Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 60
60
ASSIS DANS LE SALON d’un petit voilier, John Clark souriait au couple allemand d’âge mûr qui l’avait recueilli, échoué sur la plage de l’île de West Seal Dog, une heure auparavant. Le mari ne portait qu’un slip de bain ; il était rose comme une écrevisse et rond comme un ballon, et même si elle était vêtue de manière bien plus pudique, son épouse n’était pas plus svelte.
Ils rendirent à Clark son sourire, ce qui lui suggéra qu’ils n’avaient pas capté le signal qu’il aurait désiré un peu plus d’intimité.
Ils l’avaient récupéré sur ce rocher désert après qu’il fut resté assis au soleil six bonnes heures, sentant les crampes le gagner, les plaies et bosses gonfler et devenir de plus en plus douloureuses, tout en ruminant le plaisir qu’il éprouverait à tenir en joue les ravisseurs de la famille Walker.
Et puis, quand le couple d’Allemands l’eut fait monter à bord de son Catalina de douze mètres, la Frau avait soigné ses blessures avec la trousse de secours du voilier et le Herr lui avait apporté une bouteille de bière bien fraîche, servie dans une vraie chope.
Pendant une minute, Clark crut que sa blessure à la tête était si grave que son cerveau s’était mis à lui jouer des tours pendables, aussi cruels que bizarres.
Presque aussitôt, le couple lui demanda de prendre un selfie avec eux, leur prise du jour, en quelque sorte ; ils étaient si fiers de leur sauvetage que Clark crut un instant qu’il allait faire les gros titres dans la bourgade bavaroise où ils vivaient. Il céda, à contrecœur, puis il leur demanda s’il pouvait utiliser leur téléphone mobile pour appeler son épouse.
Et les voilà donc, Clark, un téléphone dans la main et le numéro de Gerry Hendley déjà composé, et les deux Allemands, sourire épanoui, rayonnant de fierté, le couvant du regard comme s’ils comptaient le confier à un taxidermiste pour l’exhiber ensuite sur leur cheminée.
Clark leur rendit un sourire encore plus radieux.
« Je suis désolé. Je me demandais si je ne pourrais pas avoir un minimum d’intimité. Je risque de craquer en parlant à ma femme, vu que j’ai quand même failli mourir la nuit dernière. Ça me gênerait de fondre en larmes devant vous.
– Ach so ! » s’exclama le mari tandis que sa femme inspectait rapidement la vessie à glace et le pansement posés sur le côté de sa tête, puis il la poussa vers l’étroit escalier avant de la suivre, refermant même la porte derrière lui.
Clark émit un gros soupir avant de presser la touche appel du mobile, puis de couper l’application « face time » pendant qu’il sonnait.
Gerry répondit bientôt.
« Hendley.
– Eh, Gerry, c’est John.
– Bon Dieu, John, j’ai passé la matinée à essayer de vous joindre.
– Ouais, mon mobile est sans doute en train de se faire sauter par des langoustes, à l’heure qu’il est.
– Je suis désolé… mais qu’entendez-vous par là ?
– Il est au fond de l’océan. »
Et John de lui résumer en moins d’une minute les événements parce qu’il ne savait pas quand le couple d’Allemands allait redescendre jeter un œil sur lui et qu’il ne se sentait pas vraiment porté à faire mine de pleurer.
Sitôt qu’il eut terminé, Gerry s’exclama : « Bon Dieu, John, faut qu’on vous tire de là !
– Non, je vais bien. J’ai juste besoin d’être rééquipé et il me faudrait également une nouvelle localisation du Spinnaker II.
– Je rappelle les garçons de Lituanie et je vous les envoie.
– Non, je vous en prie ! Ce qu’ils font là-bas est important. Ça l’est ici aussi, mais sauver les Walker n’est pas dans le même registre, du point de vue géopolitique. Je peux me débrouiller tout seul. »
Clark s’avisa qu’il était en train de se comporter comme Jack Junior. Il avait quelque chose à prouver qui, quelque part, transcendait la logique. Jack devait se montrer à la hauteur de la légende paternelle, Clark à la hauteur de la sienne. Il se rendit compte que l’un comme l’autre se trouvaient confrontés à des blocages qu’ils s’infligeaient eux-mêmes.
Mais ça ne les rendait pas moins réels.
Cela l’énervait en même temps que ça l’amenait à modérer ses critiques à l’égard de son jeune agent.
Gerry répondit :
« Écoutez, quand vous n’avez pas donné signe de vie dès l’aube, je me suis inquiété. J’ai aussitôt envoyé Adara aux nouvelles. Elle devrait atterrir chez vous aux alentours de treize heures trente.
– Gerry, je n’ai pas besoin…
– Chut, on m’écoute. C’est fait. Adara vous épaulera. Pas de discussion. Vous connaissez ses états de service lors d’opérations précédentes. Elle est plus que capable de vous apporter un soutien opérationnel. »
Gerry ne voulait pas de discussion et Clark ne discuta pas.
Sa matinée avec le couple d’Allemands s’acheva quand Adara Sherman vint le récupérer avec un hélicoptère pour le ramener à Spanish Town, sur l’île de Gorda. Clark leur avait expliqué que la séduisante jeune femme aux commandes du Robinson rouge était une employée de la société pour laquelle il travaillait, mais il s’abstint d’expliquer sa soudaine apparition.
Alors qu’ils retournaient vers Tortola, Adara lui expliqua qu’elle avait loué près de l’aéroport une petite villa de trois pièces et qu’elle y conduisait à présent Clark pour pouvoir examiner ses blessures.
Clark protesta machinalement, mais tout son corps était perclus de douleurs et il était épuisé à en vomir.
Sitôt qu’ils furent entrés dans la villa, c’est une Adara Sherman très affairée qui déroula dans la cuisine la trousse médicale rangée dans un sac à dos, tout en ordonnant à John Clark d’ôter sa chemise.
Adara examina aussitôt ses bleus et ses éraflures. « Seigneur, vous êtes tombé dans l’escalier ?
– Il se trouve que oui. » Il grimaça quand elle lui tamponna le dos avec une compresse imprégnée d’alcool. « Est-ce le moment où les gamins et vous allez évoquer le placement en résidence médicalisée ? »
C’était une plaisanterie et Adara avait le rire facile, même dans les situations délicates, mais ce coup-ci, elle ne rit pas. Elle nota la bosse derrière son oreille. « Oh… pigé. Il semble que quelqu’un vous a encouragé à tomber.
– C’est ma version, et je m’y tiens.
– Était-ce un nerf de bœuf ?
– Plutôt comme un marteau, mais sans certitude. J’imagine que tous les coups sur le crâne font la même impression. »
Adara lui mit une vessie à glace derrière l’oreille, avant de se consacrer de nouveau à ses autres blessures. Dès qu’elle eut terminé, Clark reprit la parole : « Il faut qu’on retrouve ce bateau. J’ai l’impression qu’ils sont toujours dans le secteur mais ça pourrait prendre des jours pour les situer.
– John… nous avons un avion. Nous pouvons survoler tout l’archipel en quelques minutes.
– Le Gulfstream ne peut pas survoler toutes les îles Vierges à basse altitude à la recherche d’un voilier. Ça attirerait par trop l’attention.
– Alors je louerai le Robinson. Pendant le vol aller, le pilote m’a dit qu’il passait ses journées à trimbaler ses clients au-dessus des îles.
– Que va-t-il dire si on lui demande d’effectuer une mission de reconnaissance ? »
Adara se contenta de sourire.
« Faites-moi confiance, monsieur Clark. Je lui concocterai une belle histoire. Il m’a dit qu’il avait deux brèves courses demain, alors je vais l’appeler dès qu’on sera installés, et dès l’aube, lui et moi, nous serons partis à la chasse au trimaran. »
Clark grimaça encore une fois quand elle lui enroula autour du crâne une bande Velpeau pour maintenir une vessie à glace. « Et moi, là-dedans ?
– Si on veut avancer, il faut que vous preniez deux jours pour récupérer. Je vois bien que vous souffrez. Vous pouvez vous estimer heureux de ne pas être sur un lit de traction à l’hosto ou pire.
– Mais…
– Je peux me débrouiller toute seule pour la reco. Je sais ce que je dois chercher. Et j’ai une meilleure vue que vous. Pardon, mais c’est la vérité. Je retrouverai le voilier s’il est dans les parages et je vous le signalerai. Vous, vous restez allongé quarante-huit heures en gardant votre vessie à glace et vous me remercierez quand vous reprendrez le taf.
– Madame Sherman, je vais tout à fait bien.
– Tout le monde dit ça le lendemain d’une blessure. C’est le surlendemain, quand les ecchymoses se diffusent vers les tissus mous que la douleur est pire. »
À la longue, John l’avait appris à son corps défendant. Rétrospectivement, il regrettait de ne pas s’être contenté d’un savoir livresque.
« Laissez-les s’imaginer que vous êtes mort, ajouta Adara. Si vous retournez dans les ports et les marinas poser de nouvelles questions, il ne leur faudra pas longtemps pour saisir que vous êtes toujours en vie et toujours à leurs basques. »
Clark s’avisa que Sherman avait raison. Néanmoins, il demanda : « Et moi, qu’est-ce que je vais faire pendant deux jours ?
– Pour commencer, vous allez appeler votre épouse et votre fille pour leur dire que vous les aimez. »
Clark baissa le nez, un peu gêné.
« Évidemment.
– Bien. Et vous n’avez pas besoin que je vous dise ce que vous avez à faire d’autre.
– Quoi donc ? »
Adara Sherman le regarda dans les yeux, l’air sévère. « Vous allez préparer votre prochaine rencontre avec ceux qui vous ont fait ça. »
Clark acquiesça. Mais il n’avait besoin de personne pour le lui dire.
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