, leur torse et leurs extrémités avaient sérieusement souffert des impacts consécutifs aux cahots, rebonds et dérapages continuels de leur véhicule.
Ils roulaient tous feux éteints, ce qui n’avait pas été un gros problème jusqu’à ces cinq dernières minutes avec la tombée de la nuit, et Chavez se rendit compte, tout en scrutant les ténèbres derrière le pare-brise, qu’il ne devait plus leur rester qu’une minute avant de quitter le terrain découvert pour pénétrer dans une forêt dense et qu’à ce moment il allait devoir soit allumer les phares, soit ralentir considérablement.
Il ne voulait pas ralentir mais il ne voulait certainement pas allumer les phares parce que les deux gros camions étaient juste devant eux, suivant une route qui avait tourné plein sud pour rejoindre la frontière et qu’ils étaient apparemment les trois seuls véhicules aux alentours. Allumer les phares trahirait aussitôt leur présence.
Ding savait leur destination et il aurait bien voulu obliquer sur la droite pour continuer en terrain découvert jusqu’au point de convergence avec les camions pour les intercepter sur la route. Mais il se rendit compte que c’était impossible : une modeste rivière, large de cinq mètres à peine, qui serpentait à travers champs, lui barrait le passage pour rejoindre les ravisseurs de Branyon, et Ding n’avait plus d’autre solution que d’emprunter un petit pont situé droit devant lui.
Ce qui voulait dire qu’il allait regagner la route bien plus tôt que prévu ; il se retrouverait alors à peine deux cents mètres derrière les Russes, sans autre solution dès lors que de les pourchasser. La chaussée semblait juste macadamisée, mais même sur un tel revêtement, Chavez était à peu près certain de pouvoir rattraper son retard sur les camions, pourvu qu’il lui reste assez de temps.
Son problème cependant était que la route pénétrait dans la forêt peu après le pont et que ni lui ni Dom n’avaient la moindre idée de ce qui les attendait là-bas, d’ici la clôture de la frontière.
Et ce n’était pas leur seul problème. Dès qu’ils s’étaient lancés à la poursuite de Branyon, Dom avait tenté de contacter l’ambassade des États-Unis à Vilnius. Il voulait qu’on lui envoie de l’aide, via la police – locale, nationale ou militaire –, voire carrément les marines de l’ambassade ou des agents de sécurité de la CIA.
Mais son téléphone ne captait toujours pas de signal. Après deux vaines tentatives tandis qu’il n’arrêtait pas d’être secoué sur son siège, il rangea son mobile et sortit le téléphone satellite. Il l’alluma et composa le numéro de l’ambassade mais, à sa grande surprise, le signal ne passait pas non plus.
« Putain, j’y crois pas ! Aucun signal satellite, là non plus. Est-ce qu’on est sur la Lune, merde ? »
Chavez continuait de foncer, les yeux écarquillés pour récupérer le plus de lumière possible au cas où il aurait besoin d’éviter un obstacle dans le pâturage qui s’étendait devant lui. « Ils l’ont brouillé.
– Brouillé ?
– Ouais. Ils doivent avoir un sacré matos pour brouiller un téléphone satellite, ou alors c’est qu’ils sont tout près. »
Dom réfléchit : « Voilà peut-être ce qui explique tous ces signalements bizarres rapportés par les gens du coin. Ils pourraient bien avoir installé dans toutes les villes longeant la frontière tout un réseau de brouilleurs pilotés à distance. Prêts à être enclenchés en cas de crise. » Il rangea également le téléphone satellite dans sa poche de pardessus. « Bref, nous voici livrés à nous-mêmes.
– Ouaip ! confirma Chavez.
– Combien sont-ils dans ce commando, à ton avis ? »
Ding réfléchit une seconde. « En incluant les chauffeurs… huit à dix.
– C’est à peu près ce que j’avais calculé. » Il poussa un gros soupir. « Nom de Dieu. »
Depuis trente secondes, à cause de la piètre visibilité, Chavez avait dû ralentir avant de rejoindre la chaussée juste avant le petit pont enjambant la rivière, mais une fois traversé le pont, alors que la route prenait une direction nord-sud, il pouvait reprendre de la vitesse sur le revêtement macadamisé. Les feux arrière du second camion étaient à près de trois cents mètres devant eux à présent, aussi accéléra-t-il. Avec cette pluie toutefois, la visibilité était quasi nulle mais il faisait de son mieux pour garder sa trajectoire, tout en s’assurant que devant lui les feux ne disparaissaient pas brusquement.
Dom reprit la parole :
« S’ils ont préparé leur coup et qu’un passage est ouvert dans la clôture, ils vont traverser sans s’arrêter. Est-ce qu’on continue de les poursuivre de l’autre côté ?
– Non, dit Chavez. Ce serait suicidaire. Tu te doutes bien qu’ils ont là-bas des complices prêts à refermer le passage, et on foncerait droit sur eux. »
Cela dit, il appuya un peu plus sur le champignon du Land Cruiser, prêt à tout pour rejoindre Branyon et ses ravisseurs avant qu’il ne soit trop tard.
Dom, qui pendant ce temps observait la carte de la région, reprit la parole quand ils n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres des premiers arbres. « La frontière est juste deux cents mètres plus loin. Tu penses que ces ravisseurs auront assuré leurs arrières ? »
Chavez réfléchit quelques secondes avant de ralentir progressivement. « Ouais. Bien vu. Ces gars sont des clients sérieux. S’ils doivent se garer avant de franchir la clôture, ils auront prévu une sécurité. »
Au lieu de se garer sur le côté, Ding s’immobilisa au beau milieu de la route, la calandre du Toyota à la hauteur du premier rideau d’arbres. Ils restèrent ainsi un moment, fenêtres baissées pour détecter le moindre bruit suspect.
Ils n’entendirent rien d’autre que la pluie battante.
Caruso coupa le plafonnier avant qu’ils n’ouvrent silencieusement leurs portières ; puis chacun descendit, un fusil dans la main et un Glock 17 coincé à la taille. Tous deux piochèrent dans leur sac de gym deux chargeurs supplémentaires pour le fusil et un pour le pistolet, répartissant le tout dans plusieurs poches.
Chacun des deux agents du Campus disposait désormais de quatre-vingt-dix cartouches pour son fusil et de cinquante-deux pour son arme de poing. Soit une capacité de feu considérable dans n’importe quel scénario imaginable, mais ni Caruso ni Chavez n’étaient sûrs de leur aptitude à surclasser dans une fusillade huit à dix agents parfaitement entraînés.
Et pourtant, ils savaient qu’ils devaient continuer d’avancer. Ils s’enfoncèrent dans les bois côté ouest dans l’intention de contourner une éventuelle sentinelle postée sur la chaussée.
L’averse s’était mise à tomber dru. Elle brouillait toute visibilité, mais d’un autre côté, ils savaient que la pluie handicapait également la vue et l’ouïe de l’adversaire, aussi n’étaient-ils pas si mécontents d’avoir cette météo pourrie.
Après quelques minutes de progression silencieuse, Caruso empoigna l’avant-bras de Chavez et tous deux se mirent à genoux. « Des lumières, droit devant », souffla-t-il.
Ding loucha pour percer l’obscurité ; il ne vit rien mais il faisait confiance à la vue supérieure de Caruso, après tout, Dom était de quinze ans son cadet.
Les deux hommes firent passer leur fusil dans le dos et, tâtonnant dans leur paquetage, ils sortirent des monoculaires. Celui de Ding était un gros appareil au revêtement caoutchouté qui ressemblait à une petite paire de jumelles, avec en dessous le logement pour une batterie. C’était une lunette à amplification infrarouge, capable de détecter les sources de chaleur dans l’obscurité ou derrière une protection suffisamment mince.
L’appareil utilisé par Dom était un monoculaire à vision nocturne de quatrième génération, à imagerie infrarouge frontale. Grossissant trois fois, il restituait l’image de la zone visée en dégradé de verts. Une image certes bidimensionnelle mais qui offrait une excellente luminosité dans le noir.
Au début, l’un et l’autre ne virent que des arbres, encore des arbres, mais au bout de deux minutes de plus, nécessaires pour se mettre en position, ils se retrouvèrent à moins de cinquante mètres des deux camions, garés devant une petite cabane en bois au milieu de la forêt. Tout près de la cabane, une grange ouverte de chaque côté.
Et plus loin derrière les véhicules et les deux constructions, Dom découvrit la clôture métallique haute de deux mètres cinquante qui séparait la Biélorussie de la Lituanie.
Les hommes du Campus rampèrent quelques mètres encore, jusqu’à ce que chacun ait atteint une position correcte. Ding derrière un gros pin, Dom caché derrière un enchevêtrement de racines qui sortait de la boue, à la base d’un érable à moitié couché.
Ils se trouvaient à quatre mètres l’un de l’autre mais assez près pour se faire des signes de main ou converger rapidement s’ils avaient à se parler.
Chavez leva l’appareil d’imagerie infrarouge frontale et le porta à son œil. Dès qu’il l’eut convenablement orienté, il découvrit plusieurs hommes qui longeaient en courant la cabane. Le mouvement avait attiré son attention mais quand ils eurent disparu de l’autre côté il les perdit, aussi revint-il vers l’endroit où étaient garés les deux camions. Le premier véhicule semblait vide, à l’exception du chauffeur resté au volant. Le second avait également toujours son chauffeur, mais à l’arrière, à travers la bâche, Ding put distinguer sur son afficheur une grosse tache luminescente. Il savait qu’elle devait représenter plusieurs hommes, au moins trois ou quatre, assis côte à côte sur une des banquettes transversales à l’arrière du véhicule.
Il supposa que Branyon devait se trouver au centre, encadré par ses ravisseurs.
Chavez estima en fin de compte qu’il y avait dix hommes en tout, sans compter Branyon, ce qui était la marge haute de leur estimation antérieure, mais au moins les ravisseurs n’avaient pas récupéré d’autres éléments qui seraient restés sur place en attendant le retour des camions.
Pendant que Chavez scrutait le chemin d’accès, la cabane et la grange avec son imageur infrarouge, Caruso s’était servi de son monoculaire pour inspecter la clôture. Elle n’était qu’à soixante-dix mètres environ de sa position actuelle, de sorte qu’il pouvait l’embrasser presque complètement – hormis la fraction cachée par la cabane.
Au premier abord, il n’y avait pas la moindre brèche dans le grillage.
Il rejoignit Chavez en rampant. « Tu ne peux pas voir la clôture avec ton bidule, n’est-ce pas ?
– Non, effectivement. Je distingue les individus, les moteurs des véhicules encore chauds. C’est tout. »
Caruso hocha la tête. « Eh bien, je n’ai pas l’impression que ces enculés aient découpé un trou dans la clôture. Tu crois qu’ils vont l’escalader ? »
À l’instant précis où il posait la question, tous deux purent entendre un bruit de moteur, un grondement sourd qui recouvrait le bruit de l’averse.
Les deux hommes chaussèrent à nouveau leurs monoculaires et les braquèrent sur la scène. Deux hommes étaient en train d’extraire Branyon du second véhicule. Il avait les mains ligotées dans le dos et la tête couverte d’un sac.
De l’autre côté de la clôture, apparut un gros camion tirant une remorque. Sur celle-ci, une nacelle élévatrice. Le camion entreprit avec lenteur la tâche délicate de reculer dans la boue et sous la pluie battante pour positionner la remorque à l’aplomb de la clôture métallique.
« Eh bien, voilà ta réponse », dit Chavez.
Caruso lâcha un juron. « Merde. Ils vont le faire passer par-dessus le grillage. Il va falloir intervenir tout de suite.
– Ouais », répondit Chavez.
Il glissa rapidement la main dans son sac pour en retirer un rouleau de toile adhésive. Il posa son fusil sur le sol humide, déroula en silence un long ruban d’adhésif et, à l’aide de celui-ci, entreprit de fixer son monoculaire au côté gauche de son arme.
Caruso le regarda faire un moment avant de demander : « Putain, mais qu’est-ce que tu fabriques ?
– Un viseur nocturne du pauvre, j’imagine. Toujours mieux que rien.
– Si t’essaies de te confectionner un viseur, observa Caruso, pourquoi ne pas le fixer au-dessus du canon ?
– J’ai toujours besoin de garder la visée métallique, pour le tir à distance. Là, c’est pour le combat rapproché. Je n’aurai qu’à décaler mon tir légèrement sur la gauche. »
Caruso haussa les épaules, prit à son tour une longueur de toile adhésive au rouleau de Ding et fixa de la même manière son monoculaire de vision nocturne à sa bien banale Kalachnikov.
Pendant qu’il s’affairait, Chavez remarqua : « Il faut qu’on se sépare. Ça tendra à leur faire croire que nous sommes plus nombreux.
– OK, opina Caruso. T’es meilleur tireur que moi. Je vais me décaler vers l’ouest, tâcher de m’approcher pour les prendre par le flanc.
– Et moi, je vais me mettre près de la route, murmura Chavez. De là, j’aurai une meilleure vue sur leur position. Je les engagerai à soixante-quinze mètres de distance, à peu près ; vu les conditions de visibilité, si je recule plus, je risque de toucher le chef d’antenne. J’attendrai qu’il y en ait le plus possible près d’une lampe et là, j’ouvrirai le feu, en les balayant de gauche à droite. Toi, tu enchaîneras, mais de droite à gauche.
– Et on fait gaffe à Branyon, d’accord ? »
Caruso regarda Chavez. « On ne peut pas se permettre de le laisser tomber aux mains des Russes. »
Chavez hocha la tête.
« N’y pense même pas. Hors de question que je descende un agent de la CIA, et c’est pareil pour toi. Tu as le feu vert, en revanche, pour tous les combattants que tu verras. Fais ce que tu as à faire. »
Dom acquiesça lentement.
« Bien reçu, Ding. » Puis, tendant la main vers lui : « C’est parti. »
Les deux hommes se claquèrent les paumes, puis les poings. Chavez annonça : « Soixante secondes. À mon signal. Et déconne pas. »
Dom roula sur la droite puis s’éloigna rapidement en rampant, le fusil passé dans le dos.
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