Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 14 sur 32

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Comme un coup de poignard

Jeanne

 

Je me réveille tard. Mes écouteurs ont glissé de mes oreilles pendant mon sommeil. La pile de mon iPod est morte.

J’ai la bouche pâteuse et les yeux qui chauffent à force d’avoir pleuré. Il me faut un verre d’eau, une aspirine, et quelque chose pour remplir mon estomac ; idéalement quelque chose de bien salé et de bien gras, histoire de tuer mon foie déjà malmené.

Par réflexe, j’allume mon cellulaire pour vérifier si j’ai des messages. Un texto de Juliette apparaît.

Cool party ! Merci de m’avoir présenté ton collègue ! Ç’a été mon meilleur one-night à vie !

C’est accompagné d’un bonhomme sourire et de deux bonshommes clin d’œil. Je fixe les mots sur l’écran lumineux. Je ne ressens rien. Ni joie, ni tristesse, ni colère. Je réponds, complètement détachée, comme si c’était quelqu’un d’autre qui faisait bouger mes doigts sur l’écran.

Allez-vous vous revoir ?

J’ajoute un bonhomme sourire, puis je me laisse retomber sur l’oreiller. Je devrais faire mes exercices, mais ça ne me tente pas.

Quand je dis « exercices », vous vous imaginez sans doute une série de pompes suivie de redressements assis. Eh bien, il n’en est rien. Pas que j’aie la culture physique en horreur. C’est juste que mes exercices sont d’une autre nature. Moins visibles, mais pas vraiment plus faciles.

C’est ma physiothérapeute qui me les a montrés pour m’aider à détendre mes muscles pelviens. Vous savez, ces muscles qui passent entre les jambes et qui soutiennent le bassin et tous les organes qu’il contient. En gros, la douleur engendre une sorte de tension permanente, qui, à son tour, l’amplifie. Je m’installe donc dans mon lit ou sur une chaise et je contracte tout doucement les muscles de mon vagin. Je tiens la pose quelques secondes, puis (et c’est la partie la plus importante) je relâche en me concentrant sur chaque sensation. Pour m’aider, j’expire lentement en visualisant mon corps qui se détend.

Si vous vous demandez pourquoi je consulte une physiothérapeute, sachez que non, je n’ai pas eu d’accident, et que oui, c’est pour ma vestibulodynie.

Je devrais faire mes exercices si je veux finir par guérir. En temps normal, je m’y astreins deux fois par jour. Je devrais les faire, mais je sais que je ne les ferai pas. La fin de la soirée m’a mise tout à l’envers.

Je repense à Luka et j’ai envie de pleurer.

Je repense au texto de Juliette et des larmes me piquent les yeux.

Pour éviter que les vannes s’ouvrent de nouveau, je décide de me lever. Je sors de ma chambre, vais faire pipi et descends à la cuisine. Des amis de mon frère ronflent dans le salon. Ti-Guy est là. Pas sa blonde. Elle ne s’est jamais pointée.

Je fais du café, cale deux verres d’eau, grignote quelques vieilles chips au ketchup. Mon téléphone vibre. C’est la réponse de Juliette.

Je ne pense pas, non. Pourquoi gâcher une nuit parfaite ?

Cette fois, il n’y a pas un, pas deux, mais bien quatre bonshommes clin d’œil.

Une larme m’échappe, mais je l’essuie. Ti-Guy se réveille et s’étire en refermant le repose-pied du fauteuil inclinable dans lequel il a passé la nuit. Le grincement que ça produit ne trouble pas ses amis, qui continuent de ronfler. Il vient me rejoindre, s’assoit sur une chaise, pose ses coudes sur la table et se prend une poignée de croustilles. Je nous verse chacun du café.

–  La soirée ne s’est pas terminée comme tu le voulais, hein ? le questionné-je.

Pour toute réponse, il émet un grognement. Je lui tends sa boisson en marmonnant :

– Bienvenue dans le club !

Il me regarde et comprend que je suis plus ou moins dans le même état que lui.

– Tchin-tchin, dit-il sans joie.

On entrechoque nos tasses et on finit les chips sans parler.

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