Commandant en chef - Tome 2
Chapitre 43
43
TERRY WALKER quitta des yeux l’écran de son ordinateur pour vérifier l’heure à la pendule murale. Presque dix-neuf heures, ce qui voulait dire qu’il n’avait plus que quelques minutes avant que le Robinson ne se pose sur l’héliport pour le ramener à la maison.
Il massa ses paupières fatiguées et s’apprêtait à éteindre ses ordis pour la nuit quand son mobile sonna. Il vit sur l’écran s’afficher le numéro de Kate. « Allô, chérie. Je suis dans les temps. Je serai à la maison d’ici une demi-heure. »
À sa grande surprise, ce fut un homme qui répondit. Il reconnut d’emblée l’accent russe de M. Popov. « Nous sommes absolument désolés d’avoir dû prendre ces mesures, monsieur Walker, mais vous nous avez forcé la main.
– Quoi ? » Il regarda de nouveau l’écran du smartphone, pour s’assurer que c’était bel et bien du numéro de Kate qu’on appelait. « Où… où est ma femme ?
– Elle est en parfaite santé. Je vous le promets. Et elle le restera, aussi longtemps que vous vous plierez à nos exigences. »
Terry Walker était submergé par l’incrédulité. Qu’on ose lui jouer un pareil tour, un tel canular. Il toussota même un petit rire étranglé. « Là, vous m’avez bien eu, Popov. Sacrée putain de blague, mec. Je ne sais pas comment ou pourquoi… »
Il entendit un bruissement au bout de la ligne, puis une nouvelle voix. Douce, lointaine, mal assurée.
« P’pa ? »
Le sang de Walker se glaça. « Noah ?
– Ils disent que tu as un boulot à faire pour eux, que ça ne prendra qu’une quinzaine de jours. Tu le feras, hein ? Maman et moi, on a besoin que tu le fasses. Ils voulaient que je te le dise. »
Les larmes ruisselaient maintenant sur le visage de Walker et sa voix se brisa : « Où est ta mère, Noah ? Qu’ont-ils fait ?
– Elle a la bouche couverte d’adhésif. P’pa, je crois que c’est des pirates. Dis-moi que tu feras bien tout ce qu’ils te demandent.
– Oui, bien sûr. T’inquiète pas, fiston. »
On frappa à la porte de son bureau. Walker se leva d’un bond, indécis.
« Vous pouvez répondre », dit Popov.
Puis il raccrocha.
Walker se précipita, pensant que Kate serait de l’autre côté. Il ouvrit le battant à la volée, mais ce fut pour découvrir le dénommé Ivanov planté devant lui. Deux types baraqués à la mine patibulaire se tenaient derrière, les mains dans le dos.
« Je suis désolé, monsieur Walker, dit Ivanov. Mais je dois vous parler. »
Quelques minutes plus tard, Ivanov et Walker se dévisageaient, assis face à face, de part et d’autre du bureau de Terry. Les yeux de l’Australien étaient bouffis par les larmes qu’il n’avait même pas cherché à essuyer.
Les deux grands types étaient restés dans l’entrée. Ils n’avaient pas dit un mot.
Ivanov s’expliqua :
« Donc, monsieur Walker, la situation est très simple. Nous connaissons vos procédures de sécurité. Vous avez ici des scanners de rétine et d’empreintes digitales qui vous sont indispensables pour vous connecter. Vous ne pouvez effectuer d’achats et de transactions que depuis l’ordinateur de votre bureau, de telle sorte que personne ne peut dérober vos identifiants et opérer ailleurs en votre nom. Pour cette raison, nous ne pouvons pas non plus vous conduire ailleurs pour exécuter le travail. Ce qui complique les choses mais nous avons un plan. Vous et moi allons nous installer dans une résidence particulière, ici même sur cette île. Nous nous rendrons simplement au travail chaque jour mais vous ne travaillerez pour aucun autre de vos clients. Juste pour notre seul compte. Vous achèterez chaque jour pour deux cent soixante-six millions de dollars de Bitcoins, par petits incréments successifs automatiques, que vous échangerez ensuite contre des dollars, là aussi par petits incréments automatiques, via votre système de lessiveuse. Les dollars seront déposés sur des comptes que j’ai déjà pris soin d’ouvrir un peu partout dans le monde. À l’issue de chaque transaction, je vous donnerai les relevés d’identité bancaire pour effectuer les virements. »
Walker ne dit rien.
« Évidemment, ajouta Ivanov, plus vite nous mènerons cette opération, mieux ce sera pour tout le monde. J’espère que cet afflux d’argent sur le marché va le booster et que nous pourrons dès lors accroître notre volume de transactions. » Il sourit. « Et plus vite vous serez débarrassé. »
Walker resta néanmoins muet.
« Vous signalerez également au personnel de la station balnéaire de l’île Tarpon que votre épouse et votre fils ont été contraints de rentrer pour s’occuper d’un parent tombé malade. Nous prendrons bien soin d’eux mais nous les détiendrons jusqu’à ce que vous ayez accompli votre part du marché. »
Lentement, Walker s’essuya le visage et se redressa sur sa chaise. « Je ne séjournerai pas avec ma famille ?
– Non. Ils seront détenus ailleurs.
– Je vais travailler avec vous. Je ferai tout ce que vous voulez. Mais je veux que ma famille reste dans les parages. Je ne veux pas que vous les expédiiez en Sibérie.
– Certainement. Personne n’ira en Sibérie.
– Ramenez-les sur l’île.
– Pas question. »
Walker n’en démordit pas.
« Écoutez. Vous avez besoin que je sois docile. Vous l’avez prouvé par votre manière de procéder. Vous obtiendrez ce que vous voulez mais vous devez me donner quelque chose en retour.
– Je vous rendrai votre famille. Ça ne vous suffit pas ?
– Non, ça ne me suffit pas. Je veux les voir pendant que je travaille. Vous me les rendez, tous les soirs. Je me fiche de ce que vous devrez faire pour, je me fiche de ce que je dois faire pour.
– Mon collègue, monsieur Popov, m’avait dit que vous réclameriez ça, dit Ivanov. Alors voici comment nous allons procéder : je vais vous confier un talkie-walkie. Sa portée est de quarante kilomètres. Vous pourrez communiquer une fois par jour avec votre famille. S’ils répondent, vous saurez alors qu’ils sont toujours dans le secteur. »
Ivanov sortit de sous son pardessus la radio qu’il alluma aussitôt. Il la tendit à Walker qui la prit.
Aussitôt, il pressa le bouton d’émission. « Kate ? Est-ce que tu es là ? »
La voix de son épouse sortit du haut-parleur au bout de quelques secondes. Elle semblait immensément loin mais Terry se demanda si ce qu’il percevait là n’était pas simplement sa peur. « Je suis là, Terry.
– Comment vas-tu ? Ont-ils posé la main sur toi ? »
Il décela qu’elle avait dû pleurer. « Ça va. Ils m’ont scotché la bouche pendant quelque temps mais autrement je vais bien. »
Terry s’était remis à pleurer à son tour. « Bon. Tout ira bien. Ces hommes ont besoin de moi juste pour une quinzaine.
– Ils me l’ont dit. Je t’en prie, fais ce qu’ils te disent.
– Je leur ai promis. Où es-tu ?
– Je n’ai pas le droit de te le dire. Ils me l’ont interdit.
– Es-tu sûre que tout va bien ?
– Je… je me sens mieux qu’au début, en fait. Cette fichue nausée a disparu, ce qui est plutôt une surprise, vu les circonstances. »
Soudain, Walker comprit que sa femme essayait de lui faire passer un message. Il ne savait pas trop lequel. Il réfléchit un instant mais déjà Ivanov lui faisait signe de conclure la conversation.
« Il faut que j’y aille, ma chérie, mais on se reparlera demain. Ils m’ont dit que je pourrai te parler tous les soirs. »
Ce à quoi elle répondit d’un simple « OK ».
« Je t’aime, Kate, je suis désolé, mais tout ceci sera bientôt terminé. »
Au lieu de sa femme, ce fut Popov qui se manifesta. « Vous commencez dès demain matin. »
Terry Walker regarda Ivanov. Le Russe semblait mal à l’aise d’avoir dû écouter la conversation entre Walker et son épouse retenue prisonnière. Son visage était pâle, ses paupières plissées, comme s’il prenait pour la première fois conscience des événements.
« Je remplirai ma part du marché, mec, dit Walker. Tâchez juste de veiller à remplir la vôtre. »
Le regard d’Ivanov se détendit et il hocha vigoureusement la tête.
« Monsieur Walker, je veux que vous compreniez que, malgré les dispositions désagréables que nous avons dû prendre, nous continuons de vous payer, et de vous payer une incroyable somme d’argent. Quand vous serez de nouveau réunis, vous et votre petite famille, j’espère que vous prendrez cet argent et garderez le silence sur toute cette histoire. Ce que je sais de votre petit trafic pourrait vous ruiner. D’un autre côté, ce que vous savez nous concernant pourrait très concrètement, tout simplement vous coûter la vie. Vous allez voir la police et des hommes comme monsieur Popov vous auront retrouvé bien avant que la police nous ait retrouvés, nous. »
Walker décida de jouer une dernière carte pour mettre fin à cette prise d’otages.
« Je comprends et j’accepte entièrement vos conditions. Alors, laissez simplement ma famille en dehors de tout ça. »
Le doute manifesté peu auparavant par Ivanov au sujet de l’arrangement s’évanouit aussitôt. Walker vit que ce type n’était pas prêt à céder.
« Monsieur Walker, répondit le Russe, vous êtes un homme d’affaires… en quelque sorte. Vous saisissez le principe des garanties et de l’indemnisation. Eh bien, votre famille, hélas, est notre police d’assurance. Rien de plus. »
Walker vit qu’il n’avait plus aucune raison de protester. Il se dit qu’il ferait tout ce qu’ils lui demanderaient. Quel autre choix lui restait-il ?
Walker et Ivanov quittèrent ensemble le bureau quelques instants plus tard, toujours suivis par les deux gorilles, et ils rejoignirent une voiture qui les attendait.
Terry Walker fut conduit dans une luxueuse villa construite en haut de la colline Saint-Bernard, à l’extrémité ouest de l’île. Il y pénétra, entouré de trois gardes, par une entrée carrelée, traversa une salle à manger conventionnelle avec vue sur la mer, et parcourut un couloir pour gagner la chambre principale du rez-de-chaussée. En chemin, il ne compta pas moins de six hommes, tous en tenue décontractée. Des Blancs, quelques Noirs, d’autres apparemment latinos. Il était certain que bien peu, pour ne pas dire aucun, étaient Russes en dehors de Popov et d’Ivanov. Il n’avait aucune idée de leur identité mais il savait sans aucun doute qu’ils étaient armés et n’hésiteraient pas à obéir à leurs maîtres russes.
Walker fut palpé intégralement par un garde, puis enfermé à clé dans la chambre principale. Il la parcourut et constata que toutes les fenêtres étaient verrouillées, puis il entendit le pas régulier d’une sentinelle sur la galerie qui longeait l’extérieur de sa chambre. Il ne doutait pas un instant qu’un autre garde était posté devant sa porte.
Walker s’étendit sur le lit, juste sous le ventilateur brassant l’air au plafond.
Il repensa à sa conversation avec Kate. Qu’avait-elle dit ? Un truc au sujet de son estomac barbouillé qui allait mieux, ce qui l’avait surpris, compte tenu de la situation. Or elle ne s’était pas une seule fois plainte de l’estomac depuis la fois où ils avaient loué un voilier, plusieurs mois auparavant. L’idée avait été que Terry prenne quelques jours de congé pour rallier l’île d’Anegada, mais la croisière avait tourné à la catastrophe. Kate avait eu un mal de mer si violent qu’ils avaient dû restituer le bateau après seulement une journée en mer.
Pourquoi serait-elle surprise de ne pas avoir ressenti le même malaise ? Maintenant ? Clairement, déduisit Terry, parce qu’elle n’était pas à terre.
Et qu’avait dit Noah, déjà ? Une histoire de pirates ?
Mais bien sûr ! comprit soudain Terry. Son épouse et son fils étaient manifestement retenus prisonniers à bord d’un navire.
Il roula sur le lit et enfouit son visage dans l’oreiller, blotti en position fœtale. Peu importait où ils se trouvaient, se dit-il, puisque personne ne viendrait les sauver. Son seul moyen de sauver sa famille était de satisfaire Ivanov et Popov en s’acquittant de sa part du marché.
Andreï Limonov gagna le patio devant le séjour avec une bouteille de vodka et un verre. Il s’assit au bord de la piscine à débordement, contempla le flanc de la colline, les lumières de la baie de West End en contrebas. Les eaux du côté opposé de la baie étaient plus noires que le ciel.
Il but deux gobelets de vodka tiède, coup sur coup, pour se calmer les nerfs. Il venait de se servir le troisième quand il avisa les phares d’un SUV qui approchait par la longue rampe en lacet de l’allée. Les phares disparurent de l’autre côté de la maison et bientôt Vlad Kozlov le rejoignait au bord de la piscine et s’installait sur une chaise de l’autre côté de la petite table. Le Russe aux cheveux gris se versa une petite dose de vodka dans un verre pris sur le bar au passage. Il le descendit rapidement avant de se tourner vers Limonov.
« Comment ça s’est passé avec Walker ?
– Il est ici, répondit Limonov. Il va obéir. On n’aura pas besoin de lui très longtemps. Je pense que tous les transferts seront achevés d’ici trois semaines, maximum. On pourra alors relâcher la famille et les laisser continuer leur vie.
– Je comprends, dit Kozlov.
– Cet homme sait ce qui est en jeu. S’il en parle à quiconque, même dans des années, il a compris que vous le tuerez. »
Kozlov ne répondit rien.
Limonov décida de s’en tenir là. À la place, il se resservit une vodka. Tout en buvant, il se demanda si, malgré toutes les dispositions déjà prises et comprises par chacune des parties, l’Australien bouclé dans la chambre principale de cette villa n’était rien d’autre qu’un homme mort.
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