Commandant en chef - Tome 2

Tom Clancy · Chapitre 28 sur 41

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Commandant en chef - Tome 2

Chapitre 69

69

 

L’INITIATIVE SUIVANTE des Russes en Lituanie ne se déroula pas sur terre mais en mer. Avec l’envoi par le fond du pétrolier battant pavillon maltais la veille, la minuscule marine lituanienne avait quitté ses ports et ses côtes pour gagner les limites des eaux territoriales, dans une démonstration de force contre toute incursion éventuelle des Russes sur le territoire national.

Cela signifiait que les Lituaniens avaient très exactement fait ce que les Russes voulaient qu’ils fassent. Vilnius n’avait pas compris que le naufrage du Granite n’avait eu pour but que d’attirer le plus possible de bâtiments lituaniens vers les eaux internationales où ils pourraient être détruits sans que les sous-marins russes ne courent le risque d’être détectés dans les eaux lituaniennes.

Le premier bâtiment à être victime d’un Varchavianka – nom pour la version améliorée des classes Kilo selon la désignation OTAN – fut le Kuršis, un dragueur de mines de classe Hunt que les Lituaniens avaient racheté au Royaume-uni cinq ans plus tôt. Avec ses soixante mètres de long, c’était un bâtiment impressionnant, doté d’un sonar, certes d’une ancienne génération mais parfaitement fonctionnel, mais, en dehors de mitrailleuses et de canons de petit calibre, il n’avait aucune véritable puissance de feu et rien à bord pour contrer une menace sous-marine.

Le Kuršis avait été envoyé en mer pour montrer aux Russes que la Lituanie ne plaisantait pas et, ce faisant, il fut prestement torpillé trois heures à peine après le début de sa patrouille au sud-ouest des côtes lituaniennes.

À peu près au moment précis où le Kuršis était coulé, le Žemaitis fut la cible d’un autre Kilo russe. Contrairement au Kuršis, le patrouilleur rapide de la classe Poisson volant acheté aux Danois avait de notables capacités anti-sous-marines, y compris un sonar moderne et des torpilles MU90 dernier cri. Mais l’équipage du Žemaitis, distrait par l’attaque contre le Kuršis, s’était positionné pour attaquer le sous-marin qui avait tué leurs compatriotes, ce qui devait se révéler une erreur fatale.

Le Žemaitis détecta le Varchavianka qui avait détruit le dragueur de mines et polarisa aussitôt son attention sur le contact identifié, se préparant à lancer par-dessus bord une torpille dans cette direction. Mais avant que le capitaine ait pu donner l’ordre de tir, son technicien sonar hurla l’avertissement que deux nouveaux contacts torpilles venaient d’être détectés et que leur trajectoire révélait que le tir était parti des eaux internationales.

Et qu’il était dirigé sur le Žemaitis.

Le bâtiment lituanien était doté d’un certain nombre de contre-mesures et le capitaine avait appris à disperser sur une vaste zone des signaux simulant de multiples sillages pour saturer les capteurs de guidage des Type 53, mais le cerveau électronique des torpilles russes savait faire le tri parmi ces tentatives de brouillage. La première des deux torpilles se glissa sous la coque longue de cinquante-trois mètres du patrouilleur rapide et l’explosion qui s’ensuivit la coupa carrément en deux, puis la seconde torpille détona sous l’épave en train de couler, garantissant que pas une âme ne survivrait au naufrage.

À cinq heures du matin, quatre bâtiments de la marine lituanienne – deux anciens dragueurs de mines, le patrouilleur rapide et un autre patrouilleur rapide de la classe Storm – reposaient sur le sable au fond de la Baltique. Les deux sous-marins Varchavianka avaient à eux deux tiré seulement huit torpilles, tuant quatre-vingt-quatre hommes et en laissant cinquante-sept autres naufragés, dont certains avec de graves blessures.

Et tandis que ces événements se déroulaient en mer Baltique, juste au nord-ouest du port de Kaliningrad, donc tout à l’ouest de l’oblast et loin dans les eaux internationales, l’arme secrète de la Russie attendait, soixante mètres sous la surface. Le Kazan, un sous-marin de la classe Severodvinsk de la flotte du Nord venait d’arriver en position avec ordre de rester à l’écart de toute action au premier jour des combats car il devait se réserver pour de plus gros poissons.

Les techniciens sonars à bord du Kazan repéraient et identifiaient des dizaines de contacts actifs, mais seul un petit nombre mobilisait leur attention. Au sud de leur position, la marine polonaise voguait à proximité de ses eaux territoriales. Deux grosses frégates classe Oliver Hazard Perry et une corvette classe Kaszub constituaient les seules menaces notables pour la flotte russe de la Baltique, mais jusqu’ici aucun de ces bâtiments n’avait eu d’attitude agressive en direction de Kaliningrad aussi le Kazan continuait-il d’attendre patiemment en silence.

La Pologne avait également un sous-marin susceptible de présenter un danger, mais le GRU, le renseignement militaire russe, avait des photos récentes le montrant entrant en cale sèche pour subir un mois de réparations.

Le capitaine du Kazan avait parcouru tout ce chemin pour se battre et il attendait avec impatience les défis qui l’attendaient, mais il ne regretta pas le moins du monde d’avoir été tenu en réserve tandis que ses aînés de la flotte de la Baltique, les Varchavianka, pouvaient aujourd’hui s’illustrer dans la plus grande bataille navale qu’on ait connue depuis des décennies.

Non, il ne le regrettait pas du tout. Parce qu’il savait que le vrai défi allait se présenter sous la forme de la marine de surface américaine, et des avions américains de lutte anti-sous-marine. Il se réservait donc pour les Polonais et les Américains, et s’il faisait correctement son boulot, nul n’aurait vent de sa présence avant qu’il ne soit trop tard pour permettre à ces deux nations de l’arrêter.

Les Varchavianka de la flotte de la Baltique ne survivraient pas à cette guerre, cela ne faisait pour lui le moindre doute. Mais il avait, lui, bien l’intention de survivre et de rentrer au port de Kaliningrad accueilli en héros dès que l’Occident réclamerait un armistice.

Jack Ryan Junior franchit l’immigration belge après avoir fait tamponner son passeport, puis il passa devant les carrousels à bagages sans s’y arrêter. Il n’avait pris avec lui qu’un sac à dos et une valise à roulettes, ce qui lui permit de gagner vingt minutes sur les procédures de débarquement.

Il fut soulagé de passer la douane sans fouille, même si son sac ne contenait que quelques dispositifs de surveillance, caméras infrarouges, lunettes de vision nocturne et jumelles haut de gamme. Il s’était dit qu’une fouille en règle de ses affaires l’aurait fait classer comme une espèce de cinglé mais rien de ce qu’il avait sur lui n’était en quoi que ce soit illégal, aussi n’avait-il pas été vraiment inquiet. Il n’empêche, il avait hâte d’entamer sa mission de surveillance et fut donc ravi de ne pas être retardé.

Une fois sorti du hall d’arrivée, Jack sourit de son plus large sourire depuis quinze jours. Dom et Ding l’attendaient, tous deux à côté d’un SUV Audi Q3 flambant neuf. Cela faisait six semaines qu’il n’avait pas vu les deux hommes, aussi échangèrent-ils force accolades et tapes dans le dos, avant de tout charger dans l’Audi, tandis que Chavez se glissait derrière le volant pour quitter l’aéroport.

« Quand êtes-vous arrivés ? s’enquit Jack.

– Juste le temps de récupérer la bagnole et de décharger à la planque. On a eu quelques péripéties pour sortir de Lituanie.

– Ça a été difficile ?

– Eh bien, on va dire ça, répondit Ding. Le G550 est bloqué au sol jusqu’à ce qu’on ait rebouché les six trous percés par des balles dans son empennage horizontal.

– Tu plaisantes.

– Les Spetsnaz russes ont attaqué l’aéroport de Vilnius au moment précis où l’on pliait bagage. »

Là encore, Jack regretta de ne pas avoir été avec ses camarades quand ils avaient besoin de lui. Un sentiment pas si différent de celui qu’il éprouvait désormais à l’égard d’Ysabel. Elle était à moins de deux cents kilomètres de là, sur un lit d’hôpital, mais il ne prévoyait pas de la voir avant que toute cette affaire soit réglée.

Elle n’était pas en sûreté à proximité de lui, après tout.

Jack se reprit et expliqua : « Ma foi, cette mission va sans doute vous paraître un peu ennuyeuse, les mecs, comparé à ce que vous venez de vivre. En fait, nous allons filer un junkie dans l’espoir qu’il aille rencontrer un groupe de connards sur lesquels je suis tombé la semaine dernière au Luxembourg.

– Nous n’avons rien contre une petite surveillance peinarde. Sherman nous a loué un appartement à quelques rues au sud de l’hôtel où est descendu ton Salvatore. Le Stanhope. De là où nous sommes, on voit la façade de l’immeuble, mais bien entendu Gavin nous a déjà connectés aux caméras de surveillance de l’établissement. Nous l’avons surveillé sur un portable en attendant ton arrivée ici, en enregistrant tout, au cas où un détail serait passé à la trappe.

– Qu’a-t-il fait aujourd’hui ?

– Il n’a pas encore quitté sa chambre.

– Ouais, il s’est couché tard, la nuit dernière. Je l’ai regardé un moment dans l’avion. Plusieurs verres au bar de l’hôtel, puis il est sorti aux alentours de vingt-deux heures. J’ignore quand il est rentré.

– Trois heures du matin, précisa Chavez. Mais il n’était pas de service hier soir.

– Comment le sais-tu ?

– Le mec est rentré en titubant, fin saoul. Apparemment, il a fini de se pinter dans un bar quelque part en ville. Je ne sais pas ce qu’il fabrique ici, mais visiblement, ça exige de poireauter un max. S’il est ici pour shooter une célébrité, j’imagine que celle-ci n’est pas encore arrivée. Et si sa visite a une raison plus importante, il est pour l’instant en mode pause. Attendant des ordres, peut-être. »

Une fois réunis dans l’appartement du second étage qui leur servait de planque, les trois hommes s’installèrent autour d’une table. Chavez prit la parole :

« Nous voulons connaître tes résultats et, de notre côté, nous avons pas mal de trucs à te raconter sur les événements dans la Baltique, mais mon analyse de cette opération me donne l’impression que nous ne savons pas vraiment de quel délai nous disposons. Raison pour laquelle mieux vaut épargner notre salive et nous mettre au boulot illico. »

Jack était d’accord.

« Ouais. Salvatore a réservé sa chambre pour trois jours encore, mais quoi qu’il nous mijote, ça peut se produire à tout moment. Nous devons agir avant qu’il passe à l’action. Je n’ai aucune idée de ce que ça pourra être mais je veux qu’on soit en mesure de le filer. J’ai pris à cet effet une balise GPS et un RAT à introduire dans son mobile pour nous permettre d’écouter ses conversations et de lire ses textos.

– T’as une idée du moyen d’y parvenir ? demanda Chavez.

– Je songeais à une approche directe. Le confronter à propos de ce qui s’est passé à Rome et en profiter pour télécharger le RAT et poser sur lui le mouchard. Le seul problème… »

Chavez finit pour lui : « … est que ta présence ici risque de lui flanquer la trouille au point qu’il abandonne sa mission. Auquel cas, nous perdrons toute chance de découvrir ce qu’il prépare.

– Exactement, confirma Jack. Certes, je pourrais toujours lui forcer la main pour me livrer les infos dont j’ai besoin mais il est toujours possible qu’il refuse de parler ou simplement qu’il mente.

– J’ai une idée, intervint Caruso, mais pour ça, il faudra attendre sa prochaine biture.

– On va profiter de la journée d’aujourd’hui pour s’installer, répondit Chavez. Explique-nous ton plan. »

Salvatore vida le reste de sa Stella avant d’essuyer la mousse collée à ses lèvres ; puis il récupéra son sac à dos posé par terre et le passa à l’épaule. Il descendit du tabouret et se dirigea vers la porte du petit bistrot.

Sur le trottoir, il s’appuya contre un réverbère et contempla la vaste sélection de brasseries, bars à vin, pubs à bière, restos italiens et même marchands de hamburgers qui se présentaient alentour, en essayant de décider où se rendre ensuite. Il n’était que onze heures du soir, aussi le photographe italien se dit-il qu’il avait le temps de passer par un autre bar, voire deux, dans ce quartier de l’Europe, avant de regagner sa chambre.

Il se rendit compte qu’il avait besoin de se soulager et visa donc le bar le plus proche, un établissement rustique dans une allée piétonne. Il entra, vit quelques vieux accoudés au bar et tout un tas de tables vides ; il passa devant, suivant le signe indiquant les toilettes au sous-sol.

Il descendit un étroit escalier de pierre, contourna, arrivé en bas, une pile de fûts de bière et fit coulisser la porte-accordéon des minuscules toilettes. Il se dirigea vers l’unique W.-C., crasseux, défit sa braguette, ferma les yeux.

Il n’avait entendu aucun bruit jusqu’à ce que la porte s’ouvre dans son dos. Les toilettes ne pouvaient accueillir qu’une seule personne, aussi s’apprêtait-il à dire à l’intrus d’aller se faire foutre, mais avant même d’avoir pu distinguer qui était derrière lui, on éteignit la lumière et il se retrouva plaqué au mur.

Il sentit le couteau contre ses reins.

L’homme lui murmura à l’oreille, d’une voix furieuse, mais il s’exprimait dans une langue qu’il ne comprenait pas. Salvatore lança : « Anglais ? Anglais ? » et l’homme se remit aussitôt à lui gueuler dessus.

« Ton fric ! Donne-moi ton fric ! »

Salvatore n’arrivait pas à croire qu’on le braquait avec un couteau. Il sentit qu’on lui subtilisait le portefeuille rangé dans son pantalon, qu’on lui arrachait le sac des épaules et il entendit le bruit de quelqu’un fouillant dans ses affaires. Il garda les yeux hermétiquement fermés, ne dit pas un mot, et retint une furieuse envie de pisser contre le mur où il était plaqué.

Et puis, aussi vite qu’il était apparu, l’homme se volatilisa. Il sentit tout d’abord se relâcher la pression contre son dos, puis entendit le bruit de son portefeuille jeté dans la cuvette à sa droite. Enfin, la pression du couteau contre ses reins disparut. Avant qu’il ait pu même songer à se retourner pour identifier son agresseur, il entendit le bruit de son sac qu’on laissait tomber sur le carrelage.

Une minute plus tard, il quittait le bar, son sac à l’épaule. Il ne s’était pas plaint au patron et n’allait certainement pas signaler le vol. Il était en ville pour des raisons qui excluaient tout dépôt de plainte à la police.

Vingt minutes plus tard, quand il put enfin s’asseoir dans sa chambre d’hôtel, il inspecta son portefeuille et constata qu’en effet, tout son argent avait disparu. Mais ses cartes de crédit étaient toujours là, de même que son permis de conduire italien. Il ouvrit son sac à dos et vit qu’on l’avait soulagé des quelques euros qu’il conservait dans une pochette extérieure, mais ses appareils photo n’avaient pas été touchés, non plus que son mobile. Voilà qui aurait réconforté la plupart des gens, mais l’Italien se souciait bien moins de tous ces objets que de l’autre article contenu dans son sac. Sa main plongea frénétiquement au fond et en ressortit son sachet de came. L’Italien poussa son premier soupir de soulagement depuis son agression en constatant qu’on n’avait pas touché à son héroïne.

Dom Caruso effectua un parcours de surveillance-détection d’une demi-heure après avoir fixé le mouchard sur le sac à dos de Salvatore et installé le logiciel de surveillance sur son téléphone mobile. Son itinéraire le fit passer devant Chavez, puis Ryan, chacun d’eux installé, seul, à la terrasse d’un café devant une bière.

Une fois les hommes convaincus que Dom ne faisait pas l’objet d’une filature, tous trois regagnèrent leur planque dans la rue du Commerce.

« Ce n’est pas la façon la plus discrète de planter un mouchard sur quelqu’un, observa Dom, mais c’est efficace. J’ai réussi à lui faire croire que j’étais juste un petit voleur à la tire qui l’avait suivi jusque dans les chiottes.

– T’as eu une excellente idée et t’as fait du bon boulot, commenta Chavez.

– Merci. » Sur quoi, Dom brandit une liasse de billets. « Et je me suis fait soixante-cinq euros. À votre avis, je dois le dire à Gerry ou je peux vous offrir des pizzas à dîner demain soir ? »

C’était une blague, qui fit marrer Chavez, mais Jack était déjà en train de vérifier la position de Salvatore sur l’écran de son portable. « Il a regagné sa chambre au Stanhope. » Puis il consulta sur son mobile l’application qui l’informait de l’activité du mobile de leur cible. « Le RAT a fait son boulot. On a accès à son téléphone et à sa messagerie, mais il n’a encore utilisé ni l’un ni l’autre.

– Et les photos, les mails et le reste ? » demanda Chavez.

Jack parcourut l’ensemble des applications installées sur le téléphone de Salvatore, désormais visibles sur l’écran de son ordinateur.

« Il n’y a pas une seule photo de Bruxelles sur son téléphone. Mais il a sur lui plusieurs appareils photo, ce qui laisse ouverte la possibilité qu’il soit quand même ici en reconnaissance. Et il n’a même pas d’application de courrier électronique sur ce smartphone. Soit c’est un sacré luddite…

– Soit il applique à la lettre les procédures de sécurité en opération, termina Dom.

– Exactement, dit Jack. À Rome, il ne m’avait pas du tout impressionné par ses talents en ce domaine, mais il pourrait s’agir ici d’une opération entièrement différente. On doit continuer à le surveiller, voir dans quoi il se lance. »

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