Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 28 sur 32

Pages du PDF

Comme un coup de poignard

Jeanne

 

 

Il dit mon nom. Luka dit mon nom, mais j’ai l’impression qu’un filtre altère sa voix.

Il fait un pas vers moi et je me sauve en laissant tomber l’inhalateur de Maya-Anne, que j’avais sorti de mon sac. Je repasse par la porte de bois et la claque derrière moi. Je cours jusqu’au trottoir. Je ne sais pas où aller. J’entends Luka m’appeler. Je l’entends ouvrir la porte que je viens de refermer.

Je me cache derrière une haie. Comme une enfant.

Luka traverse l’entrée de garage. Je l’épie à travers les branchages. Sa peau brune est encore mouillée et son boxer dégoutte sur ses jambes. Il m’appelle en regardant d’un côté et de l’autre de la rue. Dans l’obscurité, il ne me voit pas. Il se prend la tête à deux mains.

– Fuck !

Il jure rarement – du moins en ma présence. Il s’empresse de retourner dans la cour. Je devrais me lever, m’en aller, mais mes jambes refusent d’obéir. Dix secondes plus tard, Luka ressort. Il a remis son bermuda et ses souliers, sans les attacher. Sa veste à la main, il s’élance sur le trottoir en essayant de l’enfiler. J’attends pour voir si Maya-Anne va le suivre. Je l’imagine en train de rire (et, dans mon imagination, elle a un rire démoniaque). Elle avait tout prévu, j’en suis sûre.

Une fois les battements de mon cœur à peu près calmés, je me décide à sortir de ma cachette. J’ai froid. Je ne sais pas quoi faire. Je suppose que je devrais rentrer chez moi, mais je n’ai pas envie de me retrouver seule dans ma chambre.

Je déambule dans les rues. Je pleure. J’ignore combien de temps je marche. Quand mes pieds commencent à me faire mal, j’allume mon cellulaire. Il est presque vingt-trois heures et j’ai un nouveau message de mes parents qui me demandent ce que je fais. Je leur renvoie un texto pour leur dire que je suis avec des amis. Secrètement, je souhaitais que Luka m’ait appelée.

Mes pas m’ont fait tourner en rond et je finis par revenir à la rue du café. Il est fermé, à cette heure-ci. L’intérieur est plongé dans le noir, mais il y a quelqu’un d’assis sur les marches. Je m’approche. Je traverse la rue. Je m’arrête. C’est Luka.

Les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, il lève les yeux en entendant le son de mes bottes sur l’asphalte. Il a rattaché ses souliers et rabattu son capuchon sur sa tête pour se réchauffer. Il n’a pas de bas ni de t-shirt sous sa veste. À la lueur du lampadaire, je remarque qu’il a pleuré, lui aussi.

On se regarde. J’aimerais dire quelque chose, mais je ne trouve rien. Je n’arrive pas à croire qu’il soit là. Est-il aussi surpris que moi ? Sur son visage, il y a une expression que je ne lui ai jamais connue. Un mélange de peur et d’espoir. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le protéger, même si je ne sais pas contre quoi. Contre moi, peut-être. Il frissonne. Il a dû enfiler son bermuda sans retirer son boxer mouillé, car il est tout humide.

Je sors mon trousseau de clés pour ouvrir la porte du café.

– Entre, proposé-je à Luka après avoir désactivé le système d’alarme.

Je vais monter le chauffage pendant qu’il reste planté au milieu des tables hérissées de chaises à l’envers. J’ouvre la lumière, mais seulement celle du fond. L’avant du café reste dans la pénombre. Je reviens vers Luka, qui ne bouge pas.

– Je pensais que tu étais rentrée te coucher, mentionne-t-il.

– J’avais besoin de marcher.

– J’ai failli prendre un taxi pour aller chez toi, mais j’ai oublié mon sac avec toutes mes choses chez Maya-Anne.

Après un moment, il ajoute :

– Il ne s’est rien passé. Avec Maya-Anne, il ne s’est rien passé.

Je garde le silence. Il continue :

– Je ne veux pas que tu penses que je cherche à me justifier ni quoi que ce soit. Je tenais juste à ce que tu le saches. Si tu n’étais pas arrivée, peut-être que… en fait, sûrement qu’on… que je… J’étais juste tanné de m’ennuyer de toi. J’avais besoin de sentir la peau d’une fille, je ne sais pas… J’avais juste le goût…

– Je ne suis pas fâchée. Tu as le droit de faire ce que tu veux.

Je le pense vraiment. J’y ai beaucoup réfléchi en marchant (et en pleurant). Luka ne me doit rien. C’est moi qui l’ai repoussé avec mes histoires de « viole-moi ». Il aurait dû rester avec Maya-Anne au lieu de me courir après. Je ne le mérite pas.

Il renifle et claque des dents. J’aimerais lui frictionner les bras comme à un enfant.

– Tu as encore froid ?

– Je suis congelé, m’avoue-t-il.

– Veux-tu un café ? Je peux t’en faire un.

– Pas de café, merci. Je suis assez nerveux comme ça.

– Un chocolat chaud ?

– Oui, OK, je ne dis pas non.

– Faut juste que je passe aux toilettes. Ce ne sera pas long.

Je fais pipi en prenant de grandes respirations pour me calmer. En me lavant les mains, je vois mon visage dans le miroir et je me fais presque peur. Je suis blême et mon maquillage a coulé. Faute d’avoir du démaquillant sur moi, je me lave au savon rose dont on remplit le distributeur tous les matins.

Quand je sors, je ne vois pas Luka. Le café est vide. Je m’avance, alarmée à l’idée qu’il soit parti. Une silhouette apparaît derrière le comptoir. Je sursaute en poussant un cri. Luka tient deux verres qu’il vient de prendre dans une armoire basse.

– Tu pensais que j’étais qui ? Le fantôme du café ? plaisante-t-il.

Je me mets à rire aussi en allant le rejoindre. Luka nous sert deux verres d’eau et boit le sien d’un trait. Il s’en sert un deuxième et me regarde. Mal à l’aise, je prends une gorgée en essayant très fort de ne pas m’étouffer, ce qui serait mon genre.

– Tu aurais pu me le dire, que j’avais l’air de Zorro dans sa phase gothique, avec mon maquillage qui avait coulé partout.

Il fait son sourire que j’aime tant.

– Je te trouvais belle.

Je me sens rougir. Seigneur que je l’aime ! J’ouvre le réfrigérateur et Luka sort le carton de lait. Il en verse un fond dans un pichet de métal et je ne peux retenir une gentille moquerie.

– Tu te rappelles comment faire ? Tu ne vas pas nous gâcher notre chocolat chaud ?

– C’est facile. C’est comme fabriquer un circuit électrique, ça ne s’oublie pas.

J’esquisse un sourire amusé. Ça fait des semaines qu’on ne s’est pas vus, mais la complicité est toujours là.

– C’est comme fabriquer un circuit électrique, hein ?

Il fait chauffer le lait à l’aide de la buse à vapeur.

– Oui, pour faire fonctionner un moteur, par exemple. C’était le travail final pour un de nos cours de l’année passée.

– Je pense que c’est la première fois que tu parles de tes études.

Lorsque le lait est chaud, il pose le pichet sur le comptoir et j’ajoute la poudre de chocolat. Il hausse les épaules.

– C’est parce que c’est plate, réplique-t-il.

Je remets du lait froid pour remplir le pichet, que je refais chauffer pour terminer le chocolat chaud.

– Je pensais que tu aimais ça.

– J’adore ça, confirme-t-il. Je ne veux juste pas t’ennuyer.

– Ça ne m’ennuierait pas. Même que j’aimerais ça que tu m’en parles.

– En ce moment, je suis en train d’étudier les différences entre les circuits monophasés et triphasés. Avoue que tu trouves ça passionnant !

Je me confesse en retirant le pichet :

– Tu m’as déjà perdue !

– Tu vois, ça t’ennuie.

– Pas du tout, rétorqué-je. C’est juste que je n’y connais rien. Je suis sûre que je trouverais ça intéressant, si tu aimes ça.

– Tu veux que je t’explique comment fabriquer un circuit de commande ?

– Pourquoi pas ?

– OK, mais devant nos chocolats chauds, me propose-t-il en attrapant deux tasses vertes sur une tablette.

– Prends les tasses orange, dis-je, ça va être meilleur.

– Vert, ça ne fait pas ?

– Ce ne sera pas aussi bon. Je te le jure ! C’est scientifiquement prouvé.

Luka rit en choisissant deux tasses orange brûlé.

– Je me suis tellement ennuyé de toi !

Ma voix s’étrangle un peu quand je réponds :

– Moi aussi, tu n’as même pas idée !

Je verse le liquide chaud dans les tasses, qu’il saupoudre de cacao. On va s’asseoir sur le divan près de la fenêtre, la place la plus convoitée par les clients. Juste en face, un calorifère répand sa chaleur sur nous. J’aspire une minuscule gorgée.

– Alors, comment on fait pour fabriquer un circuit de commande ?

Luka enveloppe sa tasse de ses mains pour se réchauffer.

– Tu veux vraiment le savoir ?

– Oui, ça m’intéresse. Pour vrai !

Luka commence son exposé pendant qu’on sirote nos chocolats. Je ne suis pas sûre de tout comprendre, mais ça me captive. Sans blague, je pourrais l’écouter causer dipôles et transistors pendant des heures. Pourquoi est-ce que je ne lui ai jamais posé de questions là-dessus ?

–  Wow ! soufflé-je à la fin. Quand c’est toi qui l’expliques, ç’a l’air facile !

– Alors, est-ce que tu te sens prête à monter un circuit par toi-même ?

– Non, mais j’ai presque envie de changer de programme !

On rigole quelques secondes, puis le silence se réinstalle.

– Excuse-moi d’avoir été aussi égoïste, finis-je par déclarer. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis jamais intéressée à ça ou au basket. C’est con, parce que je t’aime. Je t’aime avec tes goûts qui sont différents des miens. Peut-être même que c’est pour ça que je t’aime autant. Peut-être qu’il fallait que je te perde pour le constater, je ne sais pas.

– Tu n’as pas été égoïste, Jeanne. C’est moi qui ne t’en ai jamais parlé.

– J’aurais dû te poser des questions, insisté-je en regardant ma tasse. Je pensais juste à moi et à mon maudit problème. Mes rendez-vous, mes exercices… Tu vois, je le fais encore. Je ne voulais pas ramener ce sujet-là sur le tapis. Excuse-moi.

– Non, c’est correct. C’est ce que tu vis. Pour toi, c’est toujours présent.

Il change de position et se gratte un sourcil, signe que quelque chose le tracasse.

– Je l’ai dit à ma sœur, admet-il. Elle voulait savoir pourquoi on n’était plus ensemble. C’est sorti tout seul. Je suis désolé.

– Faudrait qu’on arrête de s’excuser toutes les deux phrases, tu ne penses pas ?

– Oui, faudrait bien. Alors je ne m’excuse pas. Ça m’a fait du bien d’en parler. C’était comme un poids, tu vois ? Attends, je me reprends : ce n’est pas ça qui était un poids, c’est le secret qui était devenu lourd.

– Je comprends. Ça ne me dérange pas que tu l’aies dit à Barbara. Ça fait longtemps que je cherche comment en parler à Soledad, mais j’ai l’impression qu’elle est tellement épanouie ! Je me sens un peu extraterrestre d’être la seule à ne pas être capable de faire l’amour.

– Est-ce que je peux te dire un truc bizarre ? me demande-t-il.

– Tout ce que tu veux.

– Je t’aime comme tu es, Jeanne.

– C’est vrai que c’est bizarre.

– Ce que je veux dire, c’est que je t’aime avec ta vestibulodynie. Ça fait partie de toi.

–  Tu aimes ça, que je ne puisse pas faire l’amour ? m’étonné-je, incertaine de l’attitude à adopter.

– Non, répond-il. Ce que j’aime, c’est toi. Je ne te changerais pas, tu comprends ?

Je secoue la tête, complètement déboussolée par les propos que tient Luka.

– Si tu n’avais pas ce problème-là, poursuit-il, tu ne serais pas la Jeanne que je connais. Tu serais quelqu’un d’autre et peut-être que je ne t’aimerais pas. Je m’exprime mal, hein ?

Je suis muette. Si j’ouvre la bouche, je vais pleurer.

– Ça ne signifie pas que je ne veux pas que tu guérisses ! reprend-il. C’est même une des choses que je souhaite le plus au monde. Mais pas juste pour qu’on puisse faire l’amour. J’espère que tu vas guérir pour toi. Là, est-ce que tu comprends ?

Mes larmes ruissellent. C’est le déluge.

– Bon, tu me fais pleurer ! Je sais que c’est ma faute, si on n’est plus ensemble. Le matin, chez ta sœur, quand la douleur est revenue, ça m’a… Je suis presque devenue folle. Je n’arrivais plus à réfléchir. Je voulais juste être comme les autres. Que tu aies une blonde normale, comme les blondes normales de tes amis.

– Je n’ai pas envie d’avoir une blonde normale.

Je ris à travers mes larmes. On ne dit plus rien. Luka fait tourner sa tasse vide dans ses mains. Je lui demande s’il a encore froid.

– Non, le chocolat m’a réchauffé. C’est vrai que ça goûte meilleur dans une tasse orange.

– Je te l’avais dit. C’est psychologique.

On se regarde. Mon cœur bat plus vite. Nos bras s’effleurent sans vraiment se toucher. Je me tourne vers lui en ramenant un genou sur le coussin. Il a encore son capuchon. Du bout des doigts, je trace le contour de son visage. Il ferme les yeux. Ma main glisse dans son cou et je l’attire vers moi. Sa paume va se loger dans le creux de mes reins pour rapprocher nos corps. Nos nez se frôlent. Ses lèvres se posent sur les miennes sans appuyer. On ne s’embrasse pas tout de suite. On joue au chat et à la souris. Quand l’un avance, l’autre recule de quelques millimètres.

N’y tenant plus, je prends son visage dans mes mains et je m’assois sur lui, jambes repliées de chaque côté des siennes. Ma robe remonte sur mes cuisses et ses doigts se hasardent juste en dessous. On s’embrasse enfin.

– J’ai eu peur que tu ne te décides jamais, soupire-t-il contre ma bouche.

Il embrasse ma gorge. Sous ma robe, ses mains remontent jusqu’à la taille de mes leggings. Je l’aime et j’ai envie de lui, mais je ne suis pas encore prête à aller plus loin. Comme je ne fais plus mes exercices, j’ignore où en est la douleur, et je n’ai pas l’intention de le découvrir avec lui. Je tiens à faire ça toute seule, sans pression, sans témoin. L’ennui, c’est que je ne sais pas trop comment le lui dire. J’ai peur qu’il le prenne mal, alors que je viens pratiquement de lui sauter dessus. J’embrasse son menton, ses pommettes, son front, puis je repousse son capuchon derrière sa tête pour mieux le voir.

– On ne peut pas… C’est trop… Ça n’ira pas…

Il sourit, amusé de me voir chercher mes mots.

– Pas de sexe ce soir, finit-il pour moi.

– Oui, enfin, ça va de soi. Mais je préfère qu’on n’essaie pas non plus. Ce serait trop vite.

– Rien en bas de la ceinture. Ça va, c’est correct. Ça ne m’aurait pas tenté, de toute façon.

– Ça ne t’aurait pas tenté ?

– Quoi ? Un gars n’a pas le droit de juste vouloir embrasser sa blonde ?

Je laisse un sourire étirer mes lèvres.

– C’est moi, ta blonde ?

– Si tu veux.

– Je veux.

Je l’invite à la maison, puisqu’il n’a plus ses clés pour rentrer chez lui. On a froid en marchant jusqu’à l’autobus de nuit, puis jusque chez moi. Dans ma chambre, on s’empresse de se dévêtir et d’aller sous les draps.

On s’endort collés.

OceanofPDF.com