Comme un coup de poignard
Luka
– La terre appelle Luka. La terre appelle Luka.
Accoudé au comptoir, la tête dans la paume, je lève les yeux vers Antonin qui a les mains devant la bouche pour donner à sa voix une tonalité vaguement électronique. Je hausse les épaules pour lui demander ce qu’il me veut.
– Ça fait trois heures que t’es dans la lune. Ça fait trois heures que t’es dans la lune.
Il continue d’imiter un système radio intergalactique ou je ne sais quoi. Je regarde l’horloge.
– Ça ne fait même pas deux heures qu’on a ouvert.
– Mais t’es tellement plate que le temps passe deux fois moins vite. Mais t’es tellement plate que…
Je fais mine de lui rentrer dedans à la manière d’un joueur de football. Il me rend la pareille et nous enchaînons les prises de lutte.
– Calmez-vous, les jeunes ! Quelle mouche vous a piqués ?
C’est madame Chose, une cliente régulière. Elle ne vient pas tous les jours, ni même toutes les semaines, mais, quand elle vient, c’est pour la journée.
– Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous, ce matin, madame ? demande Antonin.
– Mon café est trop froid.
Madame Chose passe son temps à se plaindre que son café est trop froid, trop chaud, pas assez fort, que ses biscottis sont trop secs, trop sucrés, pas assez chocolatés, que la musique est trop forte, trop rock, ne cible pas assez les vieilles débiles dans son genre. On l’appelle madame Chose parce que personne ne connaît son nom. Nous pourrions le lui demander, mais c’est plus drôle de deviner. Pour le moment, les paris sont ouverts. J’ai misé cinq dollars (virtuels ; personne n’a réellement mis d’argent là-dessus) sur Rogère.
– Donnez-moi votre tasse, lui propose Antonin, je vais vous la mettre trente secondes au micro-ondes.
– Trente ! s’exclame madame Chose. C’est trop. Mets-la vingt secondes.
Antonin s’exécute. Évidemment, après vingt secondes, le café est encore froid. Antonin ajoute vingt secondes et, cette fois, il est trop chaud.
– Désolé, madame ! s’excuse-t-il, pas désolé pour deux sous. Attendez deux minutes et il va être parfait.
Madame Chose regagne sa table en grommelant.
– Vieille folle, murmure Antonin entre ses dents. Eille ! T’es encore dans la lune ! Qu’est-ce qui se passe avec toi ?
– Rien, je pensais, c’est tout.
Je ne lui dis pas que je pensais à Jeanne, que je pense tout le temps à Jeanne, à Jeanne qui a un chum, à Jeanne qui m’embrasse, à Jeanne qui m’attire contre elle, à Jeanne qui me fait basculer dans son lit, à Jeanne qui se relève d’un coup, à Jeanne qui me met à la porte, à Jeanne qui est toujours de bonne humeur depuis le party de la semaine dernière, qui sourit, qui pique une jasette avec les clients, qui parle à tout le monde, même à moi, comme si de rien n’était, comme s’il ne s’était rien passé entre nous, comme si je ne rêvais pas à sa langue dans ma bouche et à sa peau sur la mienne.
– Tu pensais ? s’étonne Antonin. Tu pensais à quoi ?
À son air ébahi, on pourrait croire que je ne suis qu’un être primitif dénué de toute faculté intellectuelle. Pour détourner son attention, je le mets au défi d’insérer le mot primitif dans sa prochaine conversation avec un client. On joue souvent à ce genre de jeu ; ça passe le temps.
– Primitif ? Pff, facile ! Je te fais ça les doigts dans le nez.
Le prochain client, c’est encore madame Chose, qui vient reluquer les gâteaux.
– Une petite envie de sucré, madame ? lui lance Antonin.
– Votre tarte aux pacanes, quand est-ce qu’elle a été faite ? Les pacanes ne sont pas trop molles, j’espère.
– La tarte aux pacanes est excellente, mais, à mon humble avis, celle au sucre est encore meilleure. Avec ça, on retourne vraiment aux sources du dessert. C’est un goût pur, vous allez voir, je dirais même un goût primitif.
J’essaie de ne pas rire. Madame Chose se laisse convaincre, compte sa monnaie pour payer et retourne se gaver à sa table. Je donne un coup de poing sur l’épaule de mon ami.
– Un goût primitif ?
– J’aurais préféré dire ça à une belle fille.
Il prend une voix grave en s’adressant à une fille imaginaire :
– Un goût primitif, ma jolie, ça réveille l’instinct animal, grrr !
On continue à jouer, mais je suis distrait. J’essaie d’arrêter de penser à Jeanne, qui est censée arriver dans une heure. Les clients sont de plus en plus nombreux. Je vais nettoyer quelques tables. Coup d’œil vers l’horloge. Jeanne arrive dans trois quarts d’heure. Je réintègre mon poste à la machine à café pour aider Antonin à servir la file qui s’est formée. Jeanne arrive dans une demi-heure. Je remplis la vitrine de pâtisseries. Jeanne arrive dans vingt minutes. Je…
Ding !
Jeanne entre. Elle est en avance. Elle sourit.
– Salut, salut ! Ça va, vous deux ?
Elle va porter ses choses dans le bureau sans attendre notre réponse. Cinq minutes plus tard, elle est derrière le comptoir à verser des cafés et à demander aux clients s’ils désirent autre chose. Il est neuf heures quarante-sept. Son quart commence à dix heures, mais elle ne semble pas se formaliser de ces treize minutes de liberté perdues. Elle est extra souriante. Pour tout vous dire, c’est assez déconcertant. Elle a toujours été gentille avec les clients, mais, là, on jurerait qu’elle cherche à devenir l’employée du mois.
Je voudrais lui demander si c’est l’amour qui la rend aussi heureuse. Si c’est son chum qui lui accroche ce sourire chaleureux qu’elle a sur les lèvres du matin au soir. C’est une question qui se pose, non ?
Non.
Non, ce n’est pas une question qui se pose à une fille que vous rêvez de mettre dans votre lit, une fille que vous avez embrassée et qui vous a embrassé avant de vous jeter dehors en vous disant qu’elle était déjà prise.
Antonin met Jeanne au défi d’utiliser le mot lampadaire. Jeanne accepte et, en retour, elle lui demande s’il est game de servir le prochain client anglophone avec un accent texan. Antonin en met tellement qu’il s’invente une famille de ranchers au Nouveau-Mexique quand le client lui demande d’où il vient. Le temps s’écoule joyeusement. On déconne et j’en oublie presque l’humiliation que j’ai éprouvée en sortant de la chambre lors du party.
L’heure de pointe du midi va bientôt commencer. Depuis l’ouverture de la galerie d’art au coin de la rue et de quelques autres boutiques dans le quartier, l’achalandage a augmenté et Franck a ajouté soupes et salades au menu. Il a aussi remanié les quarts de travail pour qu’il y ait une personne de plus le samedi. Maya-Anne devrait donc arriver d’une minute à l’autre pour nous prêter main-forte. Elle pousse la porte à midi moins deux.
– Excusez-moi ! nous lance-t-elle en rejetant ses longs cheveux dans son dos. Je sais que je suis à la dernière minute, mais c’est sa faute.
Elle donne un coup de tête en direction d’un grand blond qui est entré à sa suite. Jeanne se fige l’espace d’un instant, mais se recompose un sourire quand le grand blond la salue d’un geste nonchalant.
– Renaud ! s’exclame-t-elle sans rien ajouter.
C’est donc lui, Renaud, l’ex de Jeanne, l’amant à temps partiel de Maya-Anne et l’ancien employé du café dont le parapluie-canne prend la poussière dans le bureau. (Sérieusement, quel genre de gars possède un parapluie-canne ?) Les mains dans les poches de ses jeans préusés, prétroués et préfroissés, il regarde autour de lui.
– Ça fait bizarre de revenir ici !
– Ça fait bizarre de te voir ici, rétorque Jeanne.
Elle rit de façon artificielle. Elle s’en rend compte et tente de se racheter en demandant à son grand insignifiant d’ex-amoureux ce qu’il fait de bon dans la vie.
– Bof, tu sais, comme d’habitude, quoi.
Réponse insignifiante, voix insignifiante, face insignifiante.
Maya-Anne va se changer. Renaud fait semblant de ne pas admirer ses fesses pendant qu’elle s’éloigne. Bon, j’avoue que moi aussi (et probablement Antonin). Nous sommes trois grands insignifiants.
Renaud s’installe au comptoir. Il allume son ordinateur et ouvre un logiciel de traitement de texte.
– Qu’est-ce que tu écris ? veut savoir Jeanne. Le prochain grand roman québécois ?
Elle rit. Renaud aussi. Je tente de me concentrer sur le cappuccino que je suis en train de renverser partout.
– Désolé, madame, dis-je à la femme à qui je l’apportais. Je vais vous en faire un autre.
Renaud se gratte la nuque, regarde Jeanne par en dessous, de ses yeux espiègles. Les mêmes avec lesquels il l’a séduite et a séduit Maya-Anne et ses autres conquêtes, j’en suis sûr.
– Peut-être pas le prochain grand roman, mais disons un petit roman qui ne…
– Hein ! Tu écris un roman ? Un vrai roman ? s’étonne Jeanne.
Renaud hausse les épaules. Nonchalance et fausse modestie.
– Voilà, madame, déclaré-je en posant le gobelet de cappuccino devant ma cliente, qui semble trouver mon service exécrable, si j’en juge par le pourboire qu’elle ne me laisse pas.
La cliente s’en va pendant que Renaud explique à Jeanne les subtilités de son art créatif.
– Tu vois, ça parle d’un gars qui ne fait rien.
Ça commence bien.
– Mais à qui il arrive plein de choses.
Tu m’en diras tant.
– Il rencontre des gens étranges. Des filles, surtout.
J’en étais sûr.
– Il finit par se retrouver mêlé à une histoire de meurtre.
Oh, ça se corse.
– Il est sûr qu’une des filles qu’il a rencontrées essaie de lui tendre un piège.
Wow. Original.
– Il pense qu’elle veut lui mettre le meurtre sur le dos.
Dis-m’en plus. J’en ai des frissons.
– À la fin, il tue la fille pour essayer de se sauver.
Quand est-ce qu’il sort, ce livre ? Je cours l’acheter.
– En fin de compte, il n’y avait rien de vrai.
Le coup du rêve. Un classique.
– La fille n’était pas au courant du meurtre.
Et il se rend compte que c’était la femme de sa vie.
– Et il se rend compte qu’il l’aimait.
Et qu’il n’est qu’un trou du… OK, j’arrête.
– C’est pas mal ça, conclut Renaud en souriant.
Jeanne esquisse une moue étrange. Je n’arrive pas à décrypter son expression.
– Wow, finit-elle par soupirer. C’est… Je suis sûre que ça va faire un malheur.
Renaud la remercie avant de sauter par-dessus le comptoir. Vous avez bien lu. Il saute par-dessus le comptoir, avec ses sandales poussiéreuses à travers lesquelles on voit ses orteils poussiéreux. Il se retrouve dans l’aire interdite aux clients, dans la zone réservée au personnel professionnel que nous sommes, sur le plancher que seuls nos pieds fatigués peuvent fouler. Bon, qu’est-ce que j’ai, avec mes phrases idiotes ? C’est Renaud qui déteint sur moi, ou quoi ?
Le cellulaire d’Antonin se met à chanter la Macarena. Son propriétaire rougit en le sortant de sa poche.
– Soledad change tout le temps ma sonnerie, marmonne-t-il.
Il nous tourne le dos pour répondre. Renaud se fait un mokaccino glacé avant de réintégrer sa place derrière son ordi (sans sauter par-dessus le comptoir, cette fois), mais il n’écrit pas vraiment. Il observe Jeanne et Maya-Anne en se cachant derrière son écran. Nous devrions lui faire payer sa consommation puisqu’il ne travaille plus ici, mais, comme les autres ne disent rien, je ne passe aucun commentaire. Nous avons le temps de servir une dizaine de sandwichs et autant de salades avant qu’Antonin raccroche enfin.
– C’était Soledad, annonce-t-il comme si ç’avait pu être quelqu’un d’autre. Elle est avec Charles et Delphine. Ils vont jouer au Frisbee, ce soir, et ils veulent savoir si ça nous tente de nous joindre à eux.
Renaud accepte aussitôt, même si je doute que Soledad l’ait inclus dans son invitation. Maya-Anne nous informe qu’elle ira après le travail. Je manifeste aussi mon intérêt, puis je me tourne vers Jeanne. Elle regarde Renaud, les lèvres pincées, le visage fermé. Ses yeux obliquent dans ma direction. En voyant que je la fixe, elle adopte une attitude décontractée.
– Est-ce que mon chum peut venir ?
Renaud repose son gobelet pour la dévisager.
– Tu as un chum ?
Jeanne répond un « oui » évasif. Quand elle s’éloigne pour aller servir un client qui l’appelle, Renaud fait signe à Maya-Anne de se pencher vers lui.
– Tu savais que Jeanne avait un chum ?
– Première nouvelle. Toi, Luka, tu le savais ?
– Oui, elle l’a mentionné l’autre jour.
– Si vous voulez mon avis, commence Renaud, ça ne va pas durer.
Jeanne, occupée à verser des cubes de glace dans le mélangeur pour faire un frappé, relève la tête et nous surprend en train de l’épier. Je me détourne, mais c’est trop tard. J’ai le temps de voir son sourire disparaître et une lueur de panique passer dans ses yeux.
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