Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 22 sur 32

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Comme un coup de poignard

Jeanne

 

Je marche.

Je déteste toutes les filles que je croise.

Surtout celles qui se promènent au bras de leur amoureux.

Mais celle que je hais vraiment, c’est moi. Je m’en veux d’avoir cru que j’avais droit au bonheur. Si je m’étais croisée, il y a quelques semaines, au bras de Luka, heureuse, rieuse, charmeuse, je me serais détestée comme je déteste les autres en ce moment.

Luka doit commencer à regretter de ne pas s’être sauvé quand il en avait la chance. Il est juste trop poli pour me le faire savoir. Ça ne se fait pas, de laisser une fille juste parce qu’elle ne peut pas baiser. Surtout pas une fille à qui on a dit « je t’aime ».

Luka n’est pas Renaud, même s’ils ont chacun couché avec plus de filles qu’ils n’ont de doigts, d’orteils et de spermatozoïdes.

J’ai vraiment le don de les choisir. Je ne pourrais pas simplement tomber amoureuse d’un gars ordinaire, sans expérience, qui se fout du sexe ? Je suppose que non.

Je traverse le parc qui se trouve à deux coins de rue du café. Ça fait une heure que je marche ; mon quart de travail ne commence pas tout de suite. Je m’assois sur un banc et je ressens la douleur, là, dans mon sexe. Elle n’est pas aussi forte que tout à l’heure, avec Luka, mais elle est là quand même.

Peut-être que j’ai peur du plaisir. Je ne sais pas. J’ai toujours eu du mal à me laisser aller devant quelqu’un d’autre, à accepter d’être vulnérable.

Je sentais la jouissance gonfler, prendre de l’ampleur, me remplir. J’allais basculer. Je me souviens d’avoir eu un espoir, un tout petit espoir, l’espoir que j’allais enfin guérir, que Luka serait mon remède miracle. Mais, enfouie sous l’espoir et le plaisir, il y avait la crainte. Pas juste la crainte d’avoir mal, mais également la crainte de l’inconnu. Parce que ce serait l’inconnu, ça aussi, une vie sans douleur, ou même juste quelques heures. Luka se serait attendu à ce que ça se reproduise. Je me serais sentie obligée d’aimer le sexe, d’en avoir toujours envie et de jouir à tout coup.

J’avais l’impression que je ne méritais ni Luka ni qu’il me fasse jouir.

Ridicule, je sais. J’aime Luka. Mon Dieu que je l’aime ! Avec lui, j’ai l’impression de pouvoir enfin être moi. Il connaît mon secret et ne m’a pas culpabilisée une seule fois à cause du sexe (ou de l’absence de). Ce n’est pas lui qui me met de la pression, c’est moi. Il est parfait, alors que je suis défectueuse, hors d’usage, bonne pour la ferraille.

Je ressens encore le plaisir dans ma peau, dans tout mon corps, sous la langue de Luka, au bout de ses doigts, à l’intérieur de son souffle, et puis la déchirure. Le poignard. La douleur qui prend toute la place.

J’ai quitté l’appartement de Barbara en coup de vent. Je ne voulais pas parler à Luka. Je ne voulais pas qu’il prétende que ç’allait être correct. Je ne voulais pas qu’il me demande dans combien de temps j’allais guérir. Même si je sais qu’il ne l’aurait pas fait. C’est moi qui me pose toujours la question.

Je déteste mon sexe. Je voudrais l’arracher, lui faire mal comme il me fait mal. Je voudrais qu’il soit mort.

Sur un banc devant moi, un couple s’embrasse. Une des mains de l’homme se faufile sous la jupe de la femme, juste au-dessus du genou. Rien d’indécent, mais la femme croise les jambes et emprisonne la main de l’homme entre ses cuisses. Ils ont baisé et ils vont baiser.

Une petite boule de jalousie se forme dans ma gorge. Je souhaite qu’ils aient l’herpès, que l’homme ne bande pas et que la femme soit frigide. Ils s’embrassent encore. Je baisse les yeux. Je ne leur souhaite pas vraiment l’herpès ni rien de ce que je viens de dire. Je leur souhaite même d’être heureux. S’il y avait plus de gens heureux, il y aurait moins de cons, et ce serait déjà ça.

Peut-être que c’est moi qui devrais sortir avec un gars qui a l’herpès. Mais non, entre les crises, ils peuvent baiser comme tout le monde, eux. Ce que ça me prendrait, c’est un impuissant. Ou, encore mieux, un castrat, un de ces anciens chanteurs italiens auxquels on coupait les couilles pour qu’ils gardent leur voix d’enfant. Je ris. Je raconte n’importe quoi.

Puis je pleure. Des larmes me sortent des yeux par geysers. J’essaie de ne pas faire de bruit, mais mes épaules tressautent et des sanglots m’oppressent. Au fond, toute cette colère que je traîne en dedans de moi, ça n’a toujours été qu’une façon de refouler ma tristesse.

Je pleure longtemps. Le couple s’en va en faisant semblant de ne pas me voir. Peut-être qu’ils me prennent pour une junkie qui a dormi sur un banc de parc, avec mes mains qui tremblent, mes cheveux ébouriffés et mon mascara qui coule.

D’autres gens passent devant moi sans me regarder, confirmant mon hypothèse sur mon allure de toxicomane. Un promeneur de chiens moins craintif, ou simplement plus empathique, s’arrête pour me demander si ça va. D’après toi, crétin ? Mais je hoche la tête comme je peux et réponds oui en essayant de sourire. L’homme poursuit son chemin et je continue à pleurer.

Au milieu des sanglots, j’ouvre mon sac en quête de mon téléphone. C’est le bordel, là-dedans. Pas moyen de trouver ce qu’on veut. Je mets enfin la main sur l’objet de mes recherches. Je l’allume. Mon quart commence dans vingt minutes et je n’ai pas de nouveau message. Je consulte l’horaire que Franck nous a envoyé au début du mois. Je travaille avec Antonin et Maya-regardez-mes-seins-Anne. Joie. Elle va sûrement me parler de Renaud tout l’après-midi. Et de Luka. Et de ses autres amants dont j’ai cessé de tenir le compte. L’univers ne doit pas m’aimer.

Je range mon téléphone dans le fouillis de mon sac. J’y mettrai de l’ordre plus tard. Du coin de l’œil, j’aperçois un grand blond à l’autre bout du parc. C’est Renaud qui s’avance vers moi. Il m’envoie la main et je suis bien obligée de lui répondre. Il s’assoit à mes côtés. C’est officiel, l’univers ne m’aime vraiment pas.

– Tu vas travailler ?

– Non, j’aime tellement l’uniforme que je le porte même quand je suis en congé, répliqué-je, plus bête que je ne l’aurais voulu.

– As-tu pleuré ?

Je fais non de la tête, mais mes larmes se remettent à couler, les traîtresses. Renaud ne fait pas mine de me consoler et je lui en suis reconnaissante. Parfois, Luka est trop prévenant. Il fait trop attention à moi et ça me pousse à m’éloigner. Renaud est plus distant et, en ce moment, c’est ce dont j’ai besoin.

– Je suis passé chez toi, il y a quelques semaines. Est-ce que ton frère te l’a dit ?

J’essuie mes joues. Je ne lui ai jamais demandé ce qu’il voulait, cette fois-là, quand Guillaume m’a confié qu’il était venu à la maison pour me voir. Renaud faisait comme si de rien n’était et je pensais que ça lui convenait.

– Non, il ne m’a rien dit.

Excuse-moi, Ti-Guy, pour ce mensonge, mais je sais que tu me le pardonneras ; après tout, c’était ton idée. De toute façon, Renaud ne se laisse pas berner.

– C’est correct si tu ne voulais pas me parler.

On reste silencieux.

– Il faudrait que j’y aille, l’informé-je. Je commence bientôt.

– L’autre jour, j’ai couché avec une fille vaginique. Tu sais, qui souffre de vaginisme.

À moitié levée, le sac sur l’épaule, je me rassois. J’ignorais que Renaud connaissait ces mots. Pourtant, tout ce que je trouve à répondre, c’est :

– Je pensais que tu étais avec Maya-Anne.

– On n’est pas ensemble, on couche ensemble.

– Ah.

– Est-ce que c’est ce que t’avais ?

– Quoi ?

– Fais pas exprès. Le vaginisme, est-ce que c’est ce que t’avais ? répète-t-il.

– Non.

– Et ce n’est pas pour ça que tu pleures en ce moment ?

– Non.

– C’est à cause de Luka ? Il ne t’a pas fait de peine, j’espère.

– Non, non, ce n’est pas Luka. Il est parfait, comme toujours.

Il me raconte alors l’histoire de sa rencontre avec Agnès. Ils étudiaient ensemble depuis un an, mais il ne s’était jamais douté de sa maladie. Elle avait un copain qui l’aimait et qu’elle aimait, qui l’aidait à surmonter son vaginisme. Après des années de consultations, d’espoirs déçus, de traitements et de découragements, elle a enfin guéri. Peut-être pas complètement ni à vie, mais assez pour avoir des relations sexuelles « normales ». Et c’est là que son chum l’a quittée. Alors qu’ils pouvaient baiser, la pression de la performance était devenue trop forte pour lui. C’est du moins ainsi que Renaud me le rapporte. Par crainte de régresser, Agnès a décidé de se prendre un amant. Après une courte exploration des hommes de son entourage, elle a jeté son dévolu sur Renaud, fin connaisseur de la littérature française et de l’anatomie féminine.

– Bref, conclut Renaud, quand elle m’a parlé de sa maladie, j’ai pensé à toi. Je me suis dit que c’était peut-être ce que tu avais et que j’avais été con avec toi. J’aurais dû être plus patient.

– Ce n’était pas uniquement ta faute. Je n’aurais pas dû coucher avec toi si je n’en avais pas envie. J’ai été conne, moi aussi.

– Mais j’ai été plus con que toi.

– Peut-être.

– Pas juste peut-être, Jeanne.

– C’est pour ça que tu es venu chez moi, l’autre jour ? Pour me dire ça ?

– Oui.

– OK.

– Mais je suis content que tu sois avec Luka, maintenant. Il est mieux que moi.

Je ne réponds pas.

– Est-ce que tu veux me dire pourquoi tu pleures ? poursuit-il.

– Je ne pleure pas.

– OK. C’est juste ton nouveau look de raton laveur ?

Je grimace et refouille dans mon sac pour trouver mon miroir de poche. Je l’ouvre et souffle dessus pour enlever la poussière qui a réussi à s’y loger. J’ai du mascara partout.

– Merde ! Je ne peux pas aller travailler comme ça.

– Tu as juste à aller te laver aux toilettes. Ce n’est pas grave, si tu n’es pas maquillée. Tu es belle au naturel.

Je fais comme si je n’avais pas entendu le compliment.

– Je ne veux pas qu’Antonin sache que j’ai pleuré, finis-je par admettre.

Je n’ajoute pas qu’il le dirait à Luka et que c’est la dernière chose que je souhaite. Renaud garde le silence. J’enlève les traces noires en mouillant mes doigts avec ma salive, mais mes yeux malmenés deviennent rouges et boursouflés. Je soupire.

– Je pense que je vais appeler pour dire que je suis malade.

– Rebelle !

Je range mon miroir et repars à la recherche de mon téléphone. J’appelle au café. Mon quart de travail est commencé depuis une demi-heure. C’est Maya-Anne qui répond. Pendant que je lui parle en essayant de rendre ma voix rauque et fatiguée, je note que Renaud garde le silence. Peut-être que ce n’est qu’un hasard, mais peut-être qu’il ne veut pas que son « amie avec avantages » sache qu’il est avec moi. Quand je raccroche, il tire un carton plié en deux de la poche de ses jeans.

– Il y a une exposition sur Boris Vian. J’ai pensé que ça t’intéresserait.

Il me tend le carton, que je parcours. C’est à la galerie d’art maudite, celle où je m’étais promis de ne jamais mettre les pieds.

– Cool. Merci.

– Veux-tu qu’on y aille ?

– Ensemble ?

– Oui.

– Maintenant ?

– Pourquoi pas ? dit-il.

Je retourne le carton quelques fois dans mes mains, puis je hausse les épaules.

– Oui, OK, pourquoi pas.

Je lui redonne le carton et on se lève. On fait un détour pour ne pas passer devant le café. On entre dans la galerie en silence. Nulle trace du peintre en salopette. De toute façon, il ne doit plus se souvenir de moi.

Sur les tableaux accrochés aux murs, je reconnais certaines scènes des romans de Boris Vian, dont le nénuphar qui pousse dans le poumon de Chloé. Quand j’ai lu L’écume des jours, en cinquième secondaire, je me suis beaucoup identifiée à ce personnage de jeune femme trop fragile pour survivre à la vie. C’est l’expression que j’avais utilisée dans mon compte rendu de lecture, trop fragile pour survivre à la vie. Mon professeur m’avait enlevé un point parce que, selon lui, ça ne se dit pas, survivre à la vie, mais je trouve que c’est exactement ça.

Dans le roman, Chloé incarne la féminité, mais une féminité nécessairement belle, jeune et fragile, comme si les femmes se devaient de rester belles, jeunes et fragiles toute leur vie. Elle meurt à cause d’un nénuphar dans son poumon. C’est une fleur qui la tue, et qu’y a-t-il de plus beau et de plus fragile qu’une fleur ?

Je voulais être Chloé. Pas pour mourir d’une fleur dans le poumon, mais pour incarner la féminité. Je voulais être belle et fragile et qu’un prince charmant me sauve.

Je ne veux plus être Chloé.

Du coin de l’œil, j’aperçois quelqu’un qui marche sur le trottoir, en face de la galerie. Ma respiration se bloque. C’est Luka. Il passe tout droit. Mon premier réflexe est de le rattraper, mais un doute m’arrête. Que va-t-il dire s’il me voit avec Renaud ? Après ma fuite de ce matin, il doit me détester et il va me détester encore plus quand il va apprendre que je ne suis pas allée travailler, alors que c’est l’excuse que je lui ai donnée pour partir.

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