Comme un coup de poignard
Jeanne
Le gravier crisse sous nos pieds et mes semelles claquent sur mes talons. Nos ombres sont longues devant nous. Le soleil se couche derrière les arbres. J’adore ce moment de la soirée, où tout est beau et doré. Je prends une grande inspiration.
– Je ne sais pas par où commencer. Il y a plein de choses que je voudrais te dire, mais je ne sais pas si je vais y arriver.
Luka garde le silence. Je poursuis :
– C’est compliqué. Je n’en ai jamais parlé à personne. Ou, en tout cas, pas comme je m’apprête à le faire avec toi.
– Tu n’es pas obligée, si tu ne veux pas.
– Je sais.
On change de chemin pour en emprunter un qui est asphalté. On passe près d’un groupe d’apprentis funambules qui s’exercent à marcher sur des cordes tendues entre deux arbres. Je ne sais pas pourquoi, mais ils me font penser à nous, Luka et moi, chacun sur notre fil parallèle, les bras écartés pour éviter de tomber, nos mains qui s’effleurent sans vraiment se toucher. J’en ai assez. Je veux que nos fils convergent et je ne veux plus avoir peur de tomber.
– Je suis défectueuse.
– Tout le monde est défectueux, rétorque Luka.
– Mais je le suis plus que les autres.
Il rigole.
– Ça ne paraît pas.
– C’est justement ça, le problème. Ça ne paraît pas.
On sort du parc. On se dirige vers le nord sans avoir de destination précise. Luka attend que je m’explique et moi, je me rends compte que c’est le moment de vérité. Je ne peux plus reculer. Luka mérite de savoir. Je ne veux plus qu’il s’illusionne à mon sujet. Ma carapace est toute fendillée et, à force de se faire raccommoder, elle devient trop lourde à porter.
Toute la journée, j’ai pesé le pour et le contre. J’ai failli ne pas me présenter au parc, mais j’ai eu peur de le regretter pour le restant de mes jours. Quand je suis arrivée et qu’il m’a souri, ç’a renforcé ma résolution et je me suis sentie mieux. Je savais que j’avais pris la bonne décision. La peur était là, mais en retrait.
À force de marcher sans but, on débouche sur un autre parc. On s’assoit sur un banc et je remonte mes genoux sous mon menton, entourant mes jambes avec mes bras.
– Je ne peux pas te donner ce que tu veux, Luka.
– Parce que tu sais ce que je veux ?
– Tu veux ce que tous les gars veulent, du sexe. C’est ce que veulent les filles aussi, remarque.
– OK, tu n’as pas le goût de coucher avec moi, ça fait un moment que je l’ai compris.
– Ce n’est pas que je n’ai pas le goût, Luka. Au contraire. C’est que je ne peux pas. Ni avec toi ni avec personne.
Il m’adresse un sourire charmeur.
– C’est là que tu vas me dire que tu es une prêtresse vaudou et que tu te réserves pour ton dieu ?
Il se moque de moi. Ce n’est pas méchant, mais ça me blesse. Je soupire en levant le visage vers le ciel.
– Ce n’est pas un choix, Luka. Je suis défectueuse. C’est physique.
Ma voix tremblote. J’essaie de prendre de grandes respirations. Je ne veux pas pleurer. Luka a l’air grave, subitement.
– Es-tu malade ? me demande-t-il.
Son inquiétude me prend par surprise. Il doit penser à quelque chose de mortel comme le cancer ou le sida.
– Non, je n’ai pas de maladie grave. C’est gentil de t’en faire pour moi.
Il a l’air soulagé. J’ai envie de l’embrasser. Comment lui parler de mon problème alors qu’il m’imaginait peut-être à l’article de la mort ? J’exagère. Il avait probablement peur d’attraper une ITS, voilà tout.
– Tu as peur d’avoir mal, c’est ça ? devine alors Luka.
Je braque mes yeux sur lui. Il sait. Comment peut-il être au courant ? Mais non, il ne sait rien. Il dit sans doute « mal » dans le sens de « peine d’amour ».
– Je ne ferais jamais rien pour te faire mal, Jeanne.
– Tu dis ça, mais…
– Je t’aime.
Ses yeux brillent. Je suis muette. Je me demande si j’ai bien entendu. J’attends qu’il se reprenne, qu’il ajoute « je t’aime bien » ou « je t’aime comme amie », mais il semble aussi stupéfait que moi. Son rire est nerveux.
– Je n’aurais peut-être pas dû te shooter ça comme ça, commence-t-il, c’est sorti tout seul. Le pire, c’est que je pense que ça fait longtemps, mais je viens juste d’en prendre conscience. Juste là, pendant qu’on marchait.
Il se gratte un sourcil.
– Dis quelque chose, là, parce que j’ai juste l’air cave.
– Tu n’as pas l’air cave. Ou tu n’es pas le seul à avoir l’air cave. Je t’aime, moi aussi. Mais c’est encore pire. Je ne veux pas décevoir quelqu’un que j’aime.
– Comment ça pourrait être pire ? s’exclame-t-il. Rien de ce que tu pourrais me dire me décevrait. À part si tu es un homme déguisé en femme, mais, si c’est le cas, laisse-moi te dire que c’est réussi.
Je m’esclaffe.
– Je suis peut-être transsexuelle.
Il rit aussi.
– Je pense que je m’en foutrais.
Mon rire s’envole. Je suis sur le point de pleurer.
– Ce que j’essaie de t’expliquer depuis tout à l’heure… J’aurais dû t’en parler avant. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait. J’avais honte. J’avais peur que tu ries de moi. Je suis perfectionniste, tu vois, même si ça ne paraît pas à cause de mes cheveux.
Il tire sur une de mes boucles rebelles.
– Je les adore. Mais je te l’ai déjà dit.
– Laisse-moi continuer, s’il te plaît, sinon j’ai peur d’arrêter et de ne plus pouvoir recommencer.
Il lâche ma chevelure. Je poursuis :
– Je suis habituée à me fixer des objectifs et à travailler pour les atteindre, tu vois ? Mais, là, ce n’est pas comme ça que mon problème va se régler. S’il se règle un jour.
Je le regarde. Il écoute. Je lui expose tout. C’est un peu décousu et je me répète souvent, mais, une fois que je suis lancée, les mots déboulent.
Je commence par lui raconter ma première fois avec Renaud, puis les fois suivantes jusqu’à la dernière. J’essaie de lui décrire la douleur elle-même, qui ressemblait à un coup de poignard quand Renaud me pénétrait, puis à une brûlure qui persistait tant qu’il était en moi et qui finissait par s’estomper quand il se retirait. C’était comme de s’érafler la peau en tombant sur le trottoir encore, encore et encore.
Je spécifie tout de suite, avant qu’il ne se fasse des idées, que je n’ai jamais été agressée ni rien de ce genre. J’appuie sur le fait que Renaud ne m’a pas forcée à coucher avec lui. Il insistait, parfois beaucoup, mais il n’avait pas recours au chantage. C’est moi qui avais peur de le perdre si je ne cédais pas. Je voulais être une fille normale qui aime le sexe.
J’évoque mes visites chez le gynéco, la sexologue et la physio. Je mentionne les antidépresseurs et les exercices que je fais matin et soir. Je lui parle même des dilatateurs, ces objets de plastique coloré qui ont la forme d’un pénis et qui viennent en quatre formats, le but étant de passer du plus petit au plus gros afin de préparer mon corps à avoir des relations sexuelles de nouveau, sans souffrir le martyre. Ça ressemble à des vibrateurs, mais, croyez-moi, il n’y a rien d’érotique là-dedans.
Je lui explique que la douleur est moins vive qu’avant, mais qu’elle est toujours là ; toujours dans le sens de sans arrêt. Je ne peux pas faire l’amour, et peut-être que je ne le pourrai jamais. C’est comme ça. C’est ma vie.
J’ajoute que oui, je suis au courant que la pénétration n’est pas le seul moyen d’avoir du plaisir. Les magazines de filles débordent de trucs ; des préliminaires, en veux-tu, en voilà ! Mais ça reste ça : des préliminaires. Et puis, essaie donc d’avoir du plaisir quand tu as mal deux centimètres plus bas, quand tu as peur que l’autre l’oublie ou se laisse un peu trop emporter. Et essaie de te laisser aller quand tu es terrifiée à l’idée qu’il ne comprenne pas, qu’il te trouve nulle et te croie frigide, ou agace, ou pas déniaisée, ou peu importe les termes que les gars utilisent pour parler des filles qu’ils ne peuvent pas baiser.
C’est pour toutes ces raisons que j’ai souvent l’air d’une snob finie. Je ne veux pas attirer les regards. Je ne veux pas prendre le risque qu’un gars s’intéresse à moi. J’avoue à Luka que, depuis Renaud, il est le premier que j’ai laissé m’approcher. Et, à part mon médecin, ma physiothérapeute et ma sexologue, il est le seul à qui j’ai eu envie de révéler mon secret. Même Soledad ne sait rien.
Pour finir sur une note moins lourde, je confesse que je n’ai pas pu faire de vélo pendant des mois parce que j’avais l’impression d’être assise sur du papier sablé. Je rigole pour alléger l’atmosphère, mais Luka reste impassible. Il ne m’a pas interrompue une fois.
L’obscurité est tombée autour de nous. Luka ne bouge pas. Dans l’ombre, son visage n’a aucune expression et ses yeux sont vides. Je me demande s’il commence à regretter de m’avoir dit qu’il m’aimait, s’il se cherche une excuse pour pouvoir s’en aller et ne plus jamais avoir affaire à moi. Quand il parle enfin, sa voix est rauque.
– Je ne sais pas trop quoi faire avec ça, Jeanne. Je ne sais pas quoi te dire.
J’attends qu’il poursuive. J’attends encore. J’attends en vain. Je laisse échapper un son amer. C’est tout ? Je viens d’étaler mes tripes devant lui et c’est tout ce qu’il trouve à répondre ? Je savais que j’aurais dû continuer à mentir. Au fond, il n’est pas différent de Renaud ni de tous les autres gars qui ne pensent qu’avec leur queue.
Je lui assure que c’est correct, qu’il peut partir s’il en a envie, que je ne lui courrai pas après. Qu’il retourne baiser Maya-Anne ou Juliette, je lui jure que ça ne me fait pas un pli. Il me dévisage, sans réaction. Son silence m’irrite. Je deviens froide, distante. Ma voix devient cruelle. C’est ça ou me mettre à pleurer.
– Je ne sais pas ce que j’attendais d’un gars comme toi, de toute façon.
– Un gars comme moi ?
– Un gars comme toi, comme tous les autres gars qui classent les filles en deux catégories : les baisables et les pas baisables. Manifestement, je ne fais pas partie de la première, alors c’est bon, tu peux me foutre la paix.
– Je ne classe pas les filles en deux catégories.
– Ah non ? Si tu ne peux pas mettre ton pénis dans le vagin de la fille, tu ne considères pas que c’est une baise ratée ? Tu ne mesures pas ta performance au nombre d’orgasmes que tu sèmes sur ton passage ? Tu ne vois pas ton érection comme une sorte de Saint-Graal à vénérer ou comme une baguette magique ? « T’as mal, ma chérie ? Hop ! Une petite vite et le tour sera joué ! » Pis je te le dis tout de suite, n’essaie pas de me proposer la sodomie, parce que c’est non. Tant mieux s’il y a des filles qui aiment ça, mais je pense qu’elles sont pas mal moins nombreuses que vous avez tendance à le croire.
Je parle fort et je fais exprès d’utiliser des mots crus pour le provoquer. Je ne sais pas trop ce que je cherche. Peut-être que je veux lui donner une porte de sortie. S’il s’en va, je pourrai me dire que c’est mon sale caractère qui l’a fait fuir et non mon statut de « fille pas baisable ».
Il n’ajoute rien. Je me lève. J’ai l’impression qu’il va en faire autant, mais il reste assis. Les secondes passent. Il se met à parler calmement.
– Tu n’es pas juste, Jeanne. Tu me balances ça et on dirait que tu t’attends à ce que j’aie une réponse toute prête. Tu ne t’en rends probablement pas compte, mais ça fait beaucoup à digérer d’un coup. Toi, tu vis avec ça tous les jours. Moi, il y a quinze minutes, je ne savais même pas que c’était possible. Oui, c’est vrai, quand tu as commencé à me dire que tu avais mal en faisant l’amour, j’ai pensé que je pourrais t’arranger ça. J’ai pensé avec mon pénis.
Il articule bien ce dernier mot pour me montrer qu’il est capable d’employer les vrais termes, lui aussi.
– Je suis un gars, c’est comme ça. J’aime les filles, j’aime le sexe et je n’ai pas à me sentir mal.
J’ouvre la bouche pour répondre, mais il me fait signe d’attendre.
– Oui, quand je vois une fille, je l’imagine sans ses vêtements. Je ne connais pas un gars qui ne le fait pas. Mais je ne me demande pas si elle est baisable. C’est un mot que je n’ai jamais, jamais employé.
Je suis encore debout devant lui. Il se lève. Je ne bouge pas.
– J’ai envie de coucher avec toi, Jeanne. J’y pense depuis que j’ai commencé à travailler au café.
Il se tait un instant. Je sens son souffle sur mon visage.
– J’ai envie de coucher avec toi, répète-t-il, mais j’ai encore plus envie d’être avec toi.
Je ne sais pas combien de temps on reste immobiles, l’un en face de l’autre. Nos yeux ne se lâchent pas. Nos pieds se rapprochent. Nos lèvres se frôlent. On s’embrasse doucement. Un vertige me gagne. On s’embrasse plus fort. Il me serre contre lui et je le sens durcir à travers le tissu de son bermuda. Je sursaute en reculant de quelques centimètres. Il sourit. Ce n’est pas le sourire charmeur qu’il offre aux clientes, mais celui qui fait briller ses yeux.
– Tu peux me demander bien des affaires, Jeanne, mais pas d’arrêter de te désirer.
– J’ai juste peur que tu trouves ça frustrant.
– Je bande quand on s’embrasse. Ça ne va pas changer, et je n’ai pas envie que ça change. Mais je ne suis pas un chien-saucisse en rut, je suis capable de la garder dans mes culottes.
Il colle son front contre le mien.
– J’ai envie d’être avec toi.
– J’ai envie d’être avec toi.
On reste comme ça, à se respirer, et je me demande si c’est réel.
– On n’est jamais allés au festival de films est-européens, en fin de compte, reprend Luka.
– Ça doit être terminé, non ?
– Oui, mais il y a sûrement une comédie super niaiseuse qui joue quelque part.
J’esquisse une moue dubitative. Luka attrape mes mains.
– Veux-tu aller voir une comédie super niaiseuse avec moi ?
Je ris en lui lançant :
– C’est bien juste parce que c’est toi, mon petit chien-saucisse.
– Tu vas voir, il n’y a rien comme une comédie niaiseuse pour se sentir intelligent.
On marche vers le cinéma en se tenant par la main.
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