Comme un coup de poignard
Deuxième partie - Les funambules
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Jeanne
Par un heureux tour du destin, Luka et moi n’avons pas eu à travailler ensemble depuis notre rendez-vous manqué. Enfin, pas jusqu’à aujourd’hui. Une semaine jour pour jour s’est écoulée. Nous sommes de retour au vendredi et, ce soir, c’est nous qui fermons le café à vingt-deux heures.
Pour le moment, Soledad est avec nous, mais, dans exactement quatre minutes, ce que je redoute le plus au monde se produira : je me retrouverai seule avec Luka. Nous avons dû échanger quelques paroles depuis le début de notre quart, mais rien de trop compromettant. On se sourit, on se frôle parfois quand on passe l’un près de l’autre, mais ce n’est pas différent d’avec nos autres collègues ; la zone de travail est étroite et on doit souvent circuler dans le même espace.
À dix-neuf heures tapantes, Soledad lève les deux bras comme si elle venait de remporter un marathon.
– Liberté !
Il n’y a aucun client en file, alors je talonne mon amie jusque dans le bureau, histoire de retarder mon tête-à-tête forcé avec Luka. Elle a apporté une robe pour se changer et des escarpins tout neufs qui doivent bien valoir une semaine de travail. Antonin et elle vont fêter leur réconciliation dans un resto cubain où on peut danser la salsa. Quand je lui ai demandé si Antonin connaissait au moins les mouvements de base, elle a secoué la tête en riant.
Je m’assois sur le coin de la table et attrape un paquet de trombones multicolores avec lesquels je commence à fabriquer une longue chaîne. Soledad me connaît bien, elle renifle ma nervosité à des milles à la ronde.
– C’est Luka qui te stresse autant ?
– Chut !
Je me retourne. Il est occupé à verser de l’eau bouillante dans une minithéière. Il ne peut pas nous entendre. Soledad prend ma chaîne de trombones et me la passe autour du cou en reliant les deux extrémités.
– Commence par t’excuser pour vendredi passé, ce serait un bon début, me conseille-t-elle.
– Ben oui ! « Pardonne-moi d’avoir eu une infection urinaire juste avant le cinéma. Maintenant, embrasse-moi. »
– Ç’a des chances de marcher.
– C’était une blague, So ! Je ne peux pas lui dire que j’avais une infection urinaire, il va trouver ça dégueu !
Surtout que c’est un mensonge. C’est l’excuse que je donnais quand je ne pouvais pas boire d’alcool à cause des médicaments. C’est moins gênant d’avaler des antibiotiques que des antidépresseurs. Je prends toujours ma médication, mais mon corps a fini par s’y habituer et je peux maintenant me permettre un verre ou deux.
– Il ne va pas trouver ça dégueu ! m’assure Soledad. Dis-lui que tu avais la gastro, si tu préfères.
– Oui, c’est beaucoup mieux, soupiré-je.
Elle rigole, puis me fixe longuement.
– Écoute, tu n’es pas obligée de coucher avec Luka ni avec personne d’autre si ça ne te tente pas. C’est juste que tu n’arrêtes pas de le regarder. Je pensais que tu avais besoin d’un coup de pouce pour passer par-dessus ta timidité. Si ça te stresse trop, on peut juste laisser faire le pari. C’était con, de toute façon.
Je ne sais pas quoi répondre. Je suis à la fois soulagée et déçue. Je devrais accepter la proposition de Soledad, mais c’est encore un stupide mécanisme d’autoprotection qui me fait hausser les épaules en affirmant :
– Non, non, ça va ! C’est toi qui avais raison, ça fait beaucoup trop longtemps que je suis abstinente !
Mon amie sourit, mais ses yeux restent dubitatifs.
– OK, mais c’est correct, si tu changes d’idée.
– OK.
Elle me demande de surveiller la porte pendant qu’elle va se cacher derrière celle de la penderie pour enfiler sa robe et ses souliers hors de prix. J’en profite pour espionner Luka par la mince fenêtre verticale. Il est de dos et il parle avec un client dont je n’aperçois que les cheveux coiffés en pics. Soledad referme la penderie et se fait un chignon français en observant son reflet dans l’écran d’ordinateur. Elle n’utilise que trois épingles à cheveux alors que j’aurais dû dévaliser cinq pharmacies pour arriver au même résultat.
On dirait qu’elle s’en va à un gala. Elle est magnifique, mais je me demande si ce n’est pas un peu trop pour Antonin. Pas dans le sens qu’il n’en vaut pas la peine. Au contraire, Antonin n’est pas loin d’être le chum idéal. C’est juste que, en dehors du travail, je ne l’ai jamais vu porter autre chose que des vêtements de sport. Même au party de Noël, il est arrivé vêtu d’un t-shirt de la NBA et d’un pantalon de jogging.
– En tout cas, poursuis-je, c’est sûr que tous les gars vont t’inviter à danser !
Elle pose son menton sur le dos de sa main et avance les lèvres, à la Betty Boop.
– C’est le but, ma chère, c’est le but !
On s’esclaffe, mais je pense : « Pauvre Antonin ! » Quand on sort du bureau, Luka parle avec le même client. Je l’entends dire cheat code et killstreak. Ferait-il partie d’une mafia secrète ? Ce ne serait pas impossible, mais non, ce sont des termes de jeu vidéo auxquels mon frère m’a habituée au fil des ans. D’ailleurs…
– Ti-Guy ? s’exclame Soledad.
Je cligne des yeux. J’étais tellement obnubilée par le dos de Luka et la façon dont sa chemise tombe sur ses omoplates que je n’avais pas reconnu mon propre frère. Il faut dire que ses cheveux, d’habitude plats et sans vie (je suis la seule de la famille à posséder une crinière de lion électrocuté), sont en ce moment dignes d’une bande dessinée japonaise.
– Salut, Soledad, répond-il. Salut, Calamity !
– Calamity ? s’étonne Luka. Pour Calamity Jane ?
– Exact ! rétorque mon frère, surpris. Es-tu un fan de vieux westerns, toi aussi ?
– J’ai eu une phase quand j’étais au secondaire.
– Pour vrai ? J’en ai toute une collection. Je pourrais t’en prêter, si tu veux. Lesquels t’as vus ?
– Attendez, dit Soledad en désignant tour à tour mon frère et Luka. Vous vous connaissiez déjà, vous deux ?
– Oui, on monte un spectacle de claquettes ensemble, répond Guillaume. Ça ne vous dérange pas qu’on répète ici, les filles ?
Luka rigole et nous explique qu’il a simplement passé une remarque sur le t-shirt de mon frère, sur lequel il est écrit Atari en rouge. Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose, mais, à moi, absolument rien.
– Et notre spectacle de claquettes, alors ? s’indigne Ti-Guy.
Je le pousse de l’épaule. Ses pitreries ont toujours eu le don de me dérider, même si je ne l’avouerais pour rien au monde.
– T’es con ! l’insulté-je à la blague. Mais, sérieux, qu’est-ce que tu fais ici ?
– Je n’ai pas le droit de passer voir ma grande sœur à son travail ?
– Euh ! Excuse-moi, mais, en deux ans, tu es passé me voir exactement zéro fois.
– Mais oui, Ti-Guy, renchérit Soledad, tu devrais venir plus souvent. Je pense que je ne t’avais encore jamais vu sans manette dans les mains.
Elle sort la langue en faisant semblant de pitonner sur une manette imaginaire pour imiter quelqu’un qui joue à un jeu vidéo. Mon frère rougit.
– En fait, j’attends quelqu’un, nous informe-t-il.
Soledad lui lance une œillade coquine.
– Quelqu’un ou quelqu’une ?
Je rêve ou elle drague mon petit frère ? Ti-Guy rougit encore et se tourne vers moi.
– C’est Zoé. Je veux te la présenter.
Zoé, c’est sa copine, celle à cause de qui il trimballe un condom dans son portefeuille. J’essaie d’avoir l’air joyeuse lorsque je m’exclame :
– Super ! J’ai hâte de la rencontrer. Allez-vous rester pour la soirée ?
– Non, on s’en va à un party pas trop loin d’ici. Les parents ont dit que je pouvais rentrer à une heure.
Je m’insurge :
– Une heure du matin ? Ce n’est pas juste ! Pour moi, ça n’a jamais été plus tard que minuit tant que j’étais au secondaire. Et encore ! Quand ils venaient me chercher, ils se pointaient à dix heures en me disant de ne pas me presser, qu’ils allaient m’attendre dans l’auto. Essaie d’avoir du fun quand ton père est en train de consulter ses courriels sur le trottoir d’en face !
Tout le monde s’esclaffe.
– Moi, au moins, réplique Luka, c’était ma sœur qui venait me chercher et elle faisait le party avec nous. Elle a toujours été cool, Barbara, sauf qu’elle comptabilisait chaque gorgée de bière que je prenais et qu’elle m’arrachait la bouteille quand je buvais trop vite à son goût.
Nouvel éclat de rire général.
– En tout cas, ce n’est pas Jeanne qui ferait le party avec mes amis ! commente Guillaume.
Je prends un air outré.
– Certainement pas ! Ils sont bien trop geek !
– Elle est venue me chercher une seule fois chez un de mes amis et elle est repartie en courant.
– Ben là ! lâche Soledad. Qu’est-ce qu’ils ont, tes amis geek ? Vous jouiez à Donjons & Dragons tout nus, ou quoi ?
Guillaume dévisage mon amie.
– Wow ! Soledad ! Donjons & Dragons tout nus ? T’as l’esprit donc ben tordu !
– Moi, dis-je à l’intention de mon amie, ce qui me surprend le plus, c’est que tu saches ce qu’est Donjons & Dragons. C’est suspect.
Soledad hausse les épaules.
– Je suis une fille pleine de surprises !
Luka touche la main que j’ai posée sur le comptoir. Le contact dure moins d’une seconde, mais ça me fait frissonner.
– Tu ne nous as pas encore expliqué pourquoi tu t’étais sauvée en courant.
J’aimerais bien répondre, mais ses yeux m’hypnotisent. C’est Ti-Guy qui me sort de cet enchantement ridicule.
– Te souviens-tu de Balthazar ?
J’ai un nouveau frisson, mais beaucoup moins agréable.
– Berk ! Ne prononce pas son nom devant moi.
– C’est qui, Balthazar ? demande Soledad. Ton ami supra geek ?
Ti-Guy et moi répondons en chœur :
– C’est un serpent.
Ti-Guy ajoute :
– Un python royal tout à fait inoffensif.
Et moi, avec une grimace :
– Je hais les serpents. Ils sont laids, ils sont froids et, quand on y touche, on a l’impression qu’ils bougent en dessous de leur peau.
– T’es tellement petite nature !
– Tu sauras que la peur des serpents est innée chez la plupart des humains. C’est mon instinct de survie qui est plus développé que le tien. Dans le fond, c’est un signe d’intelligence.
On continue à plaisanter. Je laisse ma main sur le comptoir, mais Luka garde les siennes dans ses poches.
– Bon ! s’exclame Soledad. Je crois que je suis assez fashionably late comme ça ! Je vous quitte, les enfants, Antonin m’attend.
On se salue, et Ti-Guy lui demande si elle vient vendredi prochain.
– Vendredi prochain ? s’étonne-t-elle. Où ça ?
– Au party qu’on fait chez nous ! déclare-t-il, visiblement trop heureux. Nos parents sont en voyage.
Soledad m’adresse un regard accusateur.
– Vous faites un party et tu ne m’as rien dit ?
– Guillaume fait un party, pas moi.
– Je t’ai dit que tu pouvais inviter qui tu voulais.
– Toi, est-ce que tu m’invites, Guillaume ? minaude Soledad.
– C’est sûr ! Toi aussi, lance-t-il à Luka. Je te montrerai la vieille console Atari que j’ai trouvée dans une vente de garage. J’ai même une couple de jeux originaux.
Luka me regarde. Pourquoi faut-il qu’il me regarde ? Il semble mal à l’aise.
– Je ne sais pas trop. Je ne veux pas m’imposer.
Je le rassure :
– Tu n’as pas besoin de ma permission, voyons !
Mais je me demande si je suis la seule à entendre à quel point mon rire sonne faux.
– Est-ce que je peux inviter Antonin ? s’informe Soledad.
Ti-Guy accepte, bien sûr. Soledad est euphorique. On dirait que je suis la seule à qui l’idée de faire la fête ne donne pas envie de sauter de joie. Voulez-vous bien me dire à quel moment je suis devenue aussi emmerdante ?
Après le départ de Soledad, les gars se mettent à parler Far West et jeux vidéo. Même lorsque des clients se pointent, Luka m’aide à les servir tout en continuant à jaser avec mon frère. Ça clique vraiment, entre eux. Je suis comme un peu jalouse de Ti-Guy, moi, là.
Zoé arrive. Elle a près d’une heure de retard, mais mon frère a tellement d’étincelles dans les yeux qu’il ne lui reproche rien. Elle ne s’excuse pas. Elle le prévient juste qu’ils doivent se dépêcher.
– Attends, je veux te présenter ma sœur. Zoé, c’est Jeanne. Jeanne, c’est Zoé.
On se salue, cordiales, mais elle n’en a rien à cirer, ça paraît. Ça fait deux secondes qu’on se connaît et je ne l’aime pas. J’ai envie de la chasser à coups de griffes, mais je me contente de les regarder s’éloigner, mon frère qui flotte presque et l’autre qui le traîne derrière elle.
– Tu es en train de revoir ton frère quand il avait sept ans et de la crème glacée partout dans la face, hein ? me demande Luka.
Je me tourne vers lui. J’éclate de rire spontanément.
– Tu lis dans mes pensées ?
– C’est ce que ma sœur m’a dit la première fois qu’elle est venue me chercher à un party.
Je hoche la tête. Nos rires s’éteignent lentement. Luka reprend, son ton trahissant son malaise :
– Si tu préfères ne pas me voir chez vous vendredi…
– Hein ! Ben non ! Pourquoi tu dis ça ?
– Je ne sais pas. Tu n’as pas l’air de… Tu n’as juste pas l’air d’apprécier ma présence.
Ma bouche s’ouvre. Moi, pas l’air d’apprécier sa présence ? Je consulte l’horaire mensuel tous les matins dans le seul but de voir son nom sur mon téléphone. Mais, bon, c’est vrai que je crains sa compagnie presque autant que les serpents.
– Ce n’est pas ça. J’apprécie ta présence, c’est juste…
– C’est juste ?
Je ne sais pas quoi ajouter. Mon cerveau est vide. Seigneur, il doit me trouver tellement idiote !
Ding ! La porte s’ouvre.
Je dirais bien que je suis sauvée par la cloche, mais, bizarrement, je suis déçue qu’un client vienne s’immiscer dans la bulle qui s’était formée autour de nous.
À partir de là, ça ne dérougit pas. Je crois comprendre qu’il y a une soirée à la nouvelle galerie d’art, celle-là même où je me suis promis de ne jamais, au grand jamais, mettre les pieds, de peur de tomber sur celui que je surnomme le peintre en salopette. La plupart des clients prennent des cafés qu’ils iront boire là-bas, mais certains décident d’attendre que la fête batte son plein. Ils commandent à manger et s’installent sur le canapé, devant la fenêtre. À vingt-deux heures, nous devons les prier de partir pour pouvoir fermer. Nous faisons le ménage en silence. Quand nous avons terminé, nous sortons dans la chaleur de la nuit.
– Tu prends l’autobus ? m’interroge Luka.
– Oui, c’est à deux coins de rue.
Il hoche la tête et ouvre les mains. J’ai l’impression qu’il cherche ses mots. Je suis sûre qu’il va m’offrir de me raccompagner. Je me prépare déjà à refuser quand il désigne ma gorge avec un sourire amusé.
– J’aime ton collier.
J’avais complètement oublié la chaîne de trombones que Soledad m’a attachée autour du cou. Luka me salue et tourne les talons pour s’éloigner. Je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il bifurque sur une autre rue. Il ne m’a pas proposé de me raccompagner.
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