Comme un coup de poignard

Ariane Charland · Chapitre 4 sur 32

Pages du PDF

Comme un coup de poignard

Première partie - Le pari

OceanofPDF.com

 

Jeanne

 

– Il dit que je l’étouffe ! Tu te rends compte ?

Soledad est assise sur un tabouret de l’autre côté du comptoir pendant que je nous prépare des bols de café au lait. Je lève les yeux vers mon amie en pleurs.

– Il ne le pensait sûrement pas, lui assuré-je pour la consoler.

– Oh oui, il le pensait ! Il m’a traitée de drama queen.

Je verse la mousse de lait chaud en essayant de former un cœur, mais le mieux que je réussisse à faire, c’est une vague silhouette de lapin transgénique. J’adresse un sourire gentiment moqueur à mon amie.

– Toi, une drama queen ?

Elle rit à travers ses larmes.

– OK. Je le suis peut-être un tout petit peu, je l’admets.

– C’est comme ça qu’on t’aime.

Je saupoudre du cacao sur la mousse blanche qui recouvre nos bols. Ça, c’est ma touche personnelle. Ce n’est pas sur le menu et je ne le propose pas aux clients. Franck, le proprio du café, me tuerait. Il est Français et il tient à ses traditions, comme les cafés au lait sans cacao et les expressos bien serrés (ne jamais prononcer « espresso », sous peine de se faire renvoyer sur-le-champ !).

Soledad soupire en regardant par la grande baie vitrée qui donne sur le trottoir. Le soleil est à peine levé et les gens aussi. C’est nous qui ouvrons le café, ce matin. Même si j’ai de la difficulté à me décoller les paupières quand le réveil sonne, j’apprécie ce moment ; la journée est neuve et tout semble possible. J’avale une minuscule gorgée en essayant de ne pas déranger la mousse. J’aime qu’elle reste sur le dessus le plus longtemps possible.

– Il est censé arriver à onze heures, m’informe mon amie en brassant son café avec une cuillère.

Elle parle d’Antonin, son copain. Il travaille ici, lui aussi.

– Tu ne m’as toujours pas raconté ce qui s’était passé.

–  Tu connais l’essentiel. Je suis une drama queen qui étouffe son chum. Son ex-chum.

– Vous vous êtes laissés ?

Des larmes se remettent à couler sur ses joues. Soledad et Antonin passent leur temps à se laisser.

– Je sais ce que tu penses, hoquette-t-elle. Ce n’est pas la première fois que ça arrive, on va reprendre, blablabla, mais là, c’est pour vrai. On était censés aller à New York.

– New York ? Tu ne m’avais pas parlé de ça.

– Avant-hier, je lui ai dit que c’était un de mes rêves, d’aller voir une comédie musicale sur Broadway. Comment il a réagi, tu crois ?

Je fais signe que je l’ignore. Elle imite la voix grave de son chum :

– « Hein ? Moi non plus, je n’ai jamais vu New York ! Ce serait cool d’aller voir un show pis, après, on pourrait coucher à l’hôtel pis passer la fin de semaine à visiter pis toute. »

Je devine ce qui s’en vient. Soledad est merveilleuse, généreuse et attentionnée, mais elle s’emballe trop vite, prend des décisions sur un coup de tête et a parfois tendance à vouloir organiser la vie de tout le monde. Surtout celle d’Antonin.

–  J’ai passé la journée d’hier à chercher des hôtels, poursuit-elle. Quand je lui ai demandé son avis sur ceux que j’avais trouvés, il m’a dit : « Wô ! Ça me tente, mais je ne sais pas encore si je peux. Je voulais travailler pas mal, maintenant que la session est finie, pis, avec les guys, on veut aller en camping une fin de semaine. Faudrait que je regarde ça, là. » Je lui ai répondu que c’est toujours comme ça, avec lui. On ne peut jamais rien planifier. Ses amis passent avant tout. C’est là qu’il m’a traitée de drama queen. Je pense qu’il ne m’aime plus.

– Ben voyons ! Il ne peut pas se passer de toi. Tu vas voir, quand il va arriver, c’est lui qui va vérifier si tu l’aimes encore.

– Tu penses ?

– J’en suis sûre. Surtout si tu t’excuses.

Je prononce cette phrase en me cachant à moitié derrière mon bol.

– C’est lui qui devrait s’excuser ! s’insurge Soledad.

Je prends une nouvelle gorgée de café, histoire de me donner du courage.

– Tu ne trouves pas que tu y es allée un peu vite, avec les hôtels ? New York, c’est quand même cher.

Soledad ouvre la bouche pour protester, puis la referme en soupirant.

– Ouais, j’imagine, finit-elle par admettre.

Explosion évitée. Je respire mieux. Des coups nous font sursauter. Alarmées, on se retourne vers la baie vitrée. Un homme frappe dans la fenêtre pour attirer notre attention. Même si le café est ouvert depuis une demi-heure, on a complètement oublié de déverrouiller la porte. Je me précipite pour aller l’ouvrir, ce qui fait tinter la clochette accrochée au chambranle.

–  Désolée, dis-je au client. J’espère que vous n’êtes pas là depuis longtemps.

– Non, non, pas de trouble !

Il me sourit et je me fige sur place. Il est plus jeune qu’il n’en avait l’air à travers la vitre. La mi-vingtaine, je dirais. Sa barbe et sa salopette de travail toute tachée de peinture m’ont induite en erreur. Je me remets en marche avant qu’il me demande pourquoi je me suis arrêtée. Je ne peux quand même pas lui révéler qu’il me fait penser à Renaud, mon ex, mon premier chum, le premier avec qui j’ai fait l’amour. Enfin, si on peut appeler ça faire l’amour. Je n’aime pas penser à lui, alors je pince les lèvres et je ferme mon cœur.

Je reprends ma place derrière le comptoir. Soledad y est aussi, mais, avec ses yeux pleins d’eau, elle n’est pas en mesure de prendre la commande de qui que ce soit. Le client se plante devant moi et me sourit encore. Il gratte une tache de peinture sur le devant de sa salopette.

– Je ne suis pas très propre, hein ! On est en train de retaper le local au coin de la rue. On va ouvrir une galerie d’art. Moi, je peins. En ce moment, je m’occupe des murs, mais j’espère pouvoir exposer mes toiles bientôt. Ma sœur veut attendre que j’en aie au moins une vingtaine. C’est à elle, la galerie. On est douze à travailler là, ce matin.

– Vous voulez douze cafés ? m’exclamé-je.

– Tu ne m’aimes pas, là, hein ?

– Est-ce que ça va être douze cafés ordinaires ?

–  Non, c’est ça, le pire ! Je pense que tout le monde veut quelque chose de différent.

Il sort un Post-it de sa poche et plisse les yeux pour le lire.

– Avez-vous ça, des cafés avec de la crème fouettée sur le dessus ?

– Oui, quel format ?

– Oh ! Je sens que tu vas me détester. Je ne sais pas, ce n’est pas écrit.

Je suis vraiment tentée de lui rendre son sourire, mais, depuis Renaud, dès que j’ai l’impression qu’un gars flirte avec moi, je me transforme en bloc de glace. Je lui montre un gobelet de format moyen.

– Comme ça, ça ira ?

– Parfait !

Il me dicte le reste de la commande. Soledad m’aide en silence. On fait vraiment un duo d’enfer, elle avec ses yeux rougis, et moi avec mon air de bœuf. Le pauvre client doit se demander dans quel trou sordide il est tombé.

Lorsqu’on a terminé, Soledad se sauve pour aller s’occuper des muffins qu’on a mis au four un peu plus tôt. Le client range son Post-it et ouvre son portefeuille. J’enregistre sa commande et lui indique le total d’un geste. Mon insociabilité ne semble pas l’intimider ; il sourit toujours en me tendant une carte.

– Débit, est-ce que ça va ?

Pour toute réponse, je lui donne le terminal Interac. Dieu qu’il doit me trouver snob ! Une fois la transaction acceptée, je lui remets sa facture sans le regarder. Même s’il a payé par carte, il prend la peine de déposer quelques pièces dans le pot à pourboires.

– Aurais-tu quelque chose pour que je puisse transporter tout ça ?

Je sors deux plateaux de carton pouvant contenir six gobelets chacun. Pendant qu’il m’aide à coincer les cafés dans les alvéoles, sa main effleure la mienne. C’est con, mais je sens que je rougis, et ça me fait rougir encore plus. Le client sourit. (Pourrait-il arrêter de sourire, rien qu’une minute ?)

– Tu passeras nous voir à la galerie, si tu as le temps. On aimerait ça l’ouvrir pour le 1 er juin, la semaine prochaine.

Les bras croisés, je hausse les épaules.

– Bof, tu sais, moi, l’art…

Mon vœu est exaucé ; il perd son sourire.

– Ah, OK, tu es ce genre-là, toi. Bonne journée quand même.

Un plateau dans chaque main, il sort en poussant la porte avec son dos. J’ai envie de me frapper la tête contre le comptoir. Soledad s’approche de moi. Elle ne pleure plus. Elle me cite en écarquillant les yeux :

– « Bof, tu sais, moi, l’art… » ?

– Ben quoi ?

Mon amie secoue la tête, exaspérée.

– Un super beau gars flirte avec toi, il te dit qu’il est peintre, il t’invite à la galerie de sa sœur et tout ce que tu trouves à lui répondre, c’est « bof, tu sais, moi, l’art… » ? En plus, tu aimes ça, l’art ! On est allées deux fois au musée ensemble et c’est toujours toi qui en as eu l’idée.

– Il ne m’intéressait pas, c’est tout.

– Mais il n’y a jamais aucun gars qui t’intéresse !

– C’est parce qu’il n’y en a aucun d’assez intéressant !

Soledad hausse les sourcils. Elle ne me croit pas. Et avec raison. Il y a bien un garçon que je trouve de mon goût, mais c’est un secret. Je n’en ai parlé à personne. Surtout pas à Soledad. Des plans pour qu’elle se mette à jouer les entremetteuses. Parce qu’il se trouve que ce garçon travaille ici, lui aussi, et que c’est un ami d’enfance d’Antonin.

Le café, c’est un microcosme. Je déteste ça.

Je sens que Soledad s’apprête à argumenter, mais la clochette de la porte l’en empêche. Une femme en tailleur entre. Elle dicte sa commande, attend en tapant du pied qu’on lui verse son café, paie, ne laisse pas de pourboire et sort en faisant claquer ses talons sur le plancher. La porte n’a même pas le temps de se refermer qu’un autre client arrive. Un homme en complet-cravate qui parle dans un petit micro rattaché à un écouteur enfoncé dans son oreille. Il nous dit ce qu’il veut sans nous regarder, ne paie pas vu qu’il a sa carte fidélité, saisit son gobelet d’une poigne énergique et s’en va en continuant son entretien téléphonique. Un autre client prend sa place et voilà ! l’heure de pointe du matin est commencée, avec son défilé de jeunes professionnels grognons parce qu’en manque de caféine.

Après avoir passé deux heures et demie à courir entre la machine à café filtre, celle à expresso et le comptoir à pâtisseries, Soledad et moi pouvons enfin souffler. Je termine mon bol de café au lait devenu froid. J’ai peur que Soledad veuille reprendre la conversation là où on l’avait laissée, mais elle semble avoir oublié. Elle consulte l’horloge toutes les dix secondes et son cellulaire toutes les trois minutes. Même lorsqu’elle sert des clients, elle le fait en gardant son téléphone dans sa main. À dix heures, elle déclare :

–  Antonin devrait déjà être ici. D’habitude, il arrive plus tôt pour pouvoir manger.

Je tente de la rassurer, mais, à onze heures, Antonin manque toujours à l’appel. À onze heures vingt, Soledad se met à trépigner. Soudain, elle plaque ses mains sur sa bouche.

– Oh non !

– Quoi ?

– Je pense qu’il a démissionné, m’annonce-t-elle sur un ton sérieux.

– Pourquoi il aurait fait ça ?

–  Hier, pendant qu’on se chicanait, il m’a dit que ce serait peut-être préférable qu’on arrête de se voir en dehors du café.

– S’il a pris la peine de préciser « en dehors », c’est qu’il va venir.

Elle secoue la tête et prend une grande inspiration.

– Non, parce que je lui ai répondu que moi, je ne voulais plus jamais le voir. J’ai ajouté que je voulais qu’il donne sa démission dès le lendemain matin ; ça, c’est aujourd’hui.

– Ben voyons donc ! Il ne ferait…

Ding !

La porte s’ouvre, mais ce n’est pas Antonin.

Mon cœur s’arrête.

C’est mon secret.

C’est Luka.

OceanofPDF.com